‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 17 sur 94 · MAHOMET · texte numérisé non relu

MAHOMET

Oui, je connais ton peuple; il a besoin d'erreur;

Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.

Que t'ont produit tes dieux? Quels biens t'ont-ils pu faire?

Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels?

Ta secte obscure et basse avilit les mortels,

Énerve le courage et rend l'homme stupide;

La mienne élevé l'àme et la rend intrépide;

Ma loi failles héros....

ZOPIRE

Dis plutôt des brigands...

9. 11 y a des occasions où , après avoir laissé l'adversaire établir toutes ses preuves , ou les réfute ensuite l'une après l'autre. C'est alors qu'il faut savoir joindre à la force une grande souplesse et une grande variété de tons. Un modèle parfait en ce genre est la réponse de Pyrrhus à Oreste , qui est venu , au nom des Grecs , le sonjmer de livrer le jeune Astyanax.

Celui-ci a essayé de justifier cette odieuse demande : 1® par le souvenir des maux qu'Hector a faits aux Grecs ; 2" par l'idée de ceux qu' Astyanax peut faire à son tour ; S'' par le tableau des dangers auxquels Pyrrhus peut être un jour exposé lui-même. Et il a résumé ainsi ces motifs :

Enfin, de tous les Grecs satisfaites l'envie, Assurez leur vengeance, assurez votre vie; Perdez un ennemi d'aulant plus dangereux Qu'il s'essayera sur vous a combatlre contre eux.

Voici comment Pyrrhus détruit ces raisonnements si incertains et fondés sur un avenir si douteux. Il commence par une ironie amère :

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.

De soins plus imporlanîs j« l'ai crue agitée, Seigneur; et sur le nom de son ambassadeur, J'avais, dans ses projets, conçu plus de grandeur. Qui croirait, en effet, qu'une telle entreprise Dû lils d'Agamemnon méritât l'entremise?

Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant, K'eùt daigné conspirer que la mort d'un enfant?

Puis attaquant directement les sophismes d'Oreste :

Mais à qui prétend-on que je le sacritie? La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie? Et seul de tous les Grecs ne m'est-il pas permis D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis ?... On craint qu'avec Hector Troie urvjour ne renaisse : Son lils peut me ra^ir le jour que je lui laisse. Seigneur, trop de prudence entraîne trop de soin; Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin ; Je songe quelle était autrefois cette ville Si superbe en remparts, en héros si fertile. Maîtresse de l'Asie, et je regarde enhn Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin. Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes , Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes , Un enfant dans les fers; et je ne puis songer Que Troie en cet état aspire à se venger.

§ 6. — De la Péroraison.

1. Qu'est-ce qne la péroraison, et quelle en est l'importance?— 2. Qacls sont le* deux devoirs ou les deux objets de la péroraison?— 3. Comment doit se faire en général la récapitulation des principales preuves ?— 4. Que doit-elle être dans les plaidoyers? —s. Qu'est-ce qui suffit souvent à la conclusion? —6. Quand et comment doit-on employer la péroraison patliétique?— 7. Quelle différence y a-til à cit égard entre le barreau ancien et le barreau moderne ?— 8. Peut-on a mplifier dans la péroraison?— 9. Que doit-on faire pour rendre le discours pathi-tique et vif dans la péroraison ? — lo. Quel est , dans l'éloauence de la chaire , l'objet de la péroraison pathétique? —n. Quel est le caractère ordinaire des péroraison» de lachairf? — 12. L'orateur chrétien peut-il tirer de lui-même le pathétique de sa péroraison ?

1. L?i péroraison est la conclusion du discours. A la trifiùne et dans la chaire , où l'éloquence a surtout pour but d'intéresser et d'émouvoir, la péroraison est très-importante, parce que c'est elle qui donne la dernière impulsion aux esprits et qui décide la volonté, l'inclination d'un auditoire libre.

