CHAPITRE IV. f
DB l'action.
De r Action en général.
,.on ? — 2. Quelle est rimportance d
qu'à Torateur? —4. Combien l'action renferme-t-elle de
i. Qu'est-ce que l'action ? — 2. Quelle est l'importance de l'action? — ». L'action a'est-elle nécessaire qu'à " " ' " ..— »
parties ?
t. L'action est, pour ainsi dire, l'éloquence du corps: Est actio quasi corporis quœdam eloquentia (Cic. de
ï In quo igitur homines exhorrescunt ? Quem stupefacti dicentena intuenlur? in quo exclamant? Quem deum, ut Ità dicam , inter homines putant? Qui distinctè,qui explicatè, qui abundanti^r, qui illuminatè et rébus et verbis dicit , et in ipsà oratione quasi quemdam nuraerum verkomque coniicit, idest,qaod dico, orna té.
{De Orai.,1. m. )
BHliTOKIQOB. "*'
Orat 55 1. C-est donc l'ensemble des mouvements divers dont U corps est affecté à loccasion des émotions de 1 ame, en vertS de la réaction continuelle des <îe"X Pnne.pes^ 2 Les anciens necroyaieut pas que, sans l action, on put
%:r:^\ demandait-on à Démosthéne .a premi^ qualité de l'orateur? V action, ^ eP»nd't-il - Et a seconde - Vaction. - Et la troisième? -Encore • ««'j'»»;
Ce principe est une exagération ; mais, en le reduisant a sa iuste valeur, on peut dire que, dans beaucoup de cas l'actiw'peut supplée? au talent, tandis que dans aucun le
*''ltrt"S'l::M'"B'a.itde parler en publi^^
on veuf a^s doute faire qllque --^^^^^^J^^^^^Z^ tenrs on veut leur communiquer ses idées , ses sentiments
t naroîe II n'est pas rare de voir un regard expressif , un Ka^sfonné^soule^ver, sans le ^-o»- f„\-°^ ' ^Tel plus claires, des passions plus vives ^^f ".^"^f^P^jf^.^t!
•^3 L'action n'est pas nécessaire «eul-j^ent al orateur
108 TRAITB DE LITTÉRATUBE.
tent, il faut encore montrer que nous en sentons les beautés, et tâcher de les faire sentir aux autres. Or, on n'y parvient qu'en le déclamant, c'est-à-dire en le lisant avec les inflexions de voix convenables.
4. L'action renferme trois parties distinctes, savoir : la voix ou la prononciation f le geste et la mémoire. '^Som y joindrons quelques mots snv les écueils de Vaction (ce qui sera l'objet des quatre paraojrapbes suivants. )
§ ler. 7)g la Voix ou de la Prononciation.
I. Quels sont les deux objets que Torateur doit considérer relativement au débit? — 2. Que faut-il pour être entendu pleinement? —s. Qu'y a-t-il à dire sur l'intensité de la voix ? — 4. Sur la parole distincte ? — g. Sur la lenteur ? — 6. Sur la bonne prononciation?— 7. Qu'est-ce que la déclamation? — 8. En quoi l'accent prosodique diffère-t-il de l'accent oraroire ? — 9. Quelles sont les qualités de la déclamation? — lo. Qu'entend-on par appui de la voix ? — ii. Quelle est la règle à suivre pour bien placer l'appui delà voix? — 12. Comment faut-il user des appuis de la voix ?— 13. Suffît-il, pour bien déclamer, déplacer les inflexions avec goût? — 14. Combien y a-t-il de sortes de repos, eLen quoi consistent-ils? — \s. Suffit-il de s'arrêter aux signes de la ponctuation? — ig. Où sent-on surtout l'utilité de bien choisir ses repos?— 17. En quoi consiste le ton du débit?— 18. Sur quoi doivent se former les tons du discours public? — 19. D'après quoi les tons de la déclamation doivent-Ils varier?
1. Relativement au débit, l'orateur a deux objets importants à considérer : 1° parler de manière que tous ceux qui l'écoutent l'entendent pleinement et facilement ; 2° parler avec grâce, avec force, avec expression, de manière à charmer et à émouvoir ses auditeurs.
