ÉLOQUENCE ACADÉMIQUE
De i' Eloquence académique en généra/.
I. Qu'est-ce qu'embrasse réloquence académique? — a. Quel est le but de ce
çenre et quel doit en être le caractère? — s. Comment faut-il y employés- les or hements ?
1 . U Éloquence académique, ainsi nommée parce qu'elle a pour théâtre ordinaire les académies, les sociétés savantes, comprend : r les genres académiques proprement dits, tels que les discours de réception, avec les éloges dçs savants et des gens de lettres; les éloges historiques des grands hommes; les harangues ou compliments; les mémoires sur les sciences, sur les arts et sur tous les genres d'érudition; 2° les genres analogues qu'on y rapporte, tels que
BLOQUENCE. nS
Îl's panégyriques et les oraisons funèbres (de là deux paragraphes), y
2. Le but du <ienre académique est de plaire à l'esprit, er^ l'occupant de choses agréables ; aussi peut-on y déployer toutes les richesses de l'art, en étaler toute la pompe. Pensées ingénieuses, expressions frappantes, tours et figures agréables , métaphores hardies , arrangements nombreux et périodiques , en un mot tout ce que le style a de plus magnifique et de plus brillant, l'orateur peut non-seulement les montrer , mais même en faire parade pour remplir i'attepte d'un auditeur qui n est venu que pour entendre un l)§au discours, et dont il ne peut enlever des suffrages qu'à force d'élégance et de beautés.
3. Il est nécessaire , même dans ce genre, de dispenser les ornements avec sagesse, et d'y jeter surtout une grande variété. Plus on cherche à plaire à l'auditeur , plus on doit prendre garde que ce plaisir ne "'ienne à lui causer du dégoût. Qr, c'est l'effet des choses qui saisissent d'abord les sens ou l'intelligence d'un vif sentiment de satisfaction. Un discours partout ajusté, partout élégant, ou tout frappe, où tout brille sans mélange et sans variété , produit plutôt une espèce d'éblouissement qu'il n'inspire une véritable admiration ; ilfatiguepar tropde beautés , et déplaît à force de plaire. [I faut, dans l'éloquence comme dans la peinture, des ombres pour donner 4" relief, et tout n'y doit pas être mis en lun^ière.
§ 1*'. — Des genres académiques propremer^t dits, Abt. P"^. — Discours de réception,
I. Qu'entend-on par discours de réception? — 2. Combien y a-t-fl de sort»
d'éloges académiques? — 5. Combien a-t-on d'objets à peindre dans un éloge académique? — 4. L'éloge académique n'en peiil-U pas renfermer d'étrangers an sujet? — s. Les discours de réception doivent-ils se borner à des éloges? — 6. Qae aoiventétre ''^s discours prononcés dans les collèges i*
1. On entend par discours de réception\e discours que prononce un membre nouvellement élu , le jour de sa réception à l'Académie ou dans une société savante.
Patru ayant été élu membre de l'Académie française en 1640, prononça, le jour de sa réception, un discours de remercîment à cette compagnie ; ce discours fut si goûté qu'on en fit une règle , en ajoutant à cette obligation celle de louer J'académicien remplacé par le récipiendaire. L'usage veuten
176 iRATTÉ DE LTTTEEA.TDRE.
core que le président de l'assemblée réponde au récipiendaire , en mêlant son éloge à celui de l'académicien décédé.
2. Les éloges académiques, insérés dans les discours de réception, peuvent être de deux sortes : oratoires ^ si l'on se bornée? louer l'esprit, les talents et les qualités de son prédécesseur ; historiques , si l'on entre dans les détails sur les événements de sa vie. Le ton et le style des premiers varient suivant les titres, le rang , les ouvrages de la personne qu'ils concernent, en même temps qu'ils admettent tous les ornements des panégyriques. Les seconds peuvent être regardés comme des mémoires pour servir a l 'histoire des sciences et des lettres : aussi leur principal mérite consistet-il dans l'exactitude de la vérité ; le style en doit être élégant sans tomber dans la recherche , ou simple sans manquer de chaleur.
