‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 14 sur 94 · La Disposition est la partie de la rhétorique qui con · texte numérisé non relu

La Disposition est la partie de la rhétorique qui con

TPAITt; 1)K LITTKh. — KJU.T. iiX LLOO. 4

60 TBAITE DE HÏÏÉRATUKE.

siste à mettre dans un ordre convenable les moyens de

[ persuader fournis par l'invention.

2. On a comparé les moyens fournis par l'invention aux matériaux d'un édifice : en vain auront-ils été choisis avec soin et travaillés avec art , ils n'auront de mérite réel qu'autant qu'ils seront à leur place. C'est alors qu'ils formeront un ensemble capable de charmer également l'esprit et le cœur. Mais s'ils étaient jetés au hasard , le discours ressemblerait à un amas confus de pierres éparses ou entassées , aussi inutiles que désagréables à la vue \

^ 3. La disposition doit (donc) traiter : 1° des parties du discours et de l'ordre dans lequel elles doivent être mises; 2° des qualités nécessaires au plan du discours.

4. La raison elle-même nous trace la marche que doit suivre un discours. L'orateur doit d'abord s'assurer des dispositions de son audatoire, pour en profiter, si elles lui sont favorables , ou les changer, si elles lui sont contraires ; c'est l'oflice de Vexorde. 11 convient ensuite d'exposer clairement le sujet que Ton veut traiter et les circonstances nécessaires à l'intelligence de ce sujet ; c'est l'objet de la proposition et de la narration. Ce sujet doit être ensuite appuyé sur de bonnes preuves ; et si l'adversaire a mis en avant une opinion contraire, les arguments qu'il a fait valoii' doivent être renversés, par d'autres ; de la deux parties encore : la confirmation et la réfutation. Enfin il faut donner au discours une conclusion propre a satisfaire l'auditoire, c'est la péroraison. Outre cette division, il faut observer tout ce qui a rapport au ^/a/i du discours. (Toutes choses qui seront traitées dans les sept paragraphes suivants).

5. Un discours peut (donc) renfermer six parties, savoir : Vexorde f \di proposition, \q. narration, \di confirmation y la réfutation et \di péroraison. Le plaidoyer les exige toutes; l'oraison funèbre et le panégyrique n'ont pas besoin de la réfutation, mais le sermon l'admet. En outre, l'exorde et la péroraison n'appartiennent en général qu'aux grands sujets.

6. On distingue deux sortes de dispositions , l'une régulière, l'autre ir régulière. La première se conforme à l'or-

» Fouez au volame du Style ^ p. 233 et suiv. ce que nous avons dit de l'ordre et du piun de toute compoi>ition.

fiH£TOBIQUE. 5f

drequi vient d'être indiqué; la seconde s'en écarte plus ou moins pour quelque raison particulière. Ainsi , s'aperçoiton que l'adversaire a vivement impressionné les auditeurs, on commence par réfuter ses preuves avant de développer ses propres arguments , qui seraient mal reçus si la prévention n'était dissipée.

§ 1".— De VExorde.

1. Qu'est-ce que Texorde , et quel en est le but? — 2. Commeni. 1 orateur se concilie-t-illa bienveillance?— 5. Que doit annoncer la timidité de l'exorde, et comment l'orateur doit-il parler de lui-inème on de son client?— 4. Que faut- il faire, si l'on a, dans l'exorde, un éloso à ménager pour ses auditeurs ou quelqu'un d'entre eux? —s. Comment l'oraieur se concilie-t-il laltention. et qu'en résulte-t-il par rapport à l'exorde? — 6. Le caractère de l'exorde a -t-i! été toujours invariable? - 7. L'exorde ton vient-il à toutes les espèces de discours? — 8. A quoi est réserve aujourd'hui le grand appareil de rexorde ? — 9. Combien y a-t-ll de choses à considérer dans l'exorde?

1. Vexorde est le début et Tannonce du discours. Il a pour but de préparer sommairement les auditeurs à la connaissance du sujet, en même temps qu'il provoque leur aftention et leur bienveillance :

Auditorem faciat doa7em (intelligentem) , attentum, henevolum.

( CiC. , de Orat. , 1. 11 , c. 19. ;

2. L'orateur, dit Girard, se concilie la bienveillance par l'expression des mœurs , c'est-à-dire par cet air de douceur, de probité, de modestie, si prévenant dans tous ceux qui parlent en public. Ces qualités doivent régner dans tout le discours ; mais c'est surtout en commençant qu'il est essentiel de les faire paraître. Les premières impressions sont en effet les plus vives , et si l'orateur choque dès le début par un air de présomption , par un ton trop décisif et trop plein de confiance , il lui sera bien difficile , pour ne pas dire impossible , de détruire les préventions qui se seront d'abord élevées contre lui. D'ailleurs, au début , l'orateur et l'auditoire sont encore de sang-froid, et le premier doit être d'autant plus réservé que l'autre est plus sévère.

Les deux plaidoyers d'Ajax et d'Ulysse se disputant les armes d'Achille, nous offrent un exemple frappant de l'effet que peut produire unexordebon ou mauvais.

Certes , Ajax , comme le plus brave des Grecs, semblait avoir plus de droits qu'Ulysse à ce glorieux héritage; cependant il succomba. Ulysse lui fut préfère ; pourquoi? par. ce qu'il sut plaire a ses juges et qu'Ajax les avait blesses

52 TKAITE DE LITTERATURE.

Voici comment Ovide le fait parler (Métamorph., xiii, 3) •

Utque erat impatiens irte , Sigeia torvo Littora respexit, classemque in littore, vultu, Intendensque manus : Agimus, proh Jupiter! iaqult, Anlè rates causaiu , et luecum coofertur Ulysses ! At non hectoreis diibitavit cedere flamniis,' Quas ego sustinui , quas hàc a classe fugavi.

Cette présomption , cet emportement contre Ulysse et les ju^s à qui il semble reprocher leur injustice et leur ingratitude ; ce grand service rappelé d'une manière si dure, tout cela n'était propre qu'à aliéner les esprits. Ce n'est pas qu'Ovide s'y soit mépris ; mais il a voulu peindre le caractère d'Ajax , héros moins instruit , sans doute, dans l'art de parler qu'habile à manier les armes'.

Ecoutons maintenant Ulysse le plus éloquent et le plus rusé des hommes :

Adstitit , atque oculos paulùm tellure moratos Sustulit ad proceres , exspectatoque resolvit Ora sono , neque abest faf,undis gratia dictis : Si mea cum vestris valuissent vota, Pelasgi, Non foret ambiguus lanti certaminis haeres, Tuque tuis ai-mis, nos te potiremur, Achille : Quera quoniam non aequa mihi vobisque negârunt Fata (manuque simul veluti lacrymanlia tersit Lumina ) , quis magno meliiis succédât Achilii , Quam per quem mugnus Banals successlt Achilles^ ?

Tout, dans cet exorde, est fait pour plaire aux juges : modération, désintéressement, piété, dévouement à la cause commune , amour des grands hommes, regrets pour celui dont on pleure la perte, respect pour les juges. Ulysse n'a encore prononcé que quelques mots , et sa cause est à moitié gagnée.

3. On a fait une loi de se montrer timide dans l'exorde; mais la timidité de l'orateur doit annoncer la défiance de soi-même , et non pas de sa cause. C'est ce que les hommes éloquents ont parfaitement distingué; et lorsqu'ils ont eu leur honneur et leur dignité à défendre, ils ont su, en parlant d'eux-mêmes , garder un sage milieu entre le respect

ï Rlu torique française , Barbou, [781.

' Dans les premiers vers de ce récit , le poëte semble déjà mettre en action les préceptes des rhéteurs sur l'exorde. Cette règle, comme toutes les autres , a son fondement dans la nature. Ovide même ne fait que traduire Homère, Iliade , iir, 219 :

^AàV ôt£ or) 7:oÀ"j(jLr,Tiç àvaiçeiev 'Où'jaavjc ,

lIHÉTORIQUE. 53

qu'un accusé doit à ses juges et la connance qa' il doit à leur intégrité.

On voit ce mélauge de modestie et de sécurité dans l'exorde du pro Corond, où la nécessité de se défendre imposait àDémosthènes celle de se louer.

Cicéron, le plus adroit des hommes, n'a pas toujours été modeste dans ses exordes, entre autres dans celui de la seconde Philippique. Mais il avait vieilli dans la tribune, il était chargé d'honneurs, vénéré du peuple, écouté du sénat comme un oracle, et \e père de la patrie pouvait prendre , en répondant aux insultes d'un ennemi , un ton plus haut que Démosthènes, qui n'avait, chez les Athéniens, ni le même crédit, ni le même caractère de grandeur et de dignité.

( Foyez ces deux exordes, n° lO, à la tin du vol. )

Au reste, en parlant de soi-même ou de son client, il y a un art de dire sans ostentation ce qui peut influer de la personne sur la cause. Il faut plus de délicatesse si c'est de soi-même qu'on parle ; tandis que d'un autre, on peut faire valoir non-seulement le malheur, l'innocence, Tâge, la situation, la droiture , la bonne foi , mais encore la dignité, les services , les mœurs, les talents, les vertus. Les seuls avantages dont il ne faut jamais parler, ce sont les richesses et le crédit.

4. Si l'on a dans l'exorde un éloge à ménager pour ses auditeurs ou pour quelqu'un d'entre eux , il faut avoir soin de le lier au sujet que l'on traite . Louer par les faits pour louer sans flatterie ; ennoblir la louange en l'associant à quelque grande et utile vérité ; éviter les généralités qui ne satisfont personne ; exercer ce ministère public avec dignité et retenue, pour ne compromettre ni son estime, ni son héros; enfin mêler avec une sage hardiesse l'instruction aux louanges ou plutôt la faire sortirde la louange elle-même; cet art, sans doute, est difficile, mais il produit des passages éloquents sous la plume des grands maîtres. On admirera toujours l'art avec lequel Massillon sut complimenter Louis XTV, la première fois qu'il parla devant ce prince. C'était le jour de la Toussaint , et il avait pris pour texte ces paroles de l'Ecriture, Beaii qui lugent :

Si le monde parlait ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendrait pas à votre majesté le même langaj^e. Heureux le prince, vous dirait-il, qui n'a jamais comballu que

54 TKAITE DE IlTTEBATURK.

pour vaincre, qui n'a vu tant de puissances armées contre lui (iu«

pour leur donner une paix plus {glorieuse, et qui a toujours été plus ^rand que le péril ou que lavicloirel

Heureux le prince qui , durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire-, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses ennemis, de Tadmiratioa de l'univers, de ra\antage de ses conquêtes , de la magnificence de ses ouvrages , de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité; et qui n'a plus rien à désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède!