Au barreau , la péroraison n'a pas la même importance, parce que le juge n'est ou ne doit être que la loi en personne, et que ce n'est pas sa volonté, mais son opinion , qu'il s'agit de déterminer. Cependant , comme le juge est homme , il ne sera jamais inutile de lintéresser en faveur de l'inno» cence et de la faiblesse , de la justice et de la vérité , et une péroraison pathétique ne sera indigne de l'éloquence que lorsqu'on l'emploiera pour faire triompher l'iniquité, le mensonge ou le crime.

'M TBMTÉ J)E LITTÉRATURE.

N . <.a péroraison n don : devoirs o» deux objets à remplir : !• achever de convaincre par le résumé des principales preuves; 2" achever de persuader par l'emploi des mouvements oratoires.

3. Le résumé des principales preuves doit être rapide et court. Il ne s'agit pas ici de se répéter, mais d'offrir à l'auditeur un moyen de soulager sa mémoire. Ce genre de péroraison est blâmé par quelques auteurs % mais," ce nous semble, à tort. La récapitulation est le seul moyen de conclure les discours où l'on n'a pas employé le pathétique, et ceux où l'orateur, s'apercevant qu'il a produit l'effet désiré, se hâte de finir. C'est ainsi que Massillon conclut, par une simple récapitulation , son admirable sermon sur la mort du pécheur et dujustr •

Mes frères , les réflexions sont ici inutiles. Telle est la fin de ceux qui ont vécu dans la crainte du S:^i;^neur; leur mort est précieuse devant Dieu comme leur vie. Telle est la fin déplorable de ceux qui l'ont oul^lié jusqu'à cette dernière heure; la mort des pécheurs est abomindble aux yeux de Dieu comme leur vie. Si vous vivez dans le péché, vous mourrez dans les horreurs et dans les regrets inutiles du pécheur, et votre mort sera une mort éternelle; si vous vivez dans la justice, vous mourrez dans la paix et dans la confiance du juste , et votre mort ne sera qu'un passage à la bienheureuse éternité.

( Voyez à la fin du vol., n° 21 , Ift péroraison du sermon sur la Vérité (Tioi avenir. )

4. Dans les plaidoyers où le sentiment n'est pour rien, la récapitulation est un épilogue qui réunit tous les moyens ^pars et développés dans le courant du discours, afin de les rendre présents à la mémoire au moment de la décision ; et cet épilogue consiste ou à parcourir les sommités des choses et à les rappeler article par article , ou à reprendre la division, et à exprimer la substance des raisonnements qu'on a faits pour chacun des points capitaux. Il sera mieux encore de récapituler en peu de mots les moyens de la partie adverse, et les raisons avec lesquelles on les. aura réfutés et détruits. Par là, non-seulement la preuve , mais la réfutation sera présente à l'auditeur, et l'on -aura droit de lui demander s'il désire encore quelque chose, et s'il reste encore dans l'affaire quelque difficulté à résoudre , quelque nuage à dissiper.

La règle générale que prescrit Cicéron pour ce résumé de la cause , c'est de n'y rappeler que les points importante

* Le cardinal Maary, Girard et quelques autres.

et de donner à chéuvjn d'eux le plus de force , mais le moins d'étendue qu'il est possible : Ut memoria , non oratio, renovata videafur.

5. Une énumération rapide, undilemme pressé , un syllogisme qui ramasse toute la cause en un seul point de vue, sutïit le plus souvent à la conclusion. Un beau modèle en ce genre est la proposition que fait Ajax pour décider a qui, d'Ulysse ou de lui-même, appartiennent les armes d'Achille :

A.rma viri fortis medios mittantur in hostes : Indèjubetepeti, et retereqtem ornale relalis.

I,y) ' ' i. <^OviD., Métam.,l. xii.)

.6. Si l'orateur veuVachever d'entraîner son auditoire, s'il sent le besoin de frapper un grand coup pour décider ceux qu'il n'a fait- qu^-ébran 1er, c'est alors qu'il doit avoir recours à l^^pÈûraisoM pathétique. Tout ce que peut lui fournir une imagination vive, aidée d'une exquise sensibilité, pensées brillantes, riches et touchantes images, expressions énergiques, figures hardies, tours animés ou séduisants, inouvements impétueux, il l'emploiera pour toucher, ébranler, subjuguer les auditeurs.