Un modèle parfait du style académique est le discours prononcé par Racine a la réception de Thomas Corneille qui remplaçait son frère, Pierre Corneille, a l'Académie française.
{Foyez quelques extraits de ce discours , n^ -59 , à la lin du vol.)
3. Dans un éloge académique on a deux objets à peindre , la personne et l'auteur ; l'un et l'autre se peindront par les faits. Les réflexions philosophiques doivent surtout être l'âme de ces sortes d'écrits; elles seront tantôt mêlées au récit, avec art, sans longueur, tantôt rassemblées et développées dans des morceaux particuliers d'où la lumière jaillira sur le reste. Ces réflexions, séparées des faits ou entremêlées avec eux, auront pour objet le caractère d'esprit de l'auteur, l'espèce et le degré de ses talents, de ses lumières et de ses connaissances ; le contraste ou l'accord de ses œuvres et de ses mœurs, deson cœur et de son esprit, et surtout le mérite de ses ouvrages, ce qu'ils renferment de neuf ou de singulier , le point de perfection où l'académicien a trouvé la matière de ses écrits et celui où il l'a laissée. On peut citer comme un modèle d'éloge caractéristique celui que d'Alembert a fait de Massillon. En voici un passage :
Il était persuad(- (jHe, si le ministre de la p<irole (li\ine se dégrade en annonçant d'une manière triviale des vérités communes, il mancfue aussi >on but en croyant subjnîiuer, par des raisonnements profonds, des auditeurs qui, pour la plupart, ne sont guère à portée de le suivre ; que si tous cenv qui l'écoutent n'ont pas le bonheur d'avoir des lumières , tous
KLOOl'F.vcr.
ont un ccporoù le prédicateur doit aller clierchtH- sfes armes; qu'il faut dans la chaire . moiiUer l'homme a lui-même , moins pour le révolter par I horreur du portrail, que pour rafllii;er par la ressemblance; et qu'enhn , s il est quelquefois utile de TelYraver et de le troubler , il l'est encore plus de faire couler ces larmes doucas, bien plus ellicac^s que celles du désespoir.
Tel fut le plan que MassiHon se proposa, et qu'il remplit en homme qui I avait conçu , c'est-a-dire en homme supérieur. Il excelle dans la partie de 1 orateur qui seule peut tenir lieu de toutes les autres , dans cette éloquence qui va droit a l'àme, mais qui l'agite sans la renverser qui la consterne sans la flétrir, et qui la pénètre sans la déchirer. 11 vachercher au tond du cœur ce.s replis cachés ou les passions s'enveloppent, ces .sophisines secrets dont elles savent si bien s'aider pour nous aveugler et nous séduire. Pour combattre et détruire ces sophismes, il lui sullit presque de les développer; mais il les développe avec une onction si affectueuse et SI tendre .qu'il sulyugue moias quil n'entraîne, et qu'en nous offraal la peinture de nos vices, il sait encore nous attacher et nous plaire. Sa diction, toujours facile, élégante et pure, est partout de cette simplicité noble sans laquelle il n'y a ni bon goût , ni véritable éloquence ; simplicité qui, étant reunie dans Mas>illon à l'harmonie la plus séduisante et la plus douce, en emprunte encore des grâces nouvelles; et, ce qui met le comble au charme que fait éprouver ce stvie enchanteur, on sent que tant de beautés ont coulé de source, et n'ont rien coulé à celui qui les a produites. Il lui échappe même quelquefois , soit dans les expressions, soit (lauh les tours, soit dans la mélancobe si touchante de son style de«« ne-lisences qu'on peut appeler heureuses, parcegu'elles achèvent de faire disparaître, non-seulement l'empreinte, mais jusqu'au soupçon du travail. L est par cet abandon de Jui-mëme que MassiHon se fai'sait autant d amis que d auditeurs ; il savait que plus un orateur parait occupé d'enlever I admiration . moins ceux qui l'écontent sont disposés à l'accorder et que cette ambition est l'écueil de tant de prédicateurs qui, chargés SI on peut s'exprimer ainsi, des intérêts de Dieu même, veulent v mêler les intérêts si minces de leur vanité.