2. Pour être pleinement et facilement entendu, il y a quatre conditions requises, savoir : l« l'intensité de la voix portée au degré convenable ; 2" la parole distincte ; 3" la lenteur nécessaire; 4** enfin une bonne prononciation.
3. L'orateur doit, avant tout, parler assez haut pour être entendu de tous ceux à qui il s'adresse. Il faut que sa voix remplisse tout l'espace occupé par son auditoire. Cette faculté, sans doute, est, jusqu'à un certain point, un don de la nature; mais la nature peut recevoir de l'art d'utiles secours. L'habitude d'élever sa voix au ton convenable et de la ménager habilement, est ici d'une grande influence. Tout homme a trois tons dans la voix : le haut, le moyen et le bas. Le haut est celui dont nous nous servons pour appeler quelqu'un qui se trouve éloigné de nous ; le bas , celui qu'on emploie en parlant à l'oreille; le moyen est le ton de la coLversation ordinaire; et c'est aussi celui qui convient généralement aux discours publics. En effet, on se trompe grandement si l'on croit qu'il faille prendre le ton de voix le plus élevé pour se faire entendre d'une assemblé©
RH^TORIQUR. 109
nombreuse. C'est confondre deux choses fort différentes , l'intensité ou la force du ton sur lequel on parle. Un orateur peut donner à sa voix plus de force ou d'intensité sans en altérer le ton ; et toujours il y réussira s'il prend le ton qu'on a coutume de prendre dans la conversation. Au contraire , s'il commence par le ton le plus haut , sa voix aura un champ moins étendu , et il sera obligé de la forcer. Il s'épuisera, il parlera péniblement : or, dès qu'un homme parle avec un sentiment de peine , il produit toujours un sentiment pareil chez ceux qui l'écoutent. Il faut donc donner à sa voix toute sa force et tout son volume , mais lui conserver en même temps le ton qu'elle a dans la conversation ordinaire.
Il est encore utile, pour se faire bien entendre, de fixer ses regards sur quelques-uns des auditeurs les plus éloignés, et de s'imaginer qu'on leur adresse particulièrement la parole. Nous donnons naturellement et par instinct le degré de force à notre voix nécessaire pour être entendu , lorsque ceux à qui nous parlons ne sont pas hors de notre portée. Mais on ne doit pas oublier qu'en public, comme en simple conversation, on peut déplaire en parlant trop haut. L'oreille en est blessée , parce que les sons lui arrivent comme un retentissement confus. D'ailleurs on a l'air de vouloir n'obtenir l'assentiment des auditeurs que par la seule forcede sa voix, et c'est un préjugé fort défavorable à celui qui parle.
4. Une articulation distincte est encore plus indispensable peut-être qu'une voix forte. La force ou la quantité du son nécessaire pour remplir un vaste espace est moins grande qu'on ne se l'imagine. Avec une articulation distincte , une voix faible pénètre plus loin et se fait mieux entendre qu'une voix forte , mais confuse. Il faut donc faire en sorte que chaque son ait sa juste durée , que chaque syllabe, que chaque lettre soit distinctement entendue, sans affaiblir ou supprimer aucune des articulations qui doivent être senties. *
5. Pour articuler distinctement, il faut dans la prononciation un certain degré de lenteur. Précipite-t-on ses paroles , on confond les articulations et le sens. Le débit estil traînant , il ne peut manquer de lasser l'auditeur et de rendre le discours insipide. Mais la trop grande rapidité est un défaut bien plus commun , et contre lequel il faut d'aur
110 TBAITÉ DE LITTÉRATURE.
tant plus se tenir eu garde , qu'il est presque incorrigible lorsqu'il a passé en habitude Prononcer avec la lenteur requise , avec une articulation pleine et claire , telle est donc la loi que doit s'imposer l'orateur. Une telle prononciation donne au discours du poids et de la dignité ; elle facilite la voix , en facilitant les repos par les sons nourris qu'elle forme; elle permet d'en mieux faire sentir la force et l'harmonie ; enfin elle aide l'orateur à conserver lui-même l'empire qu'il ne doit jamais perdre , tandis qu'un débit rapide et précipité tend à jeter l'âme dans le trouble : Promptum igitur sit os, dit Quintilien, non prœcepsj inoderatum , non lentum.