Toutefois l'orateur ne doit pas hasarder les grandes figures, telles que l'apostrophe , T interrogation, les prosopopées, dans les petits sujets où la simplicité et la précision doivent faiie le principal mérite du discours; mais elles sont bien placées dans les grandes questions et dans les grandes causes.

C'est ainsi qu'Eschine , pour engager les Athéniens à refuser à Démosthènes la couronne d'or que Ctésiphon lui avait décernée , ouvre pour ainsi dire les tombeaux de Solon et d'Aristide, et met dans la bouche de ce dernier des reproches contre ses compatriotes :

Imaginez-vous entendre Solon, ce grand philosophe, ce législateur fajieux, dont les excellentes lois ont affermi chez nous la démocratie; ligu- •ezrvous entendre Aristide, cet homme justi^ et désintéressé, par qui furent réglées les contributions de la Grèce, et dont le peuple, après sa nort, a doté les lilles : l'un , vous conjurer avec cette douceur qui lai îtail si naturelle, de ne point préférer aux lois el à voire serment les pli rases iloquenlesde Démosthènes; l'autre , se plaindre du mépris de la jusUce, vous demander si vous ne rougissez pas, en voyant que vos pères ont ttresque fait mourir, ont banni d'Athènes et de toute l'Altique Arihénius •Je Zélée, qui avait apporté chez les Grecs l'or des Perses; Arthénius, ^ui ne faisait que passer d;jns Athènes, Arthénius qui était uni aux Athéniens par le droit de l'hospitalité , et que vous allez honorer d'une couronne d'or Démosthènes , qui n'a pas appoi-té de l'or des Perses , mais qui eu a reçu et (|ui en possède encore pour prix de ses trahisons. Croyez- YOQS que Thémistocie , que nos braves citoyens morts à Marathon et ^

96 TBAIÏÉ DE LITTKBATURE.

Platée, que les tombeaux mêmes de nos ancêtres ne gémiront pas, si l'on couronne celui qui avoue lui-même avoir conspiré avec les Barbares contre les Grecs?

Cette dernière pensée eucîhérit sur les précédentes, en ce que l'orateur prête du sentiment aux choses mêmeinaninn.ées, à des tombeaux. Aussi de tels traits manquent-ils rarement de faire impression sur les auditeurs.

7. Dans le barreau moderne, il est rare qu'on puisse employer les péroraisons touchantes; mais elles étaient d'un grand usage chez les Romains. Le Forum était pour eux comme un théâtre qu'il fallait ébranler par un dénoûraent pathétique : Tune est eommovendum theatrum, ditQuintilien (1. iv, c. 1), eùm ventum est ad ipsum illudquo vetares tragœdiœ clauduntur. Le modèle de ces péroraisons est celle du joro Milone. C'est là qu'on voit l'orateur suppliant sauvera l'accusé l'humiliation de la prière, etlui conserver toute la dignité qui convient au caractère d'un grand . homme dans le malheur. Mais cequi l'emporte sur cette supplication , c'est l'indignation qui la précède et dans laquelle Cicéron démontre, avec une éloquence sans exemple, que si Milon avait tué Clodius, la république lui devait des actions de grâces au lieu de châtiment.

8. On peut, dans la péroraison, se servir de l'ampHfication oratoire; mais si le sujet ne l'amenait pas lui-même, elle serait ridicule et déplacée, surtout dans le moment où il s'agit de faire les plus fortes impressions sur l'esprit des auditeurs. Telle est cette admirable amplification du pro Murenâ, où Cicéron, craignant qu'on n'envoyât son client en exil, rassemble toutes les circonstances relatives à Muréna qu'on accusait de brigue , pour montrer que cette peine serait de toutes la plus cruelle et la plus insupportable à laquelle on pût le condamner :