4. L'éloge académique en comporte d'autres qu'on enchâsse dans le discours et qu'on fait en passant, sans que ce tribut de louantes tienne précisément à son sujet. Ce genre demande d'autant plus de délicatesse et de talent, que la vérité, mais plus encore la flatterie, semblent l'avoir épuisé. Tel est l'éloge suivant , tiré du discours que MaiJsillon prononça l'an 1719, lorsqu'il fut reçu membre de l'Académie française. On y trouve presque autant de grâce que de sentiment :
L'enfance de l'auguste monarque (Louis XV) que nous regardons comme notre protecteur etvotreélève, surpasse déjà les vœux de toute la nation Les malheurs de la maison royale le placèrent sur le trône ; le bonheur dé la France 1 y conservera. Le Qel nous l'a fait acheter trop cher pour nous 1 enlever. Ses cbàliments ont lini à lui, et c'est par lui que doivent recommencer ses faveurs. David, le dernier de ses frères, choisi d'en haut pour régner, devint le plus grand roi de Juda. Dieu affermit souvent les trônes en renversant l'ordre des successior^s , et ne fait précéder ses vengeances que pour nous annoncer un plus granà bienfait. Ses dons sont sans repentir , mais ils ne sont jamais sans amertune • plus cet enfant précieux nous a coûté, plus nous en devons attendre. Tout nous montre de loin ses grandes destinées, et les dons heureux de la nature qui se développent tous les jours en lui, et la sagesse respectable et liereditaîre d un des premiers sujets de l'État qui les cultive. Que d'éloges vous préparent, messiegcs, des espérances si brillantes! Nuf^'e teo-
178 TRAITA DE LITTEBA.TOBE.
dresse va les chercher déjà dnns l'avenir, et nous hâtons les temps, «omme si nous pouvions liàter notre lx)nhear.
5. Les discours de réception roulèrent longtemps sur l'éloge de l'académicien décédé, de Richelieu, fondateur de l'Académie, et du roi régnant. Voltaire, le premier, secoua le joug de la coutume, et traita dans son discours un point de littérature. Son exemple fut suivi dans la suite, et son ouvrage même est un excellent morceau de critique , très-propre à déterminer le caractère de notre langue, comparée aux langues étrangères. Kn voici un passage ; on le dirait écrit contre les abus de nos jours :
Malgré la culture universelle de la nation , je ne nierai pas que cette langue, devenue si belle, et qui doit être iixéepar tant de boiLS ouvrajies, peut se corrompre aisément. On doit avertir les étrangers qu'elle perd déjà beaucoup de sa pureté dans presque tous les livres composés hors de France. Mais si elle s'altère au deiiors par le mélange des idiomes, elle est prêle à se aàler parmi nous par le mélange des styles. Ce qui déprave le goût déprave entin le langage. Souvent on affecte d'égayer des ou- ■vrages sérieux et instructifs par les expressions familières dé la conversation; souvent on introduit le style marotique dans les sujets les plusnobles : c'est revêtir un prince des habits d'un farceur. On se sert de termes nouveaux qui sont inutiles, et qu'on ne doit hasarder que quan(J ils sont nécessaires , etc.
C'est à cette innovation qu'on doit d'autres discours remarquables, entre autres celui de Buffon sur le style (que nous avons eu plusieurs fois Toccasion de citer). La politique s'est même introduite dans le sanctuaire des Muses ; on y fait des professions de foi comme à la tribune, et ce n'est pas sans douleur que l'on voit l'égoïste ambition des places venir mêler sa voix à la noble rivalité des talents.