Quelques notions de musique seraient très-utiles pour régler la voix; car l'orateur doit avoir le sentiment des tons pour prévenir les défauts nombreux dans lesquels tombe ordinairement une voix peu mesurée ou peu exercée. Aussi C. Gracchus avait-il toujours à ses côtés, quand il parlait en public, un joueur de flûte, pour lui donner le ton , ou pour l'y ramener s'il 8*en écartait'.
6. La bonne prononciation n'est pas moins nécessaire pour se rendrp intelligible que pour parler avec grâce, avec noblesse . Or , elle sera telle si l'on donne à chaque syllabe le son que l'usage lui assigne, si l'on évite de faire entendre les finales qui ne doivent pas se prononcer, comme, dans une multitude de mots, Vr ou le ^ final; si l'on ne fait pas brèves les syllabes longues , et longues les syllabes brèves ; en un mot, si Ton s'éloigne de tout accent vicieux, en se conformant à la prononciation de la bonne compagnie.
7. La déelamation est l'art de faire sentir ce que Ton prononce. La prononciation la plus exacte et la plus distincte ne donne que l'intelligence des paroles ; c'est par les inflexions de la voix , lente ou rapide , douce ou grave, s'élevant ou s' abaissant tour à tour, suivant les circonstances , que l'on parvient aux cœurs. La déclamation tient à la nature. La douleur ne parle pas du même ton que la colère, l'interrogation du même ton que la réponse, etc. ; en un n)ot , un instinct naturel apprend à chacun de nous le
> c. Gracchus cum eburoeolà soliius est habere listulâ, qui staret occolte post ipsum , cum concionaretur , peritura hominem , qui ioûaret celeriter eum sonum , quo illum aut remissum excitaret , aut a contentiooe rivocaret (Cic. , De Orat., m , 225;.
ton qu'il doit prendre dans chaque situation ; de sorte qup la déclamation ne doit être autre chose qu'une imitation plus ou moins fidèle de ces inflexions que la voix prend d'elle-même et comme à notre insu.
8. Il y a dans la parole une espèce de chant , dit Cicéron. Dans le grec et le latin , l'accent marquait l'intonation de la voix sur telle ou telle syllabe, et c'est ce qu'on appelle accent prosodique ^ distinct de V accent oratoire, ou des inflexions données à la parole par la pensée et par le sentiment. Le français n'a point d'accent prosodique. C'est le i*epos, le sens suspendu , le ton suppliant, indigné, menaçant, celui de la surprise, de la plainte, de la frayeur, qui décide de l'élévation ou de l'abaissement de la voix sur telle ou telle syllabe; et quelquefois le même sentiment est susceptible de différentes inflexions. Nous n'en citerons qu'un exemple. Ce vers de Phèdre
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche 'i
peut se déclamer de façon que la voix , élevée sur la première syllabe de malheureuse , s'abaisse sur les trois dernières; qu'elle se relève sur la première de quel mot, et descende sur la seconde ; qu'elle remonte sur la troisième diest sorti y et retombe sur la fin du vers :
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta houçhe \
On peut encore et même aussi bien le déclamer dans une modulation contraire, en abaissant les syllabes que nous venons d'élever, et en élevant celles que nous venons d-abaisser :
Mallieureùse ! quel mot est sorti de ta bouche!
C'est l'accent qui donne du caractère à l'expression , de l'esprit , de la vérité , de la variété à la lecture , de la vie et de l'âme à la déclamation.
9. La déclamation, pour être bonne, doit être vraie et bienséante. Ces qualités se rapportent à trois chefs principaux : V appui de la voix, les repos et les tons,
10. On entend par appui de la voix un son plus plein et plus fort, qui tend à faire remarquer la syllabe accentuée de quelque mot important, et qui montre en même temps son rapport au reste de la phrase. Souvent le mot qui porte l'appui doit être indiqué par un toa particulier de voix, aussi