Ainsi parlerait le monde ; mais , sire,. Jésus-Christ ne parle pas comme le monde.

Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l'admiration de son siècle» mais celui qui fait sa principale occupation du siècle à venir, et qui vit dans le mépris de soi-même et de tout ce qui passe , parce que le royaume du ciel est à lui S etc.

( V. le reste de ce morceau, t. T' , ^tyle ei Composition, p. 3io. )

5. L'orateur se concilie l'attention, s'H donne dès le commencenient une bonne idée de son sujet et de ses lumières; mais s'il ne sait pas faire envisager son sujet sous un point de vue intéressant , ou s'il paraît lui-nnême embar-' rassé de ce qu'il va dire , l'auditeur ne l'écoutera qu'avec indifférence. Ainsi, qu'un homme célèbre par la puissance de sa parole monte a la tribune , tous font silence , aucune de ses paroles n'est perdue, et quelquefois il dicte la décision. Mais si quelque orateur peu connu prend la parole , si son début ne frappe pas l'assemblée, soudain elle devient inattentive, et le discours, fùt-il d'ailleurs excellent, n'est point entendu.

Il importe donc : 1** de travailler l'exorde avec beaucoup de soin et de scrupule; 2° d'y présenter sommairement fon sujet par les endroits les plus frappants, sans toutefois entrer dans les détails ; 3"de s'exprimer en termes usités qui ne sentent ni l'apprêt, ni la recherche; 4^ de nedonner à Texordeque l'étendue nécessaire. C'est comme la tête du discours ; or la tête doit être proportionnée au reste du corps.

6. Le caractère de l'exorde, comme celui de l'éloquence en irénéral , change selon les lieux, les temps et les mœurs. A Rome, il y aurait eu de l'imprudence et du danger à censurer son auditoire. Il n'en était pas de même à Athènes ; et Démosthènes. dans le peu d'exordes qu'il a mis à la tête des Philipjjiques et des O/f/nthiennes , ne fait rien moins

' Massillon parut si éloquent dans cette circonstance, que les courtisans les plus spirituels en furent étonnés; et il excita daris rassemblée , malgré la i/rn rite du lien , nu mouvement involontaire d^ admiration. i^'Aiemberl, Éloge de Massillon,

RHETOBIQUE.

àS

assurément que tlaîter les Athéniens. Jamais un ami courageux n'a parié à son ami avec plus de franchise : Afhéniens, leur disait-il ,7> voudrais vous plaire , mais f aime mieux vous sauver.

7. Dans la plaidoierie moderne, les causes civiles sont rarement susceptibles d'exordes développés. La haute éloquence n'y peut trouver sa place que dans les causes politiques ou criminelles. Chez les nations où la tribune est ouverte , la discussion des affaires appelle l'oi'ateur au fait; l'exorde y tiendrait trop d'espace, et ses modèles sont plutôt dans Thucydide et Tite-Live que dans Démosthènes et Cicéron.

8. Le grand appareil de l'exorde paraît réservé aujourd'hui à l'éloquence de la chaire : c'est en effet là qu'il se montre avec l'éclat qu'il eut jadis dans la tribune, mais par des moyens différents. Le personnel en est exclu ; ses relations sont du ciel à la terre, de l'homme à Dieu , de la morale à la religion, et du sujet à l'auditoire, avec une austérité simple et sans aucun mélange d'artifice et d'adulation. L'orateur s'y attache surtout au développement du texte qu'il a choisi, et à son application , soit au sujei: qu'il veut approfondir, soit a la personne qu'il doit louer et qu'il présente pour modèle.

Deux des plus beaux exordes connus dans ces deux genres sont celui de Bourdaloue pour le jour de Pâques, Surrexit , nonest hïcj et celui de Fléchier dans l'Oraison funèbre de Turenne.

{Voyez n» II, à la fin du vol. , ces deux exordes avec un développement liUéraire.)

9. Il y a trois choses à considérer dans Texorde : ses sources , ses défauts et ses espèces (De là les trois articles suivants).

Akt. I*"^. — Sources de Vexorde.

i. A quel moment commence rexorde et d'où doit-il être tiré ? — 1. Quand doiton s'occuper île l'exorde? — ô. Qu'exiijp l'exor'ie pris de la personne de l'adversaire? — 4. Quel effet produit un e.vorde tiré d'une circonstance locale?

1. L'exorde ne commence véritablement, dit l'abbé Maury, qu'au moment où l'on découvre l'objet et le dessein du discours. Il faut donc qu'il soit tiié du fond même du sujet, puisqu'il est fait pour y préparer ; autrement ce ne serait plus qu'un hors-d'œuvre.

2. (Il suit de là que) l'orateur ne s'occupera de son exord«, du moins dans les grandes compositions , que lorsqu'il aura pleinement envisagé son sujet. Ainsi disposez d'abord toute la suite de votre discours; composez-le même et réservez pour la fm le travail de l'écrire. La méthode est sûre, et c'est celle des grands orateurs :

Tùm denique id quod primùm est dicendum, postremô soleo cogitare quo utar exordio. Nam si quando id primum invenire volui, nullum mihi occurrit nisl aut exile, aut nugatorium, aut vulgare atque comiTiune (Cic. , de Ora^. , 1. H, 315) ^

3 . L'exorde , pris de la personne de l'adversaire , exigeait autrefois peu de ménagements , et tout ce qui pouvait contribuer à le rendre odieux ou méprisable était permis à l'éloquence ancienne. Il n'en est pas de même pour l'éloqnence moderne : il faut partout des égards, même envers l'ennemi le plus acharné.

4. L'exorde tiré d'une circonstance locale^ dont l'orateur sait profiter, produit souvent beaucoup d'effet : tel est celui du discours de saint Paul devant l'Aréopage.

Lorsque cet apôtre fut arrivé à Athènes , il fut arrêté par ordre de l'Aréopage , qui voulait être instruit de la nouvelle religion qu'il prêchait. Dès que saint Paul fut introduit dans la salle où étaient non-seulement les personnes de la ville, mais les étrangers que la curiosité y attirait, il commença ainsi :

Athéniens , il me semble que la puissance divine vous inspire , plus qu'a tous les hommes, une crainte religieuse; car en traversant votre ville, et en contemplant les statues de vos dieux, j'ai rencontré un autel avec cette inscription : Au dieu inconnu. Ce Dieu que vous adorez sans le connaître, c'est lui que je vous annonce, Dieu, créateur du monde et de tout ce qui est dans le monde. Dieu , maître du ciel et de la terre, n'habite point dans les temples bàtls par les hommes. Les ouvrages de leurs mains ne peuvent être un honneur pour lui; il n'en a pas besoin , lui qui donne à tous la vie, le souffle et toutes choses , etc. •*.

* Quintilien (I. m, c. 9) n'est pas de cet avis; mais Cicéron parle d'après sa propre expérience, et son autorité doit avoir plus de poids.

* Foijez le volume du Style et de la Composition, p. 255. 3 Stans autem Paulus , in medio Areopagi , ait :

Viri Athenienses , per omnia quasi superstitiosiores vos video.

Prieleriens enim, et videns simulacra vestra, inveni et aram in quâ scriptum erat : Ignoto Deo. Quod ignorantes colitis , hoc ego annuntio vobis.

Deus qui lecit mundum et omnia qu« in eo sunt, hic cœli et terr» cûm sit Qominus, non in manufactis templis habitat.

Nec manibus humanis colitur indigens aliquo , cùm ipse det omnibus vitam , et inspirationem , et omnia , etc. ( Act. Apostol. , c xvni, 22. )

( Voyez à la fin du voJ. , n° 12, un exorde de acéron , tiré d'une circonstance locale. )

Art. TI. — Défauts de Vexorde.

De combien de manières l'exorde pcut-U être vicieux ?

L'exorde peut être vicieux de huit manières ; ses défauts sont d'être vulgaire, commun y commuabley inutile, trop long , hors-d'oeuvre , déplacé ou à contre-sens,

L'exorde est vulgaire, quand il peut s'accommoder indifféremment à plusieurs causes, à plusieurs sujets;

Commun , quand il peut convenir tout aussi bien à la cause de l'adversaire ;

Commuable, quand, avec de légers changements, il peut se rétorquer contre celui qui l'emploie ;

Inutile , quand il ne fait rien à la cause et qu'il n'est \ qu\m prélude oiseux ;

Trop long , quand il contient plus de pensées et de paroles qu'il ne faut ; ^ Hors-d" œuvre , quand il n'est pas tiré du fond du sujet \ et qu'il semble y être ajouté ;

Déplacé, quand il ne va pas au but qu'on se propose ;

A contre-sens, quand il va contre l'intérêt de la cause et l'intention de l'orateur. Tel serait l'exorde où l'on dirait ne s'être chargé d'une cause que pour satisfaire aux devoirs de l'amitié, de la parenté, de la reconnaissance, etc. Dès ce moment , on se rendrait suspect de partialité , et l'on donnerait une mauvaise opinion de sa cause. César fut plus adroit, lorsqu'en parlant pour Gatilina, il commença ainsi son discours :

Omnes homines , patres conscripti , qui de rébus dubiis consullant , ab odio, aciicitià, ira alque miserlcordià vacuos esse debent. Haud tacilè animus verum providet, ubi illa ofticiunt; neque quisquam omnium lubidini simul et usui paruit. Ubi intenderis ingenium , valet : si lubido possidet , ea dominatur ; animus nihil valet... ( Sall. , Catiltna, u.)

On doit donc blâmer cet exorde d'Isocrate, dans la harangue ou, faisant l'éloge d'Athènes, il l'élevait au-dessus de Sparte, et dans laquelle il débutait ainsi :

Puisque le discours a naturellement la vertu de rendre .es -randes choses petites, et les petites jurandes, qu'il sait donner les grâces de la Douveauté aux choses les plus vieilles, et qu'il fait paraître vieUles cei tes qui sont nouvellemcni faites, etc.

Quoi de plus maladroit que d'annoncer comme un charlatanisme l'art qu'on va soi-même employer?

Art. ITI. — Espèces de Vexorde.

U Combien rtistingue-t-on d'espèces principales d'exordes?— 2. En quoi consiste t'exorde simple' — 3. En quoi consiste l'exonle insinuant? — 4. A quels sujets convient l'cxorde pompeux? — 3. En quoi consiste l'exorde véhément? — 6. Que faut-il observer pour bien faire l'exorde ?