6. Les discours qu'on prononce dans les collèges rentrent dans ce genre de composition; mais ils ne sont pas aussi riches , aussi forts de pensées que les discours proprement académiques. Outre qu'ils s'adressent à des jeunes gens, la foule des auditeurs, en général , ne les comprendrait pas aisément. Toutes les idées y doivent donc être assez naturelles, assez développées pour qu'on les saisisse sans peine. Mais faut-il prononcer des discours latins? Les adversaires de la latinité moderne avouent qu'il ne faut pas laisser périr la langue des Romains, qui de nos jours encore est le lien des savants, qui forme entre eux un commerce facile, et qui seule peut suppléer à la connaissance des langues vivantes ; mais pour la conserver , il ne suftit pas de parler plus ou moins bien dans les collèges : si l'on ne s'exerce à composer avec aroiit qu<»lcnies morceaux latins , cette langue si belle ,
ELOQUENCE. t7«>
si riche, si harmonieuse, retombera bientôt dans la barbarie d'où l'ont tirée les Muret, les Heisan,les Rollii;.
Art. 1 1. — Éloges Historiques des grands hommes.
I, A quî doit-on Pusage des éIoj?es historiques des grands hommes? — ». Commenl. et dans quel gcnr? dolTent-ils être écrits? —5. Les prix académiques se bornent-ils aux éloges Historiques?
1. L'Académie française proposa dans le x vin® siècle, pour prix d éloquence, les éloges historiques de î>os £>rands hommes. Ce fut une heureuse idée qu'on s'empressa de suivre partout. Chaque pays paya son tribut à ceux qui l'avaipnt illustre. On proposa l'éloge de Newton à Londres et de Leibnitz à Berlin , comme celui de Descartes et de Pascal à Paris. Bientôt on annonça tour à tour l'éloge de Corneille, de Racine, deBossuet, de Fénelon, de Molière, de Catinat , de Duguay-Trouin , etc. On alla même chercher des sujets dans les temps anciens, tels que l'éloge de Marc- Aurèle ; et c'est ainsi que s'est agrandie la carrière de Téloquence académique.
3. Des critiques estimables pensent que les meilleurs modèles de ces sortes d'ouvrages sont ou les Vies des hommes illustres de Plutarque, ou les Eloges des savants de Fontenelle; c'est-à dire qu'ils voudraient un simple éloge historique , mêlé de réflexions, sans qu'on se permît jamais ni le ton ni les mouvements de l'éloquence. Mais comme ce sont moins des monuments historiques que des tableaux faits pour ré vaciller de grandes idées ou de grands sentiments , il ne suffit pas de raconter à l'esprit , il faut encore , si l'on peut, parler à l'âme et l'mtéresser fortement. Pour peu qu'un lecteur soit instruit, les faits qui concernent les grands hommes lui sont connus. Que lui apprendrait-on par un simple éloge? rien. Mais par la manière dont on présente les faits, dont on les développe, dont on les rapproche les uns des autres , par les grandes actions comparées aux grands obstacles, par l'influence d'un homme sur sa nation, par les traits énfÇvgiques et mâles avec lesquels on peint ses vertus , par les traits touchants sous lesquels on montre la reconnaissance ou des particuliers ou des peuples , on excite les âmes, on les réveille de leur léthargie, on contribue du moins à nourrir encore , dans un petit nombre, lent hou siasme des choses honnêtes et grandes. Et croit-on produire
ces effets dans un éloge froidement historique? non; pour inspirer, il faut peindre avec force; il faut admirer pour exciter l'admiration; en un mot, il faut être éloquent , pour triompher des hommes et les amener a l'imitation des vertus qu'on celèhie. Tel est l'éloge de Marc-Aurèle, regardé a tort comme le chef-d'œuvre de Thomas ^ ( Foyez à la lin du vol. , n" 40, une idée de cet éloge. ) 3. Outre les éloges historiques, les prix de l'éloquence ont souvent pour sujet une question philosophique, littéjaire, et même politique. C'est ainsi qu'on a proposé des discours sur Y esprit philosophique, sur les arts et /es sciences , sur la poésie, sur la meilleure éducation publique^ etc.