112 TRAITÉ DE UTTÉRATUBE.
bien que par la force de l'accent. Sans cela , non-seulement
le discours devient froid , raais le sens reste ambigu. Pour
en donner un exemple , il suffit d'une phrase fort simple ,
telle que celle-ci :
« IreE-vous à cheval aujourd'hui à la ville ? » Selon la manière dont on place l'appui, cette phrase est susceptible de quatre sens différents. Si on la prononce ainsi : « lrez-v<ms , etc., » la réponse peut être naturellement : « Non, j'y envoie quelqu'un à ma place. » Mais si l'on dit : « Irez-vous à cheval, eto , « on répondra : « Non , j'irai à pied. « « Irezrt vous à cheval à la ville, etc. » Non, j'irai à la campagne. « Irez-vous « à cheval à la ville aujourd'hui P » « Non , j'irai demain. »
C'est ainsi que, dans un discours public, la force de l'expression dépend souvent de l'appui de la voix , et que, selon la manière d'accentuer, on donne à la même pensée des sens tout différents.
11. Pour bien placer l'appui de la voix, la grande règle et la seule , à vrai dire , qui se puisse prescrire , c'est d'avoir une idée juste des sentiments ou des pensées qu'on exprime, pour en bien saisir la force et le sens. Mais à cette condition première il faut joindre une sensibilité délicate, un jugement sûr, et la plus grande souplesse d'organes , pour marquer instantanément tout ce qui doit frapper l'auditeur.
Néanmoins , toutes les fois que l'on doit faire un discours préparé , il serait utile de le lire ou de le répéter avant de le débiter en public , dans le but particulier d'étudier l'appui de la voix , de marquer même avec la plume les mots où il doit être placé , et de les graver dans la mémoire.
12. Dans le langage animé , soit poétique, soit oratoire, il existe toujours des mots frappants où la force du sens réside : ce n'est que sur ces mots que doit appuyer l'expression de la voix. En effet, rien ne l'affaiblit tant que de la prodiguer; et de même que, dans un morceau d'éloquence ou de poésie , l'homme intelligent ne cherche pas à faire tout valoir, de même, dans un vers ou dans une période, il n'affectera pas de tout faire sentir. Supposons que l'on récite ces vers de Corneille ":
Je les peins dans le meurtre à î'envi triomphants : , Rome entière noj'ée au sang de ses enfants. Les uns assassines dans les places publiques. Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; Le méchant par le prix au crime encouragé , Le mari par sa femme en son lit égorgé, Le tils tout dégouttant du meurtre de son père, Et, sa tête à ta main, dem&nda7it son salaire.
On voit que, malgré la plénitude et l'énergie continuelle de ces beaux vers , l'expression portera naturellement sur les mots qui sont les plus grands traits de l image , et s'appuiera sur la syllabe de ces mots qui peut le mieux soutenir la voix.
Mais si le lecteur ou l'orateur, pour tout faire valoir, pèse sur tous les mots, la lecture ou le débit, à la fois monotone et maniéré , produit un effet entièrement contraire à celui qu'il s'est proposé : il articule tout et ne distingue rien ; ses couleurs n'ont plus de nuances, nulle ombre ne les fait briller; et, pour vouloir que tout soit en relief, il relève tout si bien qu'il n'y a plus rien de saillant.
13. Pour bien déclamer, il ne suffit pas de placer les inflexions avec goût; un art plus indispensable et qui n'est pas aussi commun qu'on pourrait le penser , c'est celui de se reposer à propos , soit pour reprendre haleine , soit pour marquer les différentes parties d'une phrase et les diverses nuances du sens.
14. 11 y a deux sortes de repos : les repos expressifs et ceux qui servent à la distinction du sens. Le repos expressif se place à la suite de quelque pensée fort importante , sur laquelle on veut fixer l'attention des auditeurs. Quelquefois on use de ce repos avant d'exprimer la pensée saillante. Ces repos ont l'effet d'un fort appui de la voix et sont soumis aux mêmes règles, particulièrement à celle qui prescrit de ne point trop les répéter. Destinés à frapper l'attention, s'ils trompaient par leur multiplicité l'attente qu'ils font naître, ils exciteraient un sentiment pénible et même du dégoût.