Si (quod Jupiter omen avertat!) hune vestris sententiis afflixeritis, quo se miser vertet? Domumne? ut eam imagiuem clarissimi viri, parentis sui, quam paucis anlè diebus laureatam in suâ jiralulatione conspexit,eamdem deformatani iiinominià lugentemque vicleat?Anad matrem? quae misera, modo consulera osculata tiliam suum, nunc cruciatur et sollicita est, ne eumdem paulo post spoliatum omni dignilate conspiciat? Sed quid ego matrem aut domum appelle, quem nova pœna legis et domo et parente et omnium suorum consuetudine conspectuque privât? Ibit igitur in exilium miser? quô? ad Orienlisne parles, in quitus multos annos legatus fuit et exercilus duxit et resmaximas gessit ? At habet magnum dolorem, undècum honore decesserit,eodem cumignominiâ reverti. An se in contrariam parlera terrarum abdet, ut (iallia^Transalpina , quem nupersummo cum imperio libentissimè viderit, eumdem lugentem, mœrentem , exsulem videat? In eà porrô provinciâ quo animo C. MureDam,fratrera suum, adspiciet? qui hujus doIor?qui illius mteror erit?

imÉTORIQUE. 37

qujeulriusque lamriitalio? quanta autem perlurbatio fortunie alque sermonis, quod, quibus in locis paucis anlè diebus factum esse consulem Murenaiii nuntii litleraeque célébrassent, et undè hospites alque amici gratulatura Romam coifcurrerint, repente eô accédât ipse Duntius stiBe caiiimitatis? Qua' si acerba, misera , luctuosa sunt ,si alienissinia à man sueludine et misericordià veslrà, judices; conservate popuii romani beneliciura; reddile reipublic;e consulem : dale hoc ipsius pudori, date patri mortuo, dale generi elfamiliie, dale etiam LanuVio, raunicipio honestissimo , quod in hàc totà causa frequens mœstumque vidistis. Çuem ego vobis, si habet aut raomemi comraeiidalio, aut auctoritalis conlirmatio mea, consul consulem, judices, ila commendo, ut cupidissimum otii, studiosissimum bonorum, acerrimum contra seditionem, forlissimum in belio , futurum esse promittam et spondeam.

Cette amplification est naturelle et touchante; elle embrasse à la fois les lieux, les proches, les dignités, les amis. Tout cela est fondé sur cette simple proposition : Où Muréna ira-t-ilen exil?

'•■■ 9. Pour rendre le discours pathétique et vif dans la péroraison , l'orateur doit en retrancher les liaisons et les transitions : débarrassé, pour ainsi dire, de ses liens , il en devient plus rapide , plus impétueux, et toutes ses forces se trouvent comme ramassées pour presser l'auditeur avec plus d'activité. Telle est la péroraison de l'éloge de Marc-Aurèle par Thomas ; Apollonius s'adresse au fiis et à l'héritier de l'empereur :

Mais toi qui vas succéder à ce grand homme, ô tils de Marc-Aurèle! ô mon fils! permets ce nom a un vieillard qui t'a vu naître et qui t'a tenu enfant dans ses bras; songe au fardeau que t'ont imposé les dieux ; songe aux devoirs de celui qui commande , aux droits de ceux qui obéissent. Destiné à régner, il faut que tu sois ou le plus juste ou le plus coupable des hommes : le fils de Marc-Aurèle aurait-il à choisir? On te dira bientôt que tu es tout-puissant; on te trompera: les bornes de ton ^autorité sont dans la loi. On te dira encore que lu es grand , que tu es adoré de tes peuples. Ecoute : quand Néron eut empoisonné son frère, on lui dit qu'iT avait sauyé Rome ; quand il eut fait égorger sa femme , on loua devant lui sa justice; quand il eut assassiné sa mère, on baisa sa main parricide, et l'on courut aux temples remercier les dieux. Ne te laisse pas non plus éblouir par les respects. Si tu n'as des vertus , on te rendra des hommages et Ton te haïra. Crois-moi, on n'abuse point les peuples; la justice outragée veille dans tous les cœurs. Maître du monde, tu peux m'ordonner de mourir , mais non de t'estimer. O tils de Marc-Aurèle! pardonne : je le parle au nom des dieux, au nom de l'univers qui l'est confié ; je te parle pour le bonheur des hommes et pour le tien. Non , tu ne seras point insensible à une gloire si pure. Je touche au terme de ma vie; bientôt j'irai rejoindre ton père. Si lu dois être juste, puissé-je vivre encore assez pour contempler tes vertus ! Si tu devais un jour