( Foyez à la lin du vol. , n° 41 , un extrait du discours du P. (iwénard , couronné a l'Académie française en 1755. ;
Art. m. — Harangues.
(Qu'est-ce que les haiPugues, et quelles doivent en être les quotités?
Les harangues sont des compliments de félicitation , de remercîment ou de condoléance , adressés à un prince ou à un magistrat dans une occasion solennelle. Ils doivent être courts , élégants et surtout délicats, parce que l'éloge en fait ordinairement le fond; tel est le compliment fait à Louis XV, sur son sacre, par Foutenelle, au nom de l'Académie française :
Au milieu des acclamations de tout le rovaume , qui répète avec tant de transports celles que Votre Majesté a entendues a Reims, l'Académie française est trop heureuse et trop honorée de pouvoir faire entendre sa voix jusqu'au pied de votre trône. La naissance , sire , vous a donné à la France pour roi , et la religion veut que nous tenions aussi de sa main un si «rand bienfait. Ce que l'une a établi par un droit inviolable, l'autre vient «le le confirmer par une auguste cérémonie. Nous osons dire cependant ♦jue nous l'avions prévenue. Votre personne était déjà sacrée par le respect et par l'amour. C'est en elle que se renferment toutes nos espérances; et ce que nous découvrons de jour en jour dans Votre Majesté nous promet que nous allons voir revivre en même temps les deux plus grands d'entre nus monarques, Louis a qui vous succédez , el Charlemagné dont «n vous a mis la couronne sur la tête.
On peut encore citer comme modèle en ce genre le compliment de condoléance que le cardinal de Bernis fit, au nom de la même Académie, le 13 août 1747 , à la reine de France, a l'occasio i de la mort de la reine de Pologne , sa mère :
' V. Umtoire de la Liitt>ratur« française , t. 3, p. 219.
Miidauie, , Nous n'osons exprimer à Votre Majesté les seuliments dont nous sommes pénétrés ; un mot peut faire couler de nouvelles larmes. Jugez, madame , combien l'Acailémie française est touchée de vos regrets , par la crainte qu'elle a d'en rappeler la cause! Qu'un zèle si pur, (lue des hommages si sincères puissent consoler Votre Majesté! Quelque juste que soit votre douleur, nous ferions nos efforts pour la calmer, si nous ne savions pas que le courage est inséparable de la vertu.
Art. IV. — Mémoires.
Çu'est-ce que les mémoires et par quoi doivent-ils se faire remar<iuer ?
Les 7némoires sont l'exposé des observations ou des découvertes qu'on a faites dans une science ou dans un art ; des dissertations sur des points d'iiistoire, de chronologie , de critique, qu'on éclaircit , etc. Ici c'est surtout une discussion méthodique qu'on demande à l'écrivain : ordre dans les idées, clarté dans l'ensemble et dans les détails, et, s'il se peut, élégance dans le style, telles sont les qualités les plus propres à ce genre d'ouvrage.
§ 2. — Des Genres analogues au genre académique. Art. P"". — Panégyrique.
1. Qu'est-ce que le panégyrique? — 2. Quelle diction convient au panégyrique? — 5. Quelle mesure faut-il garder dans les éloges? — 4. Quels sont lesouvrages des anciens qui se rapportent au panégyrique ?
1 . \.Q. panégyrique est en général un discours à la louange d'un personnage dont on vante les vertus et les actions comme des modèles à suivre.
2. Platon , à qui l'on doit un panégyrique de Socrate, en trois dialogues , sous le titre à' Apologie , de Criton et de Phédon % exige pour ce genre de discours une diction presque poétique, et, ce semble, avec raison. Le panégyrique, un peu froid par lui-même, a besoin d'être réchauffé par la vivacité des images , l'agrément des pensées et le charme du style.