L'art de bien placer les repos de la seconde espèce est plus difficile. Quand on parle en public , il faut gouverner sa respiration de manière à ne pas séparer des mots unis par le sens; dételles coupures mutilent les phrases et leur enlèvent toute leur force. On évitera ce défaut, si l'on a soin d'amasser à l'entrée de chaque membre de période autant de souffle qu'il est nécessaire pour la débiter. C'est une grande erreur de croire qu'on ne doit reprendre haleme qu'à la fin de la période , en laissant tomber la voix. Il est facile de respirer dans le cours de cette période , en profitant des plus légères suspensions ; et par ce moyen on
pourra prononcer les plus longues phrases sans gêne et sans interruption déplacée.
15. Gomme c'est au sens seul qu'il appartient de régler les repos de la voix, il ne faut pas s'imaginer qu'il suffit de s'arrêter aux signes de la ponctuation. D'abord la ponctuation est en général fort arbitraire et souvent fausse. Elle invite d'ailleurs à l'uniformité de ton, toujours désagréable. 11 y a d'autres repos plus courts et presque insensibles, qui, pour le sens et l'harmonie, sont plus importants à pratiquer. Quelquefois une légère suspension de la voix est suffisante ; quelquefois , au contraire , il faut y joindre une sorte de cadence : certains cas demandent cette espèce de cadence qui marque la fm d'une période. Dans toutes ces variétés, la règle invariable doit être de parler comme la nature nous enseigne à le faire , et non d'une manière qui sente l'art.
16. C'est surtout dans la lecture des vers qu'on sent l'utilité et tout à la fois la difficulté de bien choisir ses repos. Beaucoup de personnes ont l'habitude de s'arrêter à la fin de chaque vers et même de chaque hémistiche ; il en résulte une insupportable monotonie. Tandis que si l'on sait varier habilement la coupe des vers et faire disparaître la rime chaque fois qu'il est possible , le débit est plein de charmes , et le morceau paraît infiniment plus beau. Appliquons ce principe aux vers suivants de Delille* :
Tremble, — un dieu te poursuit : = pour venger ses douleurs,
Orphée a sur ta tête attiré ces malheurs ; =
Mais il n'a pas au crime égalé le supplice. +
Un jour— tu poursuivais sa fidèle Eurydice ; =
Eurvdice fuyait , héias 1 — et ne vit pas
Un serpent — que les fleurs recelaient sous ses pas. +
La mort ferma ses yeux : = les nymphes, ses compagnes , —
De leurs cris douloureux remplirent les montagnes. —
Le Thrace belliqueux lui-même en soupira ; —
Le Rhodope en gémit ; — et l'Hèbre en murmura. +
Son époux — s'enfonça dans un désert sauvage. =
Là- seul— touchant sa lyre ,— et charmant son veuvage , —
Tendre épouse , — c'est toi qu'appelait son amour,—
Toi qu'il pleurait la nuit , — toi qu'il pleurait le jour.
Qu'on lise ces vers en s'arrêtant à l'hémistiche et à la rime, et leur harmonie s'évanouira.
1 7. Le ton du débit consiste dans les diverses modulations delà voix, dans les notes ou sons variés |que Tonem-
I Nous indiquerons le repos faible par ce signe , — ; le repos plus prononcé par =; le repos complet par -r.
BHÉTOBIQtTE. 116
ploie dans un discours public. Pour sentir combien le ton a d'influence sur la force et la beauté du discours, il suffit de se rappeler qu'il n'y a aucun senti ment, "ni surtout aucune émotion forte, à laquelle la nature n'ait attaché une inflexion de voix qui lui est propre. Cela est si vrai , qu'une inflexion fausse ou déplacée suffit pour détruire tout l'effet d'un morceau , faire un contre-sens , et transformer une grande pensée en une niaiserie , un sentiment noble en une chose ridicule.
18. Les tons du discours public doivent se former sur ceux d'une conversation raisonnable et vive. Tout homme , dans l'entretien ordinaire, lorsqu'il parle sur quelque objet qui le touche et lui tient au cœur, a naturellement une manière de s'exprimer persuasive. Pourquoi donc les orateurs sont-ils souvent si froids dans le discours soutenu, si ce n'est parce qu'ils quittent le ton naturel pour y substituer une faconde parler affectée et artificielle? C'est donc à la nature qu'il faut revenir , c'est d'elle seule qu'on peut apprendre la manière de rendre , par la parole, les sentiments , les émotions du cœur, et le moyen d'être vrai , agréable et persuasif.