1. On distingue quatre espèces principales d'exordes, savoir: l'exorde sim/j/e, X^hoy^q insinuant y l'exorde /?ompeux et l'exorde véhément ou ex abrupto.

2. L'exorde simple consiste dans l'exposition brève, nette et sans art de la cause ou du sujet. Il s'emploie dans les cas peu importants ou trop clairs pour exiger des explications préalables , ou quand on n'a pas de disposition défavorable à redouter dans son auditoire. Les précautions seraient alors superflues et déplacées. Le mieux est de commencer sans préambule et d'arriver tout de suite à l'affaire. Tels sont les exordes de presque tous les discours politiques et de la plupart des sermons. Démosthènes commence presque toutes ses Philippiques sur le ton d'un ami qui parle avec franchise à ses amis.

( Foyez à la fin du vol. , n" 13 , l'exorde de la 3* Philippique. )

L'exorde simple ne doit avoir rien de bas , de trivial , ni même de trop familier.

3. L'exorde insinuant consiste à présenter aux auditeurs, au lieu de l'objet qu'on se propose et pour lequel on leur connaît de la répugnance, un autre oi)jet qui les intéresse et qui*, par ses rapports avec l'objet dont il s'agit, dispose d'abord les esprits à ne pas en être blessés et les amène insensiblement à le voir d'un œil favorable.

^ Cet exorde demande beaucoup d'art et de tact, et l'heureux emploi de toutes les précautioi^s oratoires : tant il est difficile de ramener un auditoire mal disposé, de détruire des erreurs, des préjugés ou des sentiments reçus, et d'affaiblir les raisons d'un adversaire puissant ou respectable. L'exorde insinuant admet la finesse et les ruses innocentes; mais il exclut tout ce qui choque la vérité et la délicatesse.

Oa peut, dans ce genre, citer comme modèles, l'exorde du plaidoyer d'Ulysse (p. 52] , celai de Cicéron contre la loi agraire {Exemples,

RH1Î.T0KTQUB. 89

n" fl), et celui du P. Brklaineil. V, p !23) Nous y ajoutHrnns iexordc du plaidoyer pour Milon, et celui de M. Dcsèze pour Louis XVI. (^oj/^r ces deux derniers exonl(^s, n° 11, à la fin du vol.)

4. L'exordepom/?ew;z? convient surtout aux circonstances ou ies auuiu uis se sont rassemblés dans l'espoir d'entendre un orateur traiter un sujet brillant; c'est un discours académique, un panégyrique ou l'oraison funèbre de quelque grand personnage. DaiiS ces cas , l'auditoire apporte ordinairement des dispositions favorables; il s'intéresse au sujet, il admire ou respecte celui dont il vient entendre les louanges. Aussi tout l'embarras de celui qui parle est de remplir l'attente de ceux qui l'écoutent. Il peut donc dès le début étaler toutes les ricbesses et toute la pompe de l'éloquence, mais toutefois sans affectation,comme l'a fait Bossuet dans rOraison funèbre de la reine d'Angleterre.

Le texte annonce le ton de dignité : Etnunc, reyes, meAligite; erudimini y qui judicatis ierram. Bossuet commence à développer un texte si noble de la manière suivante :

Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, rindépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plail, de grandes et terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui; car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en u^er, comme il fait lui-même, pour le bien du monde : et il leur fait voir en la retirant que toute leur majesté est empruntée, et que pour être as.sis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main «4 sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit l<^s princes, non-seulement par des discours et des parok's, mais encore par des effets et par des exemples. Et. ni/iic, rc'fjes, inlelHgile; eruclimini, qui Judicatis terram

Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de tant de rois si puissants et souveraine de trois royaumes, appelle de tous cotés à cette triste cérémonie, c», discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la puissatice et la grandeur accumulées sur une tète qui ensuite est exposée a tous les outrages de ia fortune; la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et depuis, des retours soud;iins, des changements inouïs; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout a fait maîtresse; nui frein à la liceiifîe, les lois abolies; la majesté violée par des attentats jusqu'alors mconnus, l'usurpation et-,a tyrannie sous le nom de liberté, une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes , et a qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer entrepris par uni' princesse, malgré les tempêtes; l'Océan étonné de s(; voir traversé tant «le iois en des appareils si divers et pour des causes si ditterenles; un trône indignement renversé et si miraculeusemeat retatiiî

TBAITE DE LITTEBATURE.

.es enàeignemeuis que Dieu donne aux ruis; ainsi fait-il voir au de le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous

jnquent , si les expressions ne répondent pas a un sujet si vaste et si /élevé , les choses parleront assez d'elles-mêmes. Le cœur d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités et puis plongé tout a coup dans un abinie d'amertumes, parlera assez haut; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi rae prête ses paroles pour leur dire : Entendez, ô grands de la terre . instruisez-vous, arbitres du monde!

iVoyez n° 15, à la fin du volume un modèle d'exercice sur cet exorde; et n° 16, l'exorde de l'oraison funèbre de Louis XIV par Massillon.;

5. Quelquefois l'orateur traite un sujet qui préoccupe fortement les esprits, et , loin de calmer l'émotion qu'ils éprouvent, il s'attache à la rendre plus vive encore. C'est l'exorde %'éhément ou ex abrupto. Il consiste à entrer brusquement en matière, pour s'emparer des dispositions de son auditoire et se livrer dès le début aux raouvemeiits passionnés.

Cette espèce d'exorde , fréquente dans la poésie tragique où les passions les plus violentes sont mises enjeu, s'emploie plus rarement dans les compositions oratoires. En voici des exemples.

Clytemnestre a gardé le silence, pendant qu'Iphigénie demandait la vie d'une manière si touchante relie a dévoré sa douleur pendant la réponse si dure d'Agamemnon; mais à la fin elle n'est plus maîtresse d'elle-même, fille parle, et les sentiments qui l'oppressent éclatent dès les premiers mots qu'elle prononce :

Vous ne démentez pas une race funeste : Oui, vous êtes du sang d'Atrée et de Thyeste. Bourreau de votre fille , il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin , Barbare !

Dans les compositions oratoires, l'exorde ex abrupto repousse tout ce qui n'est inspire que par l'orgueil ou la colère. La première Catilinaire nous offre un des plus beaux modèles d'exorde véhément (V. t. F'", p. .317). L'abbe Ségui et Fléchier vont nous en donner d'autres exemples :

Ils meurent donc comme .le reste des hommes, ces héros comblés de gloire, ces foudres de guerre, qui ont lait trembler les peuples, ces arbitrée de la paix, qui ont fait cesser leur terreur; et ni le défenseur de Juda, que loue l'Esprit Saint dans les paroles de mon texte, ni le vengeur de la France à qui je viens de les appliquer, n'ont pu résister au bras puissant de la mort , eux à qui rien ne résistait sur la terre.

(SÉGUI, Oraison fvnehre du maréchal de FiHars. )

Qu'attende/,- vous de moi, messieurs? et quel doit être aujourd liUi

RHETORIQUE. 6t

mon ministère? Je ne viens ni déguiser les faiblesses, ni ûatler les {.'vandeurs humaines, ni donner à de fausses vertus de fausses louanges. Maliieur à moi si j'interrompais les sacrés mystères pour faire un éloge profane, si je mêlais l'esprit du monde à une cérémonie de religion, et si j'attribuais a la force ou a la prudence de la chair ce qui n'est du qu'à la grâce de Jésus-Christ.

( Fléchier, Oraison funèbre de la duchesse d'Aiguillon. )

6. Pour bien faire l'exorde, l'orateur doit toujours avoir dans lapeusée les circonslances, afin d'accommoder son langage à ce qu'elles exigent; les dispositions de rmiditoire, afin de débuter sur un ton simple , insinuant , pompeux ou véhément; la tiature du sujet, afin d'en faire sortir l'exorde , comme une fleur de sa tige.

§ 2. — De la Proposition.

I. Qu'est-ce que la proposition, et à quoi sert-elle ? —2. Oii doit se placer la proposition? — 0. Conobien > a-t-il de sortes de propositions? — 4. Quand y a-til division, et qu'est-ce que la" division? — ». Quelles sont les règles de la division? — 6. Le barreau adinet-il les mêmes divisions que la chaire? — 7. Faut-il touiours divisersonsujet?— 8. Quelle est ropinion de Fénelonsurla mélliode des divisions, et que faut-il en penser? —9. Quel était l'usage des anciens sous le rapport de la division?

1. L3. proposition est l'exposé clair, net et précis du sujet. Elle sert à déterminer l'état de la question. Telle est la proposition à\ipro Milone (ch. 2) :

Non postulaturi sumus, judices, ut, si mors P. Clodii salus vestra luerit , idcirco eam virtuti M iloni potius quàm populi romani felicilat» assignetis. Sin aulem illius insidiae clariores hàc luce fuerint, tum denique obsecrabo obtestaborque , judices , si caetera amisimus , hoc saltem nobis ut relinqualur, ab inimicorum audacià telisque vitam ut impune lireat defendere.

Telle est aussi la proposition du sermon de Massillon sur les exemples des grands ( petit Carême) :

Les exemples des princes et des grands roulent sur cette alternative inévitable : ils ne sauraient se perdre ni se sauver tout seuls. Vérité capitale qui va faire le sujet de ce discours.

2. Si l'on veut rendre l'auditeur attentif, il faut lui faire bien comprendre quel est le sujet dont on va l'occuper ; on ne saurait le faire ni trop clairement, ni trop tôt. Ainsi la proposition doit se placer immédiatement après Texorde.

3. .11 y a deux sortes de propositions, les simples et les composées. Ou appelle simples, les propositions qui ne renferment qu'un seul objet à prouver comme celles de Cicéron et de Massillon ; on appelle composées, les propositions ou plusieurs objets demandent chacun leur preuve à part. Telle est la proposition du pro Archid (ch. 2):

62 TRAITlé DE LITTÉRATURE.

Quôd si mihi à vobis tribui concedique sentiam , perticiam profecto ut hune Archiam Liciuium non modo non segregandum, cum sU civjs, à numéro civium, verùm etiam, si non esset, putetis adsciscendum fuisse.

Telle est aussi la proposition de Massillon sur les tentations des grands (petit Carême) :

Le plaisir commence à corrompre le cœur des princes; l'adulation raffermit dans Tégarement, lui ferme toutes les voies de la vérité; l'ambition consomme l'aveuglement et achève de creuser le précipice.

4. Toutes les fois que la proposition est composée, ou qu'étant simple , elle doit être prouvée d'abord par tel moyeu , ensuite par tel autre, il y a division.