3. La vérité simple et rigoureuse devrait être la base et l'âme de tous les éloges; ceux qui sont outrés et sans vraisemblance font tort à celui qui les reçoit comme à celui qui les donne.
S'il n'est jamais permis d'altérer la vérité , toutefois on peut la présenter sous le jour le plus favorable , un portrait un peu flatté ne déplaît pas. On sait qu'on entend un éloge ,
> V. Hlxt. de lit Litièrature grecque, p. 234 et s.
et, par uu'j disposition de la nature humaine, on ne manque jamais de réduire les hyperboles à leur juste valeur; de sorte que les choses restent dans l'esprit ce qu'elles sont dans la réalité.
4. Outre les trois dialogues de Platon, on compte chez les Grecs, parmi les panégyriques, l'éloge d'Hélène, celui de Busiris, celui d'Évagoras , celui d'Athènes , intitulé le Panégyrique , et le Panathénée , par Isocrate ; l'apologie de Socrate et l'éloge d'Agésilas, par Xénophon ; l'éloge de Démossthène , par Lucien' ; chez les Romains , \epro Marcello, de Cicéron; le panégyrique de Trajan , par Pline le Jeune; l'éloge historique d'Agricola , par Tacite, sans compter une foule d'autres qui ne méritent pas d'être mentionnés^; chez les modernes, le panégyrique de Louis XIV, parPellisson, et celui de Louis XV , par Voltaire ^. (Nous ne dirons rien ici de ces ouvrages , que nous réservons pour V Histoire de la Littérature.)
Art. II. — Oraison funèbre.
1, Qu'est-ce que roralsoq funèbre et snr quels principes en est fonde Fusape? — 2. Quel était le caractère de Toralion funèbre en Epvpte, en Grèce et à Rome? — 3. Sous quelle forme trouve-t-on l'oraison funèbre ciifî les ptuples barbares^
1. V oraison funèbre est une espèce de panégyrique consacré à la mémoire des morts. Dans les temps l^s plus reculés, on la trouve en usage chez tous les peuples, en Egypte , en Grèce , à Rome , en Scandinavie , dans l'Amérique même. Le respect pour ceux qui ne sont plus, les regrets qu'ils inspirent , le sentiment d'intérêt qui rend précieuse à l'homme l'opinion de la postérité, l'émulation qu'inspirent aux vivants les éloges donnés aux morts , et l'impression que font sur les âmes de grands exemples retracés avec une vive éloquence, tels sont les principes de morale et d'utilité sur lesquels est fondée la coutume des oraisons funèbres.
2. L'éloge funèbre , en Egypte, était individuel, comme il le fut à Rome; dans la Grère, il était consacré à la gloire commune des citoyens qui avaient péri dans les combats pour la défense de la patrie. Cette institution le rendait en même tepips plus pur, plus juste et plus utile: plus pur,
» Voyez Histoire de la Littérature grecque , p. 211, 214, 202, S6I- ' Voyez Histoire de la LiUérature latine, p. 181, 320, 308, 381. • Voyez Histoire de la JLitiérature française , t. 3, p. 21.
léLOQUENCB. 18S
nrpe qu'il était exempt de l'aJuiation personnelle, à la- ■ {uelle ne manque pas de donner lieu, même à l'égard des morts, la compiaisauce pour les vivants; plus juste, eu ce qu'il embrassait tous ceux qui l'avaient mt^rité; plus utile, ea ce que l'exemple de la vertu et de la trloire re.sardait tous les citoyens, et pouvait être également pour tous un objet d'espérance et d'émulation. De là l'espèce d'enivrement que les Athéniens rapportaient de rassemblée ou leurs enfants, leurs pères , leurs frères . leurs amis venaient d'être solennellement honorés des regrets et des éloges de la patrie.