19. Les tons de la déclamation doivent varier suivant les objets qu'on déclame ; en d'autres termes , ils doivent être appropriés aux divers genres de composition.
La déclamation la plus vraie est , sans doute , celle de l'acteur comique ; il s'oublie entièrement lui-même pour ne laisser voir que le personnage dont il remplit le rôle et dont il imite l'action. La déclamation tragique est fondée sur le même principe d'imitation rigoureuse.
Il n'en est pas de même de l'orateur : son premier soin doit être de conserver, soit dans la tribune , soit dans la chaire, soit au barreau, son caractère de dignité, de bienséance , d'organe de la vérité , d'homme qui ne vient pas seulement émouvoir ou son auditoire ou son juge, mais l'instruire, et lui présenter l'honnête, l'utile ou le juste. Il faut que, dans les mouvements même les plus vifs et les plus pathétiques, on s'aperçoive qu'il se possède dans toute son intégrité. C'est ce qu'on voit dans les péroraisons de Cicéron , où la douleur même qui lui arrache des larmes est décente et majestueuse; c'est ce qu'on voit dans les invectives de Démosthène , où, après une apostrophe soudaine,
116 TBAITÉ DE LTTTÉRÀTUBE.
rapide et violente, il reprend de saug-froid le fil de son récit ou la chaîne de son raisonnement.
Il suit de là que la déclamation de l'orateur est plus grave et beaucoup moins variée que celle de l'acteur. La déclamation du lecteur est plus restreinte encore; ce n'est qu'une lecture calme, où les inflexions sont nécessaires pour faire sentir la beauté et le caractère du morceau, mais qui ne doivent pas aller au delà.
^2. — I)u Geste.
1. Qu'est-ce que le geste , et quelle en était la perfection chez les anciens ?--t Quelle est riraportance actuelle du geste ? —3. Qu'est-ce que comprend le geste ? — 4. Qu'y a-t-il it dire sur les gestes de la tète? — s. Sur les gestes des bras et des mains ? — 6. Combien y a-t-il de sortes de gestes faits avec les mains ? — 7. Quels sont les défauts a éviter dans les gestes?— s. Quel est le moyen d'avoir des gestes convenable»?
1 . Le geste est l'expression des pensées par les mouvements du corps. Il n'y a pas une passion, dit l'abbé Batteux, pas un mouvement, de chaque passion, pas une partie de ce mouvement qui n'ait son geste, son ton particulier, sa modulation , ses degrés de gestes et de tons.
On connaît les fameux défis que se donnaient entre eux Gicéron etRoscius. L'orateur exprimait une pensée par des mots , le comédien sur-le-champ l'exprimait par des gestes. L'orateur changeait les mots en laissant la pensée ; le comédien changeait ses gestes et rendait encore la pensée. Les pantomimes représentaient des pièces entières avec le geste seul ; ils en faisaient un discours suivi, que les spectateurs écoutaient pendant plusieurs heures. On était touché, on pleurait comme à la représentation d'une tragédie.
2. Ce talent, essentiel pour le comédien, ne demande pas une égale perfection dans l'orateur. Cependant il faut veiller avec soin à ce qu'il soit toujours l'accompagnement naturel de la voix; il ajoute à la force des pensées, des sentiments; il plaît à l'auditeur et le captive; en le négligeant, on s'exposerait à devenir fastidieux et même ridicule , car rien ne prêteà rire comme des gestes embarrassés et gauches. Voyez Racine, dans les Plaideurs, voulant se moquer des défauts d'un orateur ignorant : il ne se borne pas à mettre dans la bouche de Petit-Jean un langage bizarre, il le représente immobile et roide comme un piquet, et les bras collés contrôles flancs.
3. Le geste comprend toutes les attitudes , tous les mouvements du corps propres à mieux faire sentir la force d'un
lUlÉTOllIQUE. 117
sentiment ou d'une pensée. Néanmoins il a pour principaux instruments la tête, les bras et les mains.