Tout à coup Commode , qui était en habit de guerrier , agita sa lance d'une manière terrible. Tous les Romains pâlirent. Apollonius fut frappé des malheurs qui menaçaient Rome. Il ne put achever. Ce vénérable viei'lard se voila le visage. 'La pompe funèbre, qui avait été suspendue, reprit sa marche. Le peuple suivit, consterné et dans un profond silence, il venait d'apprendre (lue Marc-Aurèle était tout entier dans le tombeau.

Quel effet, dit la Harpe , produirait sur la toile ce tableau Traité du mttbr — ri*ét. et twq. 6

98 TBAliii DE LITTEBATUKE.

qui termine l'oiivrage, si le pinceau d'un grand artiste l'y transportait! Je suis même surpris qu'un pareil sujet n'ait pas encore tenté le génie de nos peintres célèbres ^

10. Dans Téloquenee de la chaire , dit Marmontel, on a pour objet d'émouvoir 1 auditoire de compassion pour luimême et d'iiorreur pour ses propres vices, ou de terreur pour ses propres dangers. Il est rare, en effet, que l'orateur chrétien plaide la cause des absents , à moins qu'iv ne parle en faveur des pauvres, des orphelins, comme saint Vincent de Paul , lorsqu'il disait aux femmes pieuses qui composaient son auditoire, en leur montrant les jeunes enfants dont il était le protecteur, sans soulagement, sans secours , et près d'expirer devant elles :

Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis queleurs mères selon la nature les ont abandonnées. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner pour toujours. Cessez à présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges; leur vie et leur mort sont entre vos mains Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. 11 est temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Les voilà devant vous ! ils vivront si vous continuez den prendre un soin charitable ; et , je vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain si vous les délaissez.

Cette conclusion , le modèle des péroraisons pathétiques , eut le succès qu'elle méritait : le même jour, dans la même église, au même instant, l'hôpital des Enfants-Trouvés, qui jusque-là périssaient dans les rues, fut fondé à Paris, et doté de quarante mille livres de rente.

1 1 . 11 est rare que de pareilles occasions viennent s'offrir au zèle apostolique; mais presque toujours l'orateur sacré , dans la péroraison, s'afflige ou s'effraye pour ceux qu'il veut rappeler aux vérités religieuses , et alors les grands intérêts dont il semble chargé par Dieu même ouvrent une libre carrière aux mouvements sublimes pu touchants : telle est la prière si remarquable et si entraînante que fait Massillon à la fin de son sermon sur le petit nombre des élus :

Souffrez que je finisse en vous adressant les mêmes paroles. Au sortir de ce temple et de cette autre Sion , vous allez rentrer dans Babylone; vous allez revoir ces idoles d'or et d'argent, devant lesquelles tous les hommes se prosternent; vous allez retrouver les vains objets des passions humaines, les biens, la gloire, les plaisirs qui sont les dieux de ce monde, et que presque tous les hommes adorent; vous verrez ces abus que tout le monde se permet , ce*^ erreurs que l'usage autorise , ces desordres dont une coutume impie a presque fait des lois. Alors, mon cher auditeur, si vous voulez être du petit nombre des vrais Israélites , dites danâ le secret de votre cœur : C'est vous seul , ô mon Dieu, qu'il faut adorer :

» V. du reste moo hist. de la LUt.Jr., t. 3, p. 249.