La division est (donef le partage du sujet en plusieurs points qui doivent être traités les uns après les autres, dans l'ordre marqué par l'orateur. Ces points ne sont généralement qu'au nombre de deux ou trois ; mais comme ils peuvent eux-mêmes se prouver de plusieurs manières , ils peuvent par conséquent aussi se diviser; de là les subdivisions.

La proposition avec les divisions et les subdivisions forme ce qu'on appelle \e plan du discours.

5. Les règles de la division sont (comme on Ta vu ») à'ètre entière y distincte, opposée et immédiate.

Nous ne reviendrons pas sur ces diverses règles de la division. Nous ne dirons qu'un mot de soti intégrité. On demandait à un prédicateur célèbre si ce n'était pas une heureuse division que celle du père Glieminais dans son sermon de l'ambition, où il montre qu'elle ne fait que des esclaves et des tyrans. Cette division, dit-il, a le défaut de trop restreindre l'idée du sujet, et je la croirais mieux embrassée, si, dans le pacte de la fortune avec l'ambitieux , on faisait voir ce qu'elle exige et ce qu' elle donne . En effet, dans ce plan , on voit la chose tout entière , au lieu que celui du père Cheminais n'en présente que deux aspects.

Massillon , d'après ce texte, (^onsummatum est , divise admirablement son sermon sur la passion :

La mort du Sauveur renferme trois consommations qui vont nousexpli-

Îuer tout le mystère de ce grand s;iciitice : une con.>oinmation de justice u côté de son Père; une consommation de malice de la part des hommes; une consommation d'amour de la part de Jésus-Christ. Ces trois vérité* partageront ce discours, et l'histoire des ignominies de l'Homme-Dieu.

' Style e\ Composition, p. 21.

KHETOKÏQUE. 6S

Telle est encore la division établie par le même orateur dans son sermon sur la vérité d'un avenir :

Prouvou.s (l'abord contre l'incertitude des impies que la vérité d'an avenir est jastifiée par les plus pures lumières de la raison; en second lieu, contre l'idée indigne qu'ils se forment de la grandeur de Dieu, que cette vérité est justiliee par sa sagesse et par sa gloire ; enlin, contre le prétexte tiré tie la faiblesse de Tbouime, qu'elle est justiliee par le jugement même de sa propre conscience. La certitude d'un avenir, la nécessité d'un avenir, le sentiment secret d'un avenir, voilà mon discours.

En traitant le Mystère de la Passion sur ce texte :

Judœi signa petunt, et Graeci sapientiam qusrunt. Nos autem praedicamus Cliristum crucilixum , Jud*is quidem scandalum, gentibus autem stultitiam, ipsis autem vocatis Judœis atque Grœcis, Cbristum Dei virtutem, et Dei sapientiam ( I. ad Corinthios , ci);

Bourdaloue divise ainsi son sujet :

Vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur, que comme le mystère de son huraililé et de sa faiblesse, et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute l'étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde, jusqu'à présent, n'a regardé ce mystère que comme une folie; et moi, je vais vous faire vokque c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus bautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.

Mais rien n'égale sous le rapport du plan, ni peut-être sous le rapport de l'éloquence, le sermon de Massillon sur la mort du pécheur et la mort du juste :

Dans le portrait du pécheur mourant, vous verrez ou aboutit entin le monde avec tous ses plaisirs et toute sa gloire. Dans le récit de la mort du juste, vous apprendrez ou conduit la vertu avec toute sa peine. Dans l'une, vous verrez le monde des yeux d'un pécheur qui va mourir, et qu'il vous paraîtra vain et frivole, et différent de ce qu'il vous parait aujourd'hui ! Dans l'autre, vous verrez la vertu des yeux du juste qui expire , et qu'elle vous paraîtra grande et estimable ! Dans l'une , vous comprendrez tout le malheur d'une àme qui a vécu dans l'oubli de Dieu; dans l'autre, le bonheur de celle qui n'a vécu que pour le servir et pour lui plaire. En un mot , le spectacle de la mort du pécheur vous fera souhaiter de vivre de la vie du juste, et l'image du juste vous inspirera une sainte horreur de la vie du pécheur.

( foyez à la lin du vol. , n° 23 , quelques exemples de plaus heureux )

6. Le barreau ne présente pas la même symétrie que la chaire dans les divisions, parce que le plus souvent les divers moyens que la cause fournit , n'ont pas entre eux cette liaison et ce rapport qui doivent régner entre les membres d'une division exacte et philosophique.

7. Ladivisiou n'est pastoujours rigoureusement obligatoire. Il y a des matières où la liaison des preuves conduit as- %et bien l'esprit , sans qu'on soit obligé d'annoncer en ter-

64 TRAITÉ DE LITTÉBATUfiE.

mes formels le partage du discours; quelquefois même il est utile d'en cacher Tordre et l'économie. L'orateur judicieux doit se régler , a cet égard , sur la nature de son sujet. Mais en général, la division qui se renferme dans de justes bornes apporte de grands avantages : elle contribue à la clarté, elle sert à démêler les questions principales et les matières chargées d'incidents ; enfin elle soulage et celui qui parle , et ceux qui l 'écoutent.

Ainsi, ne point faire de divisions , c'est s'exposer à ne pas donner tous les éclaircissements que le sujet exige. D'une autre part, en trop faire, c'est devenir subtil et minutieux, c'est ôter au discours sa gravité, c'est fatiguer l'attention des auditeurs qui ne peuvent comprendre tant de parties différentes.

8. Féneîon, dans ses Dialogues sur V éloquence , blâme la méthode des divisions : il prétend que la coutume d'annoncer son plan donne aux sermons un air guindé; que cette marche rompt l'unité du discours, et que la liaison naturelle des différentes parties soutiendrait mieux l'attention jusqu'au bout, si elle était moins aperçue.

Quelle que soit l'autorité de Fé-nelon , nous ne saurions adopter son avis. Si les divisions formellement énoncées donnent aux sermons l'air un peu moins oratoire, elles les rendent aussi plus clairs, plus faciles à comprendre, et par là même plus instructifs pour la masse des auditeurs : objet principal , et qu'on ne doit jamais perdre de vue. Les principaux chefs d'un sermon sont d'un grand secours à la mémoire, et donnent à l'auditeur un moyen de se rappeler ce qu'il a entendu; ils servent aussi à fixer son attention ; ils le mettent en état de suivre le discours dans sa marche; ils lui indiquent les lieux de repos où il peut réfléchir sur ce qui a été dit, et pressentir ce qui doit suivre; ils ont enfin l'avantage de lui faire prévoir le moment où il pourra soulager son attention , ce qui fait écouter l'orateur avec plus de patience. Quant au reproche fait à cette méthode de rompre l'unité, il n'est fondé sur rien. Si l'unité est rompue, on ne doit l'imputer qu'a la nature des chefs ou points qui sont traités, et non à l'énoncé formel qui en est fait. Tout au contraire , si ces chefs sont biei? choisis , en les indiquant d'une manière distincte, loin de nuire à l'unité du tout , on la rendra phis complète et plus sensible, parce qu'on fera voir plus nettement comment toutes

les parties sont liées par une mutuelle dépendance , et convergent toutes vers un seul point.

9. Quoique les anciens , et surtout Isocrate dans ses Panégvriques , n'aient pas exactement observé ces règles , on trouve cependant des divisions très-marquées dans Eschine , dans Démosthènes et même dans Gicéron , qui se moquait à cet égard d'Hortensius.

Ainsi Escbine divise d'abord sa harangue sur la Couronne^ en trois parties : T que le décret qui adjuge une couronne dora Demostheni'S est contraire à la loi qui n'accorde cet honneur au magistrat que lorsqu il a rendu compte de son administration ; 2° qu'il est également contraire a la loi de le lui accorder en plein théâtre; 3° que les éloges donnes a Démosthènes, par cela qu'ils sont faux, ne sont pas moins contraires a une autre loi qui défend de rien insérer de faux dans un décret public. Puis il subdivise cette 3" partie en quatre autres ou quatre époques dans lesquelles il examine la conduite de son rival dans le maniement des affaires publiques; et Démosthènes, pour se justilier, suit la même méthode.

De même, dans le pro lege Maniliâ, ou il s'agissait de la guerre contre Mithridate , roi de Pont, et contre Tigrane , roi d'Arménie , Gicéron entreprend de prouver trois choses : i"" que la guerre est nécessaire , T qu'elle est dangereuse et difficile; 3" que Pompée seul peut la terminer heureusement :

Primùm mihi videtur de génère belli; deinde de magnitudine; tum de imperatore deligendo esse dicendum ( c. ii )•

Le pro Murenâ nous en offre un autre exemple :

Intellieo, judlces, très totius accusationis partes fuisse : et earum unam in reprehensione vitae , alteram in contentione dignitatis , tertiam in criminibus ambitùs esse versatam (c. v ).

§ 3. — Bêla Narration Oratoire.

1. Ou'est-ce que la narration oratoire? —2. Où doit-elle se placer? —3. Quelle différence v a-t-il entre la narration oratoire et la narration liistorique ? —4. En quoi consiste le ^rand art de la narration? -s. Quelles sont les autres qualités de la narration? —6. Ouelle est l'importance de la clarté dans la narration oratoire? —7. En quoi consiste la brièveté? —8. Quel est l'effet de la vraisemblance? —9 En quoi consiste l'intérêt?— lo. Que faut-il faire lorsque tous les faits ne peuvent tenir dans un même corps de récit?— il. Dans quel cas la narration fait-elle une partie distincte du discours ?

1 . La narration oratoire est l'exposition du fait assortie à l'utilité de la cause ou à l'intelligence du sujet. On l'appelle simplement /ftzY dans les plaidoyers et les mémoires.

2. Gomme il ne serait pas possible de bien comprendre le discours si Ton ne connaissait pas les principales circonstances qui s'y rattachent, l'orateur ne doit pas différer

' v mon édilion du Discours d'Eachine contre Clésipkun. ( Perlss» frères).

66 TRAITE DE LITTERATUBE.

Ven faire le récit. La narration doit donc se placer immédiatement avant ou après la proposition.

3 . L'iiistorien et rorateur, dit Crevier, narrent l'un et l'autre : mais le premier, uniquement occupé du vrai, ne se propose que d'exposer la chose telle quelle est; le second, tout en respectant la vérité, ne doit pas oublier ce que demande sa cause. Sans doute il ne peut être infidèle dans son récit, il se nuirait à lui-même et perdrait toute créance s'il se laissait surprendre en mensonge. Mais sans détruire la substance du fait, il le présente sous le point de vue qui lui parait le plus avantageux ; il appuie sur les circonstances favorables, glisse légèrement sur celles qui pourraient lui nuire , et les passe même quelquefois entièrement sous silence. En voici des exemples :

Un historien qui aurait eu à raconter la mort de Clodius , aurait dit simplement : Servi Milonis Clochum occiderunt. Mais l'orateur, par un lour extrêmement adroit, voile sous une périphrase ingénieuse tout ce' :iue l'action de Miloii pouvait avoir d'odieux : Fecerunt id servi Milonis quod suos quisque servos in tait re facere voluisset.