4. La iéte doit être tenue droite, et dans une assiette naturelle. Baissée, elle donne un air bas; haute , un air d'or* gueil et de suftlsance; penchée , elle annonce l'indolence ; immobile et roide, elle marque je ne sais quoi de féroce. Les divers mouvements de la tête , dit le Dictionnaire de Littérature y pourvu qu'ils ne soient point trop multipliés, expriment merveilleusement les différentes passions. Elevée , elle admire ; tournée vers la gauche ou vers la droite, elle craint, elle s'indigne, elle refuse, elle rejette, elle méprise ; médiocrement inclinée , elle compatit , elle prie , elle conjure, elle sollicite; ferme et assurée, elle affirme, elle exhorte , elle confond, elle commande.
Ce qui domine principalement dans la tête, c'est le visage. Il n'y a sorte de mouvement et de passion qu'il n'exprime: Sunt in ore omnia (Cic. , de Orat., 1. m, 221 ); il fait entendre mie infinité de choses, et souvent il en dit plus que n'en pourrait dire le discours le plus éloquent.
Mais le visage a lui-même une partie dominante , ce sont les yeux : In ore autem ipso dominatus est omnis ocuLorum , dit Cicéron. C'est par eux surtout que notre âme se manifeste : ardents et enflammés dans la colère , terribles dans la menace, sévères dans les reproches , tendres dans la pitié , impétueux dans l'indignation , égarés dans la frayeur, élevés dans l'admiration, baissés et comme obscurcis dans la honte , ils peignent d'une manière admirable toutes les passions, toutes les émotions de l'âme.
Les principaux défauts à éviter en ce point sont d'avoir les yeux effarés ou contraints , languissants ou endormis, fixes ou continuellement agités ; les tenir fermés est une faute si grossière qu'il est inutile d'en parler.
5. Les gestes des bras et des mains sont aussi fort expressifs et varient à l'infini. En général , ils doivent être conformes aux tons de la voix , aux mouvements du visage et des yeux , mais surtout aux sentiments de l'âme.
6. On distingue trois sortes de gestes faits avec le main : i" les gestes indicatifs y par lesquels on désigne le temps, le nombre, la quantité^ les lieux, les personnes, etc. ; 2" les gestes irnitatifs, qui, par des signes pittores-
ttS TBAITE i)È tITTEBATURE.
ques, font connaître les personnes ou les choses; 3" les gestes affectifs , par lesquels on exprime les passions et les mouvements de l'âme.
7 . C'est le goût et la décence qui doivent sans cesse guider l'orateur dans l'emploi des différents gestes , et le tenir en garde contre les nombreux défauts auxquels on est exposé dans cette partie de l'art oratoire :
V Les coudes ne doivent pas être collés contre les flancs, de manière à ne laisser agir que l'avant-bras. Le geste doit partir de l'épaule, et se déployer avec aisance et grâce.
2" Les mains ne doivent jamais se porter plus haut que les yeux, ni descendre plus bas que la ceinture, quand on parle debout.
3" Il n'est pas permis de frapper des mains , soit Tune contre l'autre , soit sur la chaire ou la tribune , soit sur la cuisse , ni de compter sur ses doigts ,* ni de les tenir ou trop crochus ou trop écartés.
Surtout n'imitez point cet homme ridicule Dont le bras nonchalant fait toujours le pendule. Au travers de vos doigts ne vous faites point voir. Et ne nous prêchez point comme on cause au parloir. Chez les nouveaux acteurs , c'est un j^este à la mode Que de nager au bout de chaque période. Chez d'autres apprentis , tout passe pour galant , Lorsqu'on écrit en l'air et qu'on peint en parlant. L'un semble d'une main encenser l'assemblée , L'autre à ses doigts crochus parait avoir l'onglée; Celui-ci prend plaisir a montrer ses bras nus , Celui-là fait semblant de compter ses écus. Ici ce bras manchot jamais ne déploie; Là ces doigts écartés font une patte d'oie.
(Sanlèque, Déclamation.)
4" Il est indécent de fermer les poings , et encore plus de les montrer à son auditoire ; il ne l'est pas moins de montrer du doigt quelque personne ou quelque chose.