On en voit un exemple dans l'oraison funèbre que prononça Périclès en l'honneur des guerriers morts à Samos. En voici la substance : l'orateur commence par faire un magnifique éloge d'Athènes ; il vante la liberté dont elle jouit, et la gloire immortelle qu'elle s'est acquise en sauvant plusieurs fois la Grèce :
Citoyens, c'est pour cette patrie que sont morts les guerriers que. vous veiitii d'ense\elir; quand vous contemplerez sa grandeur, songez que c'est a leur sang que vous la devez. En donnant leur vie pour lÉtr'it, ils ont mérité la plus honorable des sépultures : je ne parle pas 'le celle ou re{)oseot leurs ossements; la gloire des grands hommes n'est pas renfermée sous le marbre qui les couvre : la terre entière est leur mausolée; leur nom vit dans toutes les àme^ : c'est là que leur mémoire habite éternellement, au lieu que les tombeaux élevés de la raain des hommes sont détruits par le temps. Imitez donc ces braves citoyens ; pense:^, a leur exemple, que le bonheur est la liberté, et que la liberté est <ians la grandeur de l'àme.
Il s'adresse ensuite aux pères de ces guerriers :
Je ne cherche point a vous consoler, dit-il ; vos enfants ne sont-ils pas morts avec courage ? Ne préférez-vous point, comme eux, un trépas honorable a. une vie qui serait ou obscure ou honteuse?
Il exhorte les pères qui sont encore dans la force de l'âge à donner de nouveaux défenseurs à l'État. Il anime et console ceux qui, affaiblis par la vieillesse, n'ont plus l'espéraqee de revivre dans leur postérité :
Non , votre maison n'est pas solitaire; vos enfants ne sont plus , mais leur gloire y habite avec vous ; elle répandra son éclat sur vos derniers jours.
Puis s'adressant aux frères et aux enfants des morts :
Une grande canière vous est ouverte, dit-il; vous avez l'exemple de vos pères et de \os frères : mais ne vous tlattez pas d'atteindre a leur renommée; car tant que l'homme est vivant, jI a des rivaux, et la haine qui le poursuit cherche sans cesse à lui arracher sa gloire; mais on rend Justice a celui qui n'est plus. La mort seule fait disparaitc« t'envie, et donne leur place a ceux qui ont été grands.
Ce discours de Périclès fit tant d'effet, que les mères et les femmes des guerriers coururent Tembrasser avec transport quand il descendit de la tribune, et le reconduisirent en triomphe , en chargeant sa tête de fleurs. ( V. le texte grec, Tlmcijd.^ 1. il , c. 35. )
Les Athéniens ne louaient que la valeur militaire ; mais chez les Romains, toutes les vertusciviles étaient Tobjet de l'éloge funèbre; on le prononçait en présence des citoyens sur la tombe du personnage. Antoine même , pour attendrir le peuple sur la mort de César, fit apporter sur la place publique le corps du dictateur, percé de coups ' :
Magna ibi comploratio orta querelseque proruperunt. Quam inclinationem populi ubi M. Antonius vidit, laudationis loco pronuntiavit per prœconem senatusconsultuin , quo divinos ei bumanosque honores omnes decreverat : ipse perpauca a se verba addidit; ut unumquodque ex senatusconsulto recilabatar, augens extollensque ad miserationem et invidiam.