L'histoire , tout en rendant hommage aux qualités brillantes du grand Gondé, tout en célébrant les victoires de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingue, etc., est obligée de blâmer sa rébellion, lorsqu'à la tête d'une armée espagnole il fit la guerre a sa patrie. Bossuet , chargé de faire l'oraison funèbre de ce prince, parle, comme l'histoire, de ses triomphes et de ses vertus ; mais, arrivé à sa défection, il est en quelque sorte forcé de changer de langage, afin de ne pas affaiblir l'admiration qu'il veut inspirer pour son héros; et comme il ne peut passer sous silence des faits trop généralement connus, ilen parle légèrement, en affaiblit lescouleurs, et les fait, pour ainsi dire disparaître sous d'adroites précautions :

Puisqu'il faut parler une fois de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait pas seulement son<ié qu'on put rien attenter contre l'État, et dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C'est ce qui faisait dire (je puis bien répéter ici, devant een autels, les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le lontl de son cœur); il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent des hommes, et (ju'il en était sorti le plus coupable : « Hélas 1 poursuivail-il , je ne respirais que le service du roi et la grandeur de l'Etat. » On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs.

Mais sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamne lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et de l'éclat inUoi de la divine miséricorde , ne paraissent plus; ainsi»

dans des fautes si siDcèremeot reconnues et dans la suite si giorieusemeol reparées, il ne faut plu.s regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s'en repentit et la clémence du grand roi qui les oublia.

4. Le grand ai*tde la narration est moins enœre d'atténuer les faits défavorables que de donner au récit une telle vraisemblance , et de raconter avec une telle apparence de bonne foi , que l'on fasse passer dans l'esprit des autres la conviction dont on paraît soi-même pénétré. Par là , l'auditeur est préparé d'avance aux raisons qu'on lui présentera plus tard, et il est déjà à demi persuadé. Rien n'est comparable sous ce rapport à la narration milonienne.

L'histoire, après avoir flétri les vices de Clodius, raconte ainsi les circonstances de sa mort :

Milon était parti pour Lanuviura dont il était dictateur, avec sa femme Fausta, un ami et une suite nombreuse, entre autres un grand nombre de gladiateurs. Clodius, qui le même jour était sorti de Rome, a cheval, accompagné d'une trentaine d'esclaves bien armés, rencontra à son retour le cortège de Milon; comme les deux maîtres étalent ennemis, leurs gens se prirent de querelle, on en vint aux coups; Clodius accourut , se jeta dans la mêlée , tut grièvement blessé à l'épaule par un des gladiateurs de Milon , et se lit porter dans une auberge voisine. Milon, qui était en avant, ayant su ce qui se passait, prit sur-le-champ la résolution d'en finir avec Clodius; car il prévoyait bien qu'il ne courait pas moins de risque pour la blessure que pour le meurtre de son ennemi , et il voulait, s'il lui fallait périr, avoir au moins la satisfaction de s'être vengé. Il lit donc attaquer Tauberge par ses esclaves; la maison fut forcée, Clodius en fut tiré , égorgé et abandonné dans cet état sur le chemin .

Il résulte clairement de ce récit : i° que la rencontre fut fortuite ; 2«* que Clodius ne fut point l'agresseur ; 3° que Milon le fit assassiner.

Mais si ces trois propositions sont admises , Milon est coupable et doit être condamné. Il importe donc à son défenseur de présenter les faits sous un autre point de vue. Ecoutons le récit de Cicéron.

Après avoir rendu Clodius odieux en exposant ses projets funestes à l'État, il passe au récit des faits qui ont immédiatement précédé l'événement; il raconte le départ de Milon comme Ihistoire, mais i\ prête à Clodius des projets d'agression :

Intérim cùm sciret Clodius iter solemne, legitiraum , necessarium, antè diem \iii Kalendas Feb. Miloni esse Lanuvium ad flaminem prodendum, quod erat dictator Lanuvii Milo : Roma subito ipse prot'ectus pridiè est , ut antè suumfundum (quod re inlellectum est) Miloni insidias col/ocaret. Alque lia profectus est , ut coiicioiieni turbulentam, in quà ejus furor desideratus est, qua illo ipso die habita est, relinqueret : quam, nisi obire fucinoris locum tempusque votuissei, nunquam reliquisset.

H8 TRATTE DE LITTERVIURE.

Pour rendre ce projet plus probable encore , il peint le calme de Milon , et la position respective des deux rivaux :

Milo autem cùm in senatu fuisset eo die, quoad senatus dimissus est» domum venit : calceos et veslimfata mutavit : paulisper, dum se axor, ut, fit, comparât, commoratus pst : deindè profecliis est id tcmporis, quum jarn lUodius, siquidem l'o die Romam venturus eral, redire potuisset.

Que Milon paraît tranquille ! Combien un homme occupé de ces petits détails paraît éloigné de rouler un assassinat dans sa tête ! C'est la réflexion que Cicéron fait naître, nonseulement par la lenteur qu'il met dans le départ de Milon , mais encore par les expressions les plus communes qu'il puisse employer, et qui n'en sont que plus propres à couvrir son artifice.

Jusqu'ici les circonstances sont entièrement favorables à Milon. Cicéron va les rendre encore plus contraires h Glodius par la comparaison de leur équipage :

Obviàm fit ei Clodius expeditus in equo , nullà rhedâ , nullis impediraentis, nullis grsecis comilibus , ut solebat, sine uxore , quod nunquam ferè; cum hic insidiator, qui iter illud ad faciendam caedem apparàsset, cum uxore velieretur in rliedà, penulatus, magno impedimento , et muliebri ac deUcato , ancillarom puerorumque comitatu.

Quel est celui qui médite un assassinat? Est-ce Milon, qui est si embarrassé et de lui-même, et de sa femme , et de la troupe qui le suit, ou Clodius, qui est dans un équipage si leste et si propre à faire un coup de main? Mais ils se livrent un combat dont la description est un modèle de simplicité, d'intérêt et d'adresse :

Fit obviàm Clodio antè fundum ejus, horà ferè undecimà, aut non multô secùs. Statim complures cum telis in hune laciunt de loco superiori impetum; adversarii rhedarium occidunt. €ùm autem hic de rhedà, rejectà penulâ, desiluisset, seque acri anime defendisset , illi qui erant cum Clodio, gladiis eductis, partira recurrere ad rhedam, ut à tergo Milonem adorirentur; partira, quôd jara hune interfectum putarent , c^dere incipiunt ejus serves qui post erant; ex quibus qui animo tideli in dominum et prsesenti fuerunl, partira occisi sunt, partira cùm ad rhedara pugnari vidèrent, et doraino succurrere prohiberentur, Milonemque occisum ex ipso Clodio audirent, et ita esse pularcnt; fece runt id servi I^Iilonis (dicara quidera non <lerivandi criniinis causa, sed ut factura est) neque imperante, neque scienle, neque présente doraino, quod quisque suos serves in tali re facere voluissct. Haec, sicut exposui, gesta ita sunt, judices : insidiator superatus est, vi victa vis vel potins oppressa virtute audacia est {Pro Mi/oiie, c. x-xi).

Peut-on se douter que Cicéron arrange les faits à son gré? N'y a-t-ilpas dans son récit un air de bonne foi qui séduit? Certes, il n'y a personne qui ne regarde Clodius

comme l'agresseiir. Et cependant qu'il y a loin de ce récit à l'exacte vérité !

Aussi doit-on regretter que tant de talent ait été employé pour défendre une cause si mauvaise, et dont en bonne morale un avocat honnête de nos jours ne pourrait se charger sans mentir à sa conscience.

Du reste , on sait que Cicéron fut tellement effrayé par les cris des partisans de Clodius et par la présence des soldats, qu'il oublia la meilleure partie de sa harangue et ne parla que faiblement en faveur de son client. Milon fut condamné et exilé à Marseille. Quelque temps après, Cicéron retoucha sa harangue et en envoya une copie à Milon , qui, après l'avoir lue, s'écria : 0 Cicéron^ si tu avais parlé ainsi devant mes juges , je ne mangerais pas aujourd'hui de si bonnes figues à Marseille!

5. Outre l'art de présenter les faits sous un point de vue favorable, la narration oratoire exige quatre autres qualités, savoir : la clarté, la brièveté, la vraisemblance et ï intérêt.

6. La c/ftr^e , nécessaire dans tout le discours, l'est surtout dans la narration, base de tout le plaidoyer, qui ne pourrait être entendu , si le récit était obscur : ISarratio obscura totam obscurat orationem (Cic, de Oral., 1. II, 330). Il faut donc y présenter si distinctement les faits , les circonstances, les temps, les lieux , les causes et les personnes que l'esprit y voie , comme dans un tableau , tous les objets sans les confondre \

7. La brièveté^ dans la narration, consiste non pas précisément à être court, mais à ne pas prendre les choses de trop loin , à ne rien dire d'inutile et à s'arrêter où il convient. Un récit étendu n'aura donc pas moins de brièveté qu'un autre plus court , si cette étendue résulte de détails intéressants. Si la matière ne le comporte pas, il faut aller au fait par le chemin le moins long , selon le précepte d'Horace : Semper ad eventum festina.

8. La vraiseynblancc donne à la narration le caractère d'une vérité sensible. Ce n'est pas à dire pour cela qu'on ait le droit d'imaginer des faits ou de les altérer dans l'intérêt de sa cause ; l'amour du vrai doit être la première vertu de l'orateur. Ainsi , quand on demande de la vraisem-

^ Style mK Composition, p. 53.

blance dans la narration , on demande seulement que le récit s'accorde avec le caractère des personnes, avec les circonstances du temps ou des lieux; que les faits n'aient rien de contraire aux opmions, aux lois, à la religion, aux usages ; que le narrateur donne une idée favorable de sa probité , de son impartialité , de sa véracité. Boileau a dit :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

On est donc admis quelquefois à donner à la vérité les couleurs de la vraisemblance , et le moyen d'y réussir, c'est d'étudier les faits avec le plus grand soin.