Songeons à ce docteur dont la voix pédantesque Donne un air de relief à son air soldatesque. Vous le voyez campé comme un gladiateur, Le poing toujours fermé narguer son auditeur ; On dirait, quand il veut pousser un syllogisme, Qu'il appelle en duel tout le christianisme; Ou que, de sa fureur nous prenant pour témoins, Il veuille délier le diable à coups de poings.
5*» Il n'est pas moins indécent d'avoir des gestes et* diés, recherchés, affectés, qui conviennent plutôt à la' "légèreté d'un histrion qu'à la gravité de l'orateur.
UHETOiilQUE. 119
i)^ Les gestes, quelque variés et de quelque espèce qu'ils soient, doivent toujours accompagner la voix et la pensée , commencer, se soutenir et finir avec elles, sans jamais les précéder ni demeurer en arrière.
8. (Au reste, ) l'orateur pénétré de son sujet et qui ne récite pas un discours appris par cœur, mais qui sent ce qu'il dit et qui parle d'après ce sentiment, a pour l'ordinaire les gestes convenables. Il ne faut pas croire cependant que la nature puisse tout faire par elle-même. Démosthène se formait un geste devant un miroir; et, comme l'a dit un poète en parlant de l'art :
QuicoDque plaît sans lai ne plaît que par hasard. § 3. — De la Mémoire.
I, Qu'est-ce que la mémoire ? — 2. QueUe est l'importance de la mémoire?
1 . La mémoire est la faculté de se rappeler les idées par les mots, ou les mots par les idées. Cette faculté, comme le génie, comme le goût, est un don de la nature, mais un don qu'on augmente par la culture , comme tous les autres avantages naturels ; elle en est même le plus susceptible d'être accrue par l'exercice , puisqu'on voit tous les jours des personnes nées avec une mémoire ingrate parvenir cependant, à force d'étude, à la rendre sûre et fidèle. C'est donc comme un champ qui produit d'autant plus qu'on le cultive avec plus de soin ; mais il devient stérile dès qu'on le néglige : Nihil œquè vel augetur cura , dit Quintilien , vel negliyentiâ intercidit,
2. La mémoire est indispensable à l'orateur : sans elle, l'action n'a plus rien qui nous intéresse. Il n'y a ni mouvement , ni expression dans les mains, dans la tête , dans les yeux d'un homme qui lit ; sa prononciation même n'est plus si vive ni si animée. Lire un discours, c'est, dit d'Aguesseau , le priver de ce qui lui donne le plus de grâce et d'intérêt; c'est lui ôter la vie.
On demandait à Massillon quel était le meilleur de ses sermons : Cest celui que je sais le mieux , répondit-il ; parole d'un grand sens, qui montre tout le prix de la mémoire. Un orateur dont la mémoire est embarrassée , quoiqu'il dise d'excellentes choses, devient le tourment de son auditoire ; et , comme l'a dit un poète :
Quelle pitié de voir l'oralear entrepris Relire dans la voûte un discours mal appris !
Au contraire, celui qui joint une mémoire facile aux autres parties de l'action extérieure , est toujours sûr de plaire, en disant même des choses ordinaires et communes. Il importe donc au plus haut point de cultiver cette précieuse faculté; mais on doit se souvenir surtout que la mémoire est une esclave qu'il faut soumettre par la force, si Ton veut en tirer quelques services, et que trop de liberté la rend infidèle et perfide.
§ 4. — Des écueils de V Action.
A quels écueils raction est-elle exposée?
L'action est exposée à deux écueils : l'envie de plaire et la crainte de déplaire. L'une rend l'orateur affecté , recherché, trop hardi; l'autre le rend gêné, roide, trop timide; mais le résultat est le même, c'est de déplaire. Néanmoins , comme l'affectation est voisine de l'orgueil , elle choque toujours plus que la timidité, qui, par sa ressemblance avec la modestie, nous inspire toujours quelque intérêt. Le moyen d'échapper à ces défauts , dit l'abbé Girard , c'est d'abord de travailler à se défaire de toutes les illusions de l'amour-propre, puis d'étudier à fond et longtemps d'avance les diverses parties de l'action , moins dans les livres que dans la nature , et beaucoup plus dans la pratique que dans la théorie.