BHBTOBIQDE. ^

Te oportet adorari , Domine; je ne veux point avoir de part avec un peuple qui ne vous connaît pas, je n'aurai jamais fi'autre loi que votre loi sainte : les dieux que celte multitude insensée adore ne sont pas des dieux; ils sont l'ouvrage de la main des liomraes; ils périront avec eu\: vous seul êtes l'immortel , ô mon Dieu! et vous seul méritez qu'on vous adore : Te oportet ndorari. Domine. Les coutumes de Babylone n'ont rien de commun avec les saintes lois de Jérusalem ; je vous adorerai avec ce petit nombre d'enfants d'Abraham, qui composant encore votre p.-iiple au milieu d'une nation inlidele; je tourn»^rai avAc eux tous mes désirs vers la sainte Sion : on traitera de faiblesse la sinj^ularité de nos mœurs; mais heureuse /aibl«sse, Seigneur, qui me donnera la force de résister au torrent et a la séduction cfes exemples. Et vous serez, mon Dieu, au milieu de Babylone, comme vous léserez un jour dans la sainte Jérusalem : Te oportet adorari, Domine. Ah! le temps de la captivité finira enfin; vous vous souviendrez d'Abraham et de David; vous délivrerez votre peuple; vous nous transporterez dans la sainte cité; et alors vou« régnerez seul sur Israël et sur les nations qui ne vous connaissent pas : alors tout étant détruit, tous les empires, tous les sceptres, tous les monuments de l'orgueil humain étant anéantis, et vous seul demeurant éternellement, on connaîtra que vous seul devez être adoré : Te oportet adorari, Domine.

Voilà le fruit que vous devez retirer de ce discours : vivez à part , pensez sans cesse que le grand nombre se d.irane; ne comptez pour rien les usages , si la loi de Dieu ne les autorise ; et souvenez-vous que les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers. C'est ainsi qu'après vous être distingué des pécheurs sur la terre, vous en serez séparé glorieusement dans l'éternité.

12. L'orateur chrétien peut (aussi) faire des retours sur lui-même , et tirer des moyens qui lui sont personnels le pathétique de sa péroraison ; mais ces exemples sont rares, et le plus beau qu'on puisse citer est celui de Bossuet dans l'Oraison funèbre de Condé, lorsqu'il dit au prince, en finissant:

Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue : voa» mettrez lin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint !

(Foyez'a. la tin du vol., n» 22, cette péroraison entière avec un modèle d'exercice, et voyez plus loin, à l'Eloquence de la chaire , un exemple frappant du missionnaire Duplessis.)

C'est donc à l'auditoire que l'éloquence évangélique, et généralement l'éloquence qui a pour objet l'utiiité commune, attache l'intérêt de la péroraison. L'orateur est alors le conciliateur de l'homme avec lui-même ; il le rend juge dans sa propre cause, et il se fait son avocat, ou plutôt son ami, son père. Il le voit en péril , et en s'effrayant il l'effraye : il le voit esclave de ses passions, et ens'affligeant de son humiliation et de son malheur, il l'en afflige; il le conjure d'avoir pitié de lui-même , et les larmes de compassion qu'il lui donne lui en font répandre : il se place eotrelui et le Dieu vengeur qui l'attend, et, criant pour lui mi-

ïîï^:

100 TRAITE DE LlTTEBATURt.

séricorde^ il le pénètre de frayeur , de compouetion et de remords. Mais rien de plus stérile que ces exclamations , ces prières , ces mouvements , lorsqu'ils sont composés et froidement étudiés. On ne déchire l'âme de ses auditeurs qu'avec des sanglots, qu'avec les larmes d'une douleur véritable et profonde. Si l'enthousiasmedu zèle n'a pas dicté ces péroraisons, et s'il ne les prononce pas, l'effet en est perdu. C'est un Bridaine , un Duplessis qui savaient les faire et les dire. Il n'appartient pas à tout homme , ni même à tout homme éloquent, de se montrer oppressé de douleur , et de parler des larmes qui l'inondent et des sanglots qui lui étouffent la voix: Se d finis sit j neque enim,prœlacrymiSy jam loquipossum ( Cic, pro Milone),

§ 7. — Du Plan du discours.