9. ^intérêt consiste à savoir, dans les grands sujets, attacher l'auditeur par l'élévation et le pathétique; dans les sujets médiocres, par l'agrément des détails. 11 n'y a guère de récit qui ne soit susceptible de ces sortes de beautés, et cependant le talent de narrer avec intérêt est (comme nous l'avons dit ' ) un talent très-rare. En général , quand On cherche à répandre de l'agrément dans la narration, il faut surtout rester dans le naturel pour ne jamais passer les bornes du bon goût et de la raison.

10. 11 y a des causes chargées d'une telle multitude de faits différents , qu'il n'est pas possible de les embrasser tous dans un même corps de récit. Alors, pour mettre de l'ordre dans les faits et pour procurer du repos à l'attention des juges , il faut les partager par différentes époques et même par les différentes natures d'objets. La chose se conçoit très-aisément. Cicéron en présente d'excellents modèles dans les nombreuses narrations de ses Verrinea et du pro Cluentio,

1 1. La narration ne fait une partie distincte du discours que dans le genre judiciaire. Ailleurs, le discours n'est souvent qu'un tissu de récits accompagnés de réflexions et de sentiments convenables à la chose. Ainsi se traitent les oraisons funèbres, les panégyriques, les éloges, etc., qui comportent tous les ornements du style.

I royez à la tin du vol. , n° I7 , quatre modèles de narration oratoire. > ^ Style et Composition, p. 248.

KHfiTOAIQUB. ^1

§ 4. — De la Confirmation ou Preuve.

\ Qu'est-ce que la confirmation, et quelle en est l'importance? —2. Quel est le genre d'clo(ju''nce qui peut se pssser de preuves ? — 3. Où tronve-t-on le plus sûrement les preuves ? — ». Combien de choses comprend la conlirmatiun ?

, 1. La confirmation est la partie du discours où l'on i>r3uve ce qu'on avance dans la proposition. Soit que l'orateur attaque ou se défende, qu'il aflirme ou nie, que la question soit de nom, ou défait, ou simplement d'opinion , soit qu'il s'agisse de faire voir ce qui est juste ou injuste, digne de peine ou de récompense, comme dans le genre judiciaire, ce qui est honnête ou honteux, digne de louange et de blâme, comme dans le genre démonstratif, ce qui est honorable et utile, ou nuisible et déshonorant, comme dans le genre délibératif, la preuve est toujours la partie essentielle et indispensable du plaidoyer ou de Foraison; car la première règle de l'art de persuader est de donner à ce qu'on affirme ou d'ôter à ce que Ton nie le caractère de la vérité, de la certitude ou de la vraisemblance.

"l. II n'y a guère qu'un genre d'éloquence qui puisse constamment se passer de preuves : c'est celui qui n'a pour objet que des actions de grâces, des félicitations ou des condoléances ; et c'est là ce qui distingue la simple harangue de l'oraison et du plaidoyer. Ainsi , dans le discours de Cicéron pour Marcel lus, il ne s'agit que de rendre grâces à César du rappel de cet exilé . au lieu que dans l'oraison pour Ligarius , il s'agit d'atténuer le crime de l'accusé et d'en obtenir le pardon; et quoique Cicéron, dans cet admirable plaidoyer, débute par avouer le crime et par abandonner le criminel à la clémence de César, on le voit revenir ensuite aux moyens de rendre Ligarius le plus excusable qu'il est possible , et moins coupable que lui-même , à qui Césai' a pardonné. On voit même que dans le pro Marcello, qui ne s'annonce que comme l'effiision de la reconnaissance et de l'admiration publique pour la clémence de César, Cicéron ne laisse pas de prendre le ton persuasif, pour engager le dictateur à ne rien négliger de ce qui peut mettre en sûreté sa vie; et en lui prouvant qu'il est de sa gloire et de son devoir de se conserver pour le bonheur de Rome, il enveloppe adroitement, dans cette espèce d'adulation, la leçon la plus importante : Nunc tibiomnia betli vulncra curanda 6w/i^(Vous avez maintenant à guérir toutes ies plaies de la guerre^»

3. Si la cause que l'on soutient est bonne , et l'on ne doit pas en soutenir d'autres , si l'on a les connaissances nécessaires , enfin si l'on a sérieusement médité son sujet, les preuves tant intrinsèques qu'extrinsèques nepeu\ent manquer a l'orateur , et l'embarras est moins alors de trodver des arguments que de les choisir, de les arranger, de les traiter et de les enchaîner convenablement l'un à l'autre. 4. (Ainsi) la confirmation comprend quatre choses, savoir : 1° Le choix des preuves; 2° Varrangement des preuves; 3° la manière de traiter les preuves; 4° la liaison des preuves (ce qui fait l'objet des 4 articles suivants).

Art. I". — Choix des preuves.

I. Est-il nécessaire de choisir les preuves? — 2. A quoi reconaait-on la bonlc des preuves ?

1. 11 est d'autant plus nécessaire de choisir les preuves^ que souvent le sujet en fournit beaucoup, et que trop multipliées , elles deviendraient fatigantes, 11 faut donc rejeter les arguments trop légers et qui n'aboutissent à rien. Celui qui ne veut rien perdre, dit Quintilien, fait croire qu'il est indigent ', et lorsqu'il emploie des raisons petites et faibles, il donive lieu de penser qu'il n'en a point de fortes et de concluantes. Pour moi , dit Cicéron , quand je choisis mes preuves, je m'occupe moins de les compter que de les peser''. Un seul argument solide vaut mieux qu'un grand nombre d'autres qui ne seraient que médiocres.

2. Les preuves , pour être bonnes, doivent être propres au sujet comme à l'auditoire , et n'avoir rien de recherché ni de trivial.

1° En premier lieu, chaque vérité a ses preuves qui lui appartiennent , et c'est ce caractère de propriété qui donne aux argumeats toute leur véritable force ; sans spécialité , les raisons sont vagues, indéterminées, et par conséquent inefficaces. Or, le moyen d'éviter ce défaut, c'est d'exercer son jugement par la réflexion , de former sa dialectique par des aiialyses, et lorsqu'on envient à composer, de n'admettre aucune preuve qui n'ait un rapport intime avec le sujet. V 2^ En second lieu , les preuves doivent être appropriées a

' Miser enira et , ut sic dicam, pauper urator est gui nullum verbnm .T(iao animo perderc pilent (Qlim. , I. \iu , ht Proœmio.j

-Equidem cunieolligo atguineutiicausarum, non tarn ea nainerare su^ ko, quàm exreûdere<Z>t Oral. ,1. ii, a09).

KHETOHIQUE. 73

rintelligeiice comme aux dispositions de l'auditoire. Il est de toute évidence qu'on ne doit rien dire qui ne puisse être compris, et cependant combien de discours, combien de sermons qui ne présentent à ceux qui les écoutent qu'énigme sur énigme , obscurité sur obscurité ! L'orateur ne prouvera donc pas devant le peuple comme devant le sénat, ni le sermonnaire devant une assemblée choisie comme devant une réunion de villageois.

D'une autre part, il ne faut pas toujours juger du prix d'une raison par elle-même, mais par les dispositions de ceux auxquels on l'adresse. Telle preuve paraît faible en soi , qui devient triomphante pour tel auditeur qu'elle prend par son endroit sensible.

Ainsi, Caton, voulant faire craindre aux sénateurs les suites de la conjuration de Catilina, emploie d'excellentes raisons pour les déterminer à punir quelques-uns de ses complices détenus dans les prisons de Rome. Mais celle qui pouvait faire sur eux le plus d'impression n'est pas la plus solide en elle-même; ils aiment le faste, l'oisiveté, le luxe; c'est par là qu'il les attaque et qu'il va vaincre leur résistance :

Sed, per deos immortales, vos ego appelle qui semper domos, villas, signa, tabulas vestras pluris quàm rerapublicam fecistis, si isla cujuscumque modi sint, quœ complexamini, retinere, et voluptatibus vestris otium prœbere vultis; expergiscimini aliquando et capessite rempublicara. îSoii nunc agiturde vecligalibus, non de socioruin injurii» : libertas et anima nostra in dubio est (Sallust. , de bello Catil.).

^ 3° En troisième lieu, les preuves ne doivent être dI trop recherchées ni trop communes. Trop recherchées , elles se ressentiraient d'une affectation pénible pour l'auditeur et par conséquent désavantageuse pour le discours; trop communes , elles exciteraient le dégoût et l'ennui. Si la matière ne comporte que des preuves vulgaires , il faut du moins leur donner un tour nouveau, selon le sens de ce mot: ?fon nova, sednovè.

Art. 11. — Arrangement despreuves.

1. One doit-on faire, lorsqu'on a choisi ses preuves? —a. Dans quel ordre tloit- 011 présenter les preuves 1^

1 . Lorsqu'on a fait le choix des preuves que l'on veut employer, il faut détei-miner l'ordre dans lequel on les présentera.

y TR\ITG DE LlTTLn. — Hlltl. ET 1 LO(J. *

74 TBAITE DE LIÏTEHATUliE.

2. Parmi les rhéteurs, les uns veulent que l'on commence par les preuves les plus faibles, pour s'élever successivement jusqu'aux plus fortes , de manière que le discours aille toujours en croissant, selon ce principe Sewper auyeatur et crescat oratio. Cette pratique est bonne sans doute, lorsque le premier moyen est par lui-même capable de faire une impression avantageuse ; mais s'il est faible , c'est avec raison qu'elle est condamnée par Cicéron qui veut pour le début des moyens puissants, propres a s'emparer tout d'un coup des esprits, pour le milieu les preuves médiocres, et pour la fin, les raisons les plus frappantes et les plus décisives :

Ergô ut in oratore optimus quisque , sicut in oratione firmissimum quodque sit primuin; dum illud tamen in ulroque tenealur, ut ea, quae excellant , serventur etiam ad perorandum : si quae erunt mediocria ( nam vitiosis nusquam esse oportet looum), in mediam turbam atque in gregem conjiciantur ( de Oral. ,c. Lxxvii ).

C'est cette disposition que Quintilien appelle homérique, parce que tel est l'ordre de bataille que nous voyons dans Homère. Nestor, rangeant ses troupes , meta la tête ses chars armés en guerre , à la queue une brave et nombreuse infanterie , et au milieu ce qu'il avait de moins bons soldats'.

Rien de mieux, sans doute, en théorie; mais dans la pratique, les choses exigent souvent une autre disposition. Chaque sujet a ses règles propres, que l'orateur doit trouver et suivre. Ainsi l'on ne saurait fixer d'ordre invariable pour les preuves; il dépend de la nature et du besoin de la cause. La seule loi qu'on puisse imposer, c'est de tenir en réserve quelque preuve victorieuse pour en frapper l'auditeur lorsqu'il commence à être ébranlé , et de ne jamais finir par des arguments plus faibles que ceux que l'on a présentés au commencement.