Quum senatusconsulto Parer pa<rz« appellaretur . « En , inquit , pie- '< talena quà tractatus est patricC Pater. » Ad mentionem sacrosaucti qui nemini violabilis , se(^ et aliis perfiigio esse deberet, exclamavit : '( Enimverô non alius ad bunc confugiens, sed ipse hic sacrosanclus « occisus est. Quos ille profectô honores neque gessit unquàm , neque « petiit : nos vero illiberales- qui honores ejusmodi dedimus, ut vo- « lunt, indigno nec petenti. Quanquàm vos, ô lidi cives! hic, quem '( eliara mortuo habetis , honor, ab hoc crimine satis libérât. » Prœlecto deindè jurejurando, quo se pro salute ejus adstrinxerant omnes, exsecrabilemque esse jusse-rant, gui non vindicàsset petitum insidiis ; contenfissimà voce manuque ad Capitolium sublatà : « Juravi, inquit, Jupi- '( ter, diique cœleri , et paratus erara ulcisci; sed quandô htec potiùs « decerni e republicà visum est patribus , precor ut sint utilia. »
Tumultuanlibus ad h*c verba senatonbus ( nec enim obscure petebantur), ad leniendam offensam subjecil : < Sed oportet, Quirites, exis- « timare, deoruin banc potius invidiam, quàm morlalium factam fuisse; '( majiisque de prssentibus quàm de prsetei-ilis esse sollicitos ; magna « enim nos pericula circumstant; et si iterum ad arma itur, oranis re- « liqua nobililas périt. Quod igitur superest, hune deorum numéro '< adscriptum destinatà pompa ducamus, laudes lacr\ masque débitas per- « solvendo. » Hyec locutus, veste raptim more fanatici cujusdam subductà, accinxit sese, lectumque subindé aperiens et inlrospiciens, raulta querebatur : postremo sanguinolentam Csesari vestem conto sublatam expiicans, indignamque viri necem miseratus, populum veluU furore quodam inflammavit.
3. Chez les peuples barbares , entre autres chez les Northmans Scandinaves, on retrouve loraison funèbre sous la forme d'un chant. Tel est l'ouvrage d'un de ces Scandinaves qui, au ix*^ siècle, fut en même temps roi, guerrier, poète et pirate; et qui, pris en Angleterre les armes à la
' On trouve dans le Jules-César de Shakespeare une imitation éloquente et forte de ce discours d'Antoine, et le même morceau dana la Mort de César (Voltaire) est un des discours les plus éloquents qu'il y ait jamais eus dans aucune langue.
ÉLOQUENCK. 185
main , et condamné à mourir dans une prison pleine de serpents, chante lui-même son éloge funèbre :
Quelle est la destinée d'un homme vaillant, si ce n'est de mourir dans les combats? Celui qui n'est jamais blessé est-ii digne de vivre? Il traîne une vie ennuyeuse, et le lâche ne fait Jamais usage de son cœur. Quand les épées se heurtent, le devoir du guerrier est de se présenter contrit le guerrier. J'iionore l'homme qui ne recule pas devant un homme; c'est la gloire de celui qià a du courage ; et qui veut inspirer de tendres
sentiments a une femme doit être prompt et hardi dans les batailles
Non, dans le palais du puissant Odin, l'homme brave ne gémit point sur sa mort. Je ne vais point vers Odin avec la voix du désespoir. Oh ! comme tous mes enfants courraient à la guerre, s'ils savaient le malheur de leur père , qu'une multitude de serpents déchire! J'ai donné à mes enfants une mère quia mis du courage dans leur sein Mes derniers instants approchent. La lente morsure des serpents me donne une mort cruelle ; en voici un qui s'entrelace autour de mon cœur : J'espère que l'épée de mes enfants sera teinte du sang de mon ennemi. Mes enfants! leur front rougira de colère, et ils ne demeureront point assis dans le repos. J'ai cinquante et une fois élevé l'étendard des batailles; j'ai appris dans ma jeunesse à teindre une épée de sang : mon espérance était alors qu'aucun roi, parmi les hommes, ne serait plus vaillant que moi. N'entends-je pas les déesses de la mort qui m'appellent ? Je vous suis ; je serais un lâche , si je m'affligeais de mourir. Il est temps de linir mes chants; les déesses m'invitent, elles s'avancent; Odin, de son palais, les a envoyées vers moi. Je serai assis sur un siège élevé, et les déesses de la mort me verseront le breuvage immortel. C'en est fait, les heures de ma vie sont écoulées ; je vai.s