\. Qu'entend-on par plan d'un discours?— 2. Quelle est l'importance d'au bon plan? — ô. Quelles sont les qualités d'un bon plan ? — 4. Qu'entend-on par la iustesse du plnn?— s. Par sa rieUeté? — 6. l'ar sa simplicité? — 7. Par sa fécondité-? — 8. Par son unité et sa proportion?— 9. Où faut-il cliercher surtout la réu.iion de toutes (res qualités? — 10. Citez un exemple d'un plan régulier. — 11. Quel est lexercice qui sous ce rapport est le plus utile à la jeunesse ? — 12. Qu'entend-on par digressions? — t3. Sur quoi les digressions sont-elles fondées?— J4. Quelles sont les règles à sui>Te dans les digressions ?

t. On entend ^diV plan d'un discours ^ non pas cette première opération qui ne dépend point de l'orateur, et qui consiste à mettre dans leur place naturelle l'exorde, la proposition, la narration, etc. , mais l'arrangement et la distribution des principales idées sur lesquelles roule l'oraison. Ainsi, quand on demande combien de parties contient un discours et quel en est le plan , on ne s'informe pas s'il renferme un exorde, une proposition , une narration , etc. , mais si la matière est divisée en plusieurs points , quels sont ces points , et dans quel ordre ils sont ti-aités.

2. Le plan est presque toujours la partie qui coûte le plus de travail à l'orateur, et qui aie plus d'influence sur le succès de son discours.

Si le plan est trop circonscrit, il vous met hors de votre matière, au lieu de vous fixer au centre du sujet. C'est ainsi que le père Cheminais, séduit par une antithèse brillante, se borne, dans son sermon sur Vambition, à pi-ésenter l'ambitieux esclave et l'ambitieux tyran , sans s'apercevoir combien il s'appauvrit dans cette étroite limite, qui ne permettait plus de peindre les autres sacrifices , les autres bassses les autres iaÀustices de cette malheureuse jiassioD,

RRBTORIQUK. 101

et tous les étranges mécomptes auxquels ces mauvais calculs livrent ordinairement sa victime (F. p. 62). Il ne faut qu'une erreur pareille dans le plan, erreur équivalente à un -mauvais choix de sujet , pour ôter à un discours toute espèce d'intérêt.

- Si le plan est mal conçu , obscur , indéterminé , il y aura dans les preuves une confusion inévitable, une fatigante divagation , et du mouvement sans progrès. Les objets ne seront point nettement séparés, et les raisonnements s'entrechoqueront , au lieu de se prêter une force corrélative er un appui réciproque.

3. Un plan, pour être bon, doit, dit le père Cerutti , réunir la justesse, la netteté, la simplicité, la fécondité, l'unité et la proportion.

4. Un plan est juste quand il embrasse le sujet dans toute son étendue, sans aller au delà; quand il le dégage de ce qui peut s'y trouver d'étranger, sans rien omettre de ce qui lui est essentiellement propre; en un mot, quand il n'ajoute rien au sujet et qu'il n'en retranche rien.

5. Le plan est net, quand il offre à l'esprit une image abrégée , mais distincte, de tout le sujet; quand il en sépare les parties sans les isoler, et les assemble sans les confondre; quand il donne à chacune d'elles une place fixe , un but direct, et les dispose toutes de manière qu'un seul coup

i d'œil suffit pour en saisir l'ensemble et tous les rapports.

I 6. Le plan est simple quand il réduit tout le sujet , quelque compliqué qu'il soit, à un petit nombre de pensées ou de propositions générales qui Tembrassent sans, restriction; quand il montre.un ensemble de divisions parfaitement naturelles, dont chacune n'offre jamais que le même sujet présenté sous une face nouvelle, et porté à un nouveau degré de développement.

<^ 7. Le plan est fécond quand chaque pensée principale renferme dans son sein une foule de pensées , quand il multiplie, pour ainsi dire, les situations et les aspects, et quand il devient, pour les yeux de l'esprit, ce que sont pour les yeux du corps ces points de vue du haut desquels le voyageur découvre une multitude d'objets qui le ravissent d'admiration.

Foyez à la fin du vol. , n° 23, trois modèles de plans féconds, l'un du P. le Chapelain, et les deux autres de Bourdaloue.)

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