Abt. III. — Manière de traiter les preuves,

». Où brille surtout le talent de l'orateur ? —2. Toutes les preuves doivent-elles être traitées de la même manière ? —s Comment faut-U traiter les petites preu»

Tle^où: ô' è^otiiOzv ax-ôcrôv TroXeaç ts xai £cr6).0"jç, "Epxo; £(jL£v Tco/ijJ-o'.o • xay.oO; o' i; jz-zacrov èXacjffev, 'Oçpaxai oùx éôeXwv rtç àva-pcaîr] itoXefAi^ot.

{Iliade, rv, 297.)

KHETOfilQUE. 75

ves?— 4. Comment l'aul-il tiaitiM- les grandes preuves :> — CoiuuR-nt insiste-t-on sur une preuve, et qu'appelle-t-on aniplllication oratoire P —«. Quelle esl l'importa nce rie l'ainplificatioii oraloire, cl en quoi consisfe-t-elle? —7. Quelle est la inc'illenrc ampliîlcatioa oraloire ' — a. Quelles sont les sources de ramplilie.ition? —9. Coninieiit peut-on exercer les jeunesgens à ramplifii'ation oratoire? — lO. Citez «k's modèles d'auiplilication oratoire. — il. L'amplilication a-i-cUe toujours pour but d'augmenter?— is. L'amplilication ne sert-elle pas quelquefois a affulblir? — 1 5. Quels sont les deux défauts que l'orateur doit éviter dans la manière de traiter les preuves? — «4. Quels sont les défauts ordinaires aux jeunes gêna dans i^mplificatiou?

1. C'est dans la manière de traiter les preuves que brille surtout le talent de l'orateur. L'orateur médiocre peut concevoir un plan raisonnable ; mais il ne saura pas se livrer à ces développements beureux qui surprennent , qui ravis- .sent l'auditoire , et qui triomphent de ses passions ou de

3 ses préjugés.

2 . ( Or, ) parmi les preuves de l'orateur , les unes sont plus fortes et plus convaincantes , les autres plus faibles et plus légères. Le grand talent, comme la grande difficulté , c'est de savoir traiter chaque espèce d'argument de la manière la plus avantageuse, et l'on sent déjà que toutes les raisons ne peuvent être mises en œuvre de la même façon.

3. Quand on a des preuves faibles et qu'on croit utile de s'en servir , il faut les réunir , les entasser , pour qu'elles se prêtent un mutuel secours et qu'elles suppléent à la force par le nombre. Quintilien , auteur de ce précepte, en donne un exemple sensible; il suppose qu'on accuse un homme d'avoir tué celui dont il espérait hériter :

Vous espériez, dit-il, sa succession et une riche succession; vous en aviez besoin, vos créanciers vous inquiétaient plus que jamais; vous aviez offensé le testateur, et vous saviez qu'il devait changer .spii testament, etc.

Ces preuves, continue-t-il , prises séparément, sont légères et communes; jointes ensemble, elles ont une grande force, et si ce n'est pas la foudre qui renverse, c'est la grêle qui frappe à coups redoublés ( L. v , c. 1 2 ).

4. Les grandes preuves, les preuves fortes et convaincantes, doivent être montrées séparément^ pour qu'elles ne soient pas confondues dans la foule , et développées à part, pour qu'elles ne perdent rien de leur valeur.

5. On insiste sur une preuve en la présentant de plusieurs manières, pour en faire sentir tout le poids et en tirer tout l'avantage possible; c'est ce qu'on appelle amplification oratoire.

6. Entre les moyens qui contribuent le plus au sublime, dit Longln (c. xi), il faut placer ce que les rhéteurs appellent amplification. C'est, dit Gicérop, m.pe manière fiorte

76 Tl^ÂlTE DE LITTEBATURE.

d'appuyer sur ce qu'on a dit , et d'arriver par l'émotion des esprits à la persuasion ( Oral. Pari. , c.xv). Elle ne consiste donc pas comme on pourrait le croire, à noyer une pensée dans un torrent de mots inutiles , comme Lucain l'a fait à l'égard de la réponse sublime de César au pilote qu'effrayait la tempête ' . Son but est de faire ressortir toute la force d'une pensée, d'une preuve, en l'environnant de tous les détails qui peuvent la rendre pourainsi dire palpable. En un mot, l'amplification est à la preuve ce que la description est au récit.

7. La meilleure amplification oratoire est (donc) celle qui contient, non pas le plus de mots, mais le plus de choses, et dans laquelle les développements présentent, non pas une suite de pensées égales, mais une gradation toujours croissante d'idées. A mesure qu'on amplifie, le discours doit croître en valeur, c'est-à-dire devenir plus clair, plus animé, plus fort, plus énergique. Tout ce qui est inutile ou superflu doit être soigneusement rejeté ; car rien n'est plus odieux que la stérile abondance de ces amplifications sottement verbeuses, qui ne font que répéter d'une manière fade les mêmes choses en termes différents. C'est un défaut assez ordinaire aux jeunes gens, soit parce qu'ils ne se donnent pas la peine de réfléchir, soit parce que les pensées ne s'offrent pas encore facilement à leur esprit. Ils ne sauraient donc se garantir avec trop de soin d'un défaut que Pope caractérise ainsi dans son Essai sur la Critique :

Peu de sens avec beaucoup de mots , comme peu de fruits avec beaucoup

de feuilles;

et Boileau dans les vers suivants :

Fuyez de ces auteurs i'abondance stérile , Et ne vous charge/ point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant; L'esprit rassasié le rejette à l'instant. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

8. Les sources des preuves sont en même temps les sources de l'amplification. Aussi c'est pour l'orateur une nouvelle raison de méditer son sujet , de l'approfondir dans tous les sens, dans tous ses détails , dans toutes ses circonstances : il les relèvera ou les fortifiera, tantôt par des rapprochements, des oppositions, des contrastes, des comparai-

^ style cl Composition, p. 110.

KHETOmyUE. 77

sous; tantôt par des hypothèses, des inductions, des périphrases; tantôt par une accumulation d'idées, de figures , de tours expressifs, etc. , mais sans jamais perdre de vue les exigences du vrai , du bon goût et du i)on sens.

9. A considérer l'amplification sous le point de vue des anciens, qui l'appelaient le triomphe de l'éloquence, una laus efpropriè oratoris waxiina, cet exercice n'est point à la portée de la jeunesse de nos collèges. Quels sont les faits, quelle est l'espèce de questions, politiques ou morales , dont un rhétoricien soit assez pleinement instruit pour l'amplifier de lui-même par l'accumulation des circonstances, des accidents, des conséquences, des exemples, des causes, des effets, des ressemblances, des contrastes , par les comparaisons et les gradations du plus au moins , du moins au plus; par rénumération des parties , et par ces développements de qualités, de propriétés, de rapports, que les rhéteurs ont appelés un amas de définitions.

La bonne manière d'exercer à ramplification les disciples de l'éloquence, c'est d'abord de leur en faire lire les modèles à haute voix , et de les laisser, après lecture , se retracer de souvenir, par écrit et dans une autre langue, ce qu'ils en auront retenu. Que si l'on veut, sur un sujet donné qu'ils composent d'après eux-mêmes, au moins faut-il les y avoir préparés par des études préliminaires au sujet.

10. Citons d'abord, pour exemple d'amplification oratoire, l'éloge de César dans le pro Marcello, et dans cet éloge la comparaison de la gloire de vaincre avec celle de pardonner. En voici l'idée générale :

La plus belle des gloires est de se vaincre soi-même, et de toutes les gloires, celle-là seule est sans partage.

Domuisti gentes immanitate barbaras , multitudine innumerabiles , locis infinitas, omni copiarum génère abundantes ; sed tamen ea vicisti quae et conditionem et naturam ut vinci possent habebant : nulla enim tanta vis quae non ferro ac viribus debilitari frangique possit. Animum vincere , iracundiam cohibere, victoriam temperare, adversarium nobilitate, ingenio, virlute prcPstantem, non modo extollere jacentem , sed etiam amplificare ejus pristinam dignitatem : haec qui faciat, non eum cum summis viris comparo , sed simillimura deo judico.

Itaque , Cœsar, bellicae tuae laudes celebrabuntur , illse quidem non solum nostris , sed penè omnium gentium iilteris atque linguis, neque ulla unquam «tas de tuis laudibus conlicescet. Sed tamen ejusmodi res nescio quo modo, etiam quura ieguntur, obstrepi clamore militum videntur et tubarum sono. At verô quum aliquid clementer, mansuetè, juste, moderatè, sapienter faclum, in iracundià prœsertim, quiP est inimica consili<),et in Victoria, qu;e naturà insolens et superba est, aut audimus aut legimus, quo studio incendimur non modo in gestis rébus, sed etiam in lictis, uteossaepè, quos nunquam vidiunis , diligainus'

78 JBAITÉ DE LTTTÉBATURE.

Te verô quem prêesentem inluemur, cnjus mentem sensusque et os Ofnnimus, ut , quidqaid beiii fortuna reliquum reipiiblic£e frcerit, id esse salvara velis, tfuibus laudibus efferemus, quibus studiis prosequémur, qui benevolentiâ complecteraur! Parietes , médius tidius, Ccesar, ut iiiihi videîur, hujus curiae, fibi gratias agere gestiuut quôd brevi tempore futura sit illa auctoritas in his majorum suorum et suis sedibus.

Une amplification plus sublime encore, dans \epro Ligario, c'est Féloge de la clémence. (Voyez dans ce discours, dû n°32àlafm.)

Corneille veut-il inspirer la haine contre les triumvirs ^ il a recours à l'énumération de leurs crimes •

Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants ,

Rome entière noyée aiï sang de ses enfants;

Les uns assassines sur les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques,

Le raéchanl par le prix aa crime encouragé,

Le mari par sa femme en son lit égorgé,

Le flis tout dégouttant du meurtre de son père,

Et sa tête à la main , demandant son salaire.

Masâillon est sublime lorsque^ accumulant les figures, les contrastes, les sentiments, les images, il amplifie cette pensée si com/nune, si vraie: Un prince que V ambition porte a faire la guërreestUnJléau pour V humanité, et Une laisse après lui que la honte et l'opprobre.

Sa gloire sera toujours souillée de sang. Quelque insensé chantera peutêtre ses victoires; mais les provinces, les villes, les campagnes en pleureront. On lui df'essera des monuments superbes pour immortaliser ses conquêtes} mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissatités ; mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté; mais les ruines de tant de murs, sous lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis; mais tant de calamités qui subsisteront après lui , seront des monuments lujiubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non cofritriè tin fleuve majestueux pour y porter la joie et l'abondance; son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérants, mais il ne le sera pas parmi les bons rois; et l'on ne rappellera l'histoit'e de son règne que pour rappeler le souvenir des maux qu'il a faits aux hommes. Ainsi, son orgueil, dit l'esprit de Dieu, sera monté Jusqu'au ciel; sa tête aura touché dans les nues; ses succès auront égalé ses désirs; et tout cet amas de gloire ne sera plus à la lin qu'un monceau de boue qui ne laissera après elle que l'infection et l'opprobre.

( frayez à la lin du vol. , n° 18, sept exemples d'amplilicalioa oratoire.)

1 1 . En général , l'amplification emporte l'idée d'une pensée développée dans un discours d'une certaine étendue- Tel est cet exemple cité par Rollin :

A plusieurs preuves par lesquelles Cicéron avait montré queMilon était bien éloigné d'avoir formé le dessein de tuer Clodius, il ajoute une réflexion tirée de la circonstance du temps, et il demande s'il est vraisemblable qu'à îa veille

HHBTOBIQUE. t§

presque des assemblées du peuple romain , où se devaient donner les charges, Miion, qui songeait à demander le consulat, eût été assez imprudent pour aliéner de lui lous les esprits par un si lâche assassinat: Prœsertùn,judices^ cùm honoris amplissimi contentio^et (lies comitiorum subesset (pro Milone, c. xiv). Cette reflexion est fort sensée; mais si l'orateur s'était contente de la montrer simplement, sans lui prêter le secours de l'éloquence , elle n'aurait pas fort touché les juges. Il la fait donc valoir d'une manière merveilleuse, en montrant combien, dans une telle conjoncture , on est circonspect et attentif jusqu'au scrupule à ménager les bonnes grâces et les suffrages des citoyens :

Quo quidem tempore ( scio enim, quàm timida sit ambitio, quantaque etquàm sollicita cupiditas consulatùs ) omnia, non modo quae reprehendi

f»alàm, sed etiam qu* obscure cogitari possunt, timemus; rumorem, abulam falsam, fictam, lèvera, perhorrescimus; ora omnium atque oculos intuemur. Nihil enim est tam molle, tara lenerum, tam aut fragile aut flexibile quàm voluiitas erga nos sensusque civium, qui non modo improbitati irascunlur caûdidatorum , sed etiam in factis sa'pe t'astidiunt ( Fro Milone, c. 16 ).

Est- il possible de mieux peindre, d'un côté, la bizarre légèreté du peuple , de l'autre, les craintes et les inquiétudes continuelles de ceux qui briguaient les suffrages? Il conclut ce raisonnement d'une manière beaucoup plus vive, en demandant :

Hune diem igilur Campi speratum atque exoptatum sibi proponens Mile , cruentis manibus scelus et facinus prse se ferens et confitens , ad illa augusta centuriarum auspicia veniebat? Quàm hoc non credibileio hoc ! quàm idem in Clodio non dubitandum, qui se, interfecto Milone, regnaturum putaret !

12. L'amplification sert égalementà affaiblir une pensée* Ainsi, lorsque Porus veut rabaisser les exploits d'Alexandre et le faire considérer comme un homme ordinaire , l'amplification lui en fournit les moyens :

Et que pourrais-je apprendre Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? Seraient-ce sans effort les Persans subjugués. Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués? Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse, D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, Qui gémissait sous I or dont il était armé. Et qui , tombant en foule, au lieu de se défendre, N'opposait que des morts au grand cœur d'Alexandre? Les autres, éblouis de ses moindres exploits, 3ont venus à genoux lui demander des lois. Et leur crainte écoutant je ne sais quels oracles. Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des oIuÂaclot.

13. L'orateur a deux défauts à éviter dans l'amplification des preuves : le premier, c'est de vouloir prouver des choses évidentes que personnelle conteste et qu'il suffit d'énoncer ; le second , c'est de s'arrêter trop longtemps sur un argument et de répuiser. L'amplification poussée trop loin devient fatigante. Il faut laisser quelque chose à la pénétration de l'auditeur , et dès qu'une preuve a produit son effet, l'abandonner avant qu'elle puisse lasser.

Cicéron avoue de bonne foi qu'il avait commis cette faute dans sa jeunesse : llla pro Roscio juvenUis redundantia (Orator, c. xxx). En plaidant pour Roscius, accusé d'avoir tué son père, il entre dans de longs détails sur le supplice des parricides :

Quid enim tara commune, quàm spiritus vivis, terra mortuis, mare fluctuantibus , liltusejecUs? Ita vivant, dum possunl, utducere animam de cœlo non queanl; ita moriuntur, ut eorum ossa terra non tangat; ita jactantur fluctibus, ut nunquam alluantur; ita postremô ejiciuntur, ut ne ad saxa quidem mortui conquiescant , etc.

( Pro Roscio Amenno , c. 26. )

Cicéron nous apprend que lorsqu'il prononça ce morceau, il fut interrompu par les applaudissements de l'auditoire; mais, dans un âge plus mûr, il reconnaissait que, si on l'avait approuvé, ce n'était pas tant pour des beautés réelles que dans l'espérance de celles qu'il semblait promettre :

Quantis llla clamoribus adolescentuli diximus de supplicio parricidarura?quie nequaquam salis deferbuisse postaliquantô sentirecœpimus... Sunt enim omnia, sicut adoiescentis, non tara re et maturitate, quàm spe et exspectalione laudala ( Orator, c. xxx ).

14. Les principaux défauts qu'on observe de la part des jeunes gens, dans ce genre de composition, sont, la stérilité, la futilité, la timidité, la surabondance et l'audace.

La stérilité sans doute est affligeante, mais il n'en faut pas désespérer; la culture et l'étude peuvent en être le remède. On prend trop souvent pour un manque d'esprit ce qui n'est qu'un manque d'idées.

La futilité est bien pire ; car celui qui attache de l'importance à des minuties, qui amplifie des bagatelles, qui fait valoir des riens , a rarement le sens droit, l'esprit juste et le talent de la vraie éloquence.

La timidité n'est souvent , dans un jeune homme heureusement doué , que le sentiment trop vif de sa faiblesse ou des difficultés de l'art ; il faut estimer en lui cette défiance modeste , l'en louer et l'en corriger.

La surabondance est un excès qu'on peut aimer dans un jeune homme : Volo se efferat in adolescente feciinditas jGic.) Mais il faut modérer cette première végétation comme celle des l)lés naissants, lorsque l'herbe en est trop épaisse: In summâ ubertate inest luxuries quœdam , quœ stylo depascenda est (Cic.)-

Il faut aussi, dans un jeune homme, réprimer l'emportement et l'audace de l'expression comme celui de la pensée; et soit avec une imagination trop fougueuse, soit avec un esprit trop craintif et trop lent, imiter Isocrate qui, disaitil , employait, selon le génie de ses élèves, ou la bride ou les éperons.

Art. IV. — Liaison des preuves.

I. A quoi servent les preuves et comment faut-il les lier?— 2. Comment le» preuves se lient-elles? —5. Citez un exemple qui montre l'application de tout ce qui a été dit sur le* preuves,

1. Les preuves servent autant à convaincre qu'à toucher. Il faut donc , pour les bien traiter, savoir exciter les passions et raisonner avec justesse ^ Il faut en outre les lier de manière qu'elles ne fassent qu'un corps.

2. (Or) les preuves se lient au moyen des transitions*. C'est par leur moyen qu'on enchaîne entre elles différentes raisons qui , réunies, semblent naître les unes des autres, s'appuyer mutuellement et concourir toutes à démontrer une même vérité.

3. Roi lin applique à une harangue de Tite-Live tout ce qui vient d'être dit sur le choix des preuves, leur arrangement, leur forme et leur liaison par des transitions. Cette analyse raisonnée est extrêmement intéressante.

Capoue, parles intrigues de Pacuvius, s'était rendue à Hannibal et l'avait reçu dans ses murs. Deux frères, citoyens les plus considérables de la ville, donnèrent à manger au général carthaginois, Torréa et Pacuvius , seuls de tous les Capouans , furent admis à ce repas , et le dernier obtint avec beaucoup de peine cette grâce pour son fils Pérolla dont les engagements avec les Romains n'étaient pas inconnus à Hannibal qui voulut pourtant lui pardonner. Après le repas , Pérolla conduit son père dans un endroit

» Voyez pour les passions, pag. 35 et suiv. de ce volume, et pour |p raisonnement, le volume du Style et de la Composition, pag. 21-5. '' Voypz Style et Composition ., pag. 121.

82 TRAITE DE LITTÉRATDBE.

écarte , et là , tenant un poignard dessous sa robe , il lui déclare \e dessein qu'il a forme de tuerHannibal. Pacuvius , hors de lui-même, entreprend de détourner son lils d'une résolution si funeste, et lui adresse un discours plein de force et de raiso;meraent.

La première opération de Tite-Live, en faisant parler Pacuvius, devait être de cliercher les motifs par lesquels celui-ci pourrait déterminer son fils; il s'en est présenté trois à son esprit : le premier tiré du danger où Pérolla s'expose en attaquant Haunibal au milieu de ses gardes; le second regarde le père, qui est résolu de se mettre entre Hannibal et son fils , et qu'il faudra par conséquent percer le premier ; le troisième se tire de ce que la religion a de plus sacré : la foi des traités, l'bospitalité, la reconnaissance. Voilà Vinvention.

Après avoir faitcboix des raisons, il fallait leur donnei* un ordre convenable. Dans une harangue comme celle-ci, qui dans de telles circonstances devait être fort courte , l'ordre demandait que les raisons allassent en croissant, et que les plus fortes fussent mises à la fin. La religion chez les païens n'était pas ce qui devait toucher le plus un jeune homme du caractère de celui dont il s'agit ; c'est donc par là que commencera le discours. Son propre intérêt , son danger personnel le touchent bien plus vivement; ce motif tiendra donc la seconde place. Le respect et la tendresse pour un père qu'il faudra égorger avant que d'arriver à Haunibal passant tout ce qu'on peut imaginer, c'est aussi par ôû finira Tite-Live. Voilà la dès/josition.

On volt d'abord la solidité de ces raisons. On peut les réduire premièrement en syllogismes, ensuite en enthymèmés, pour mieux faire sentir la différence des procédés de f orateur et du logicien'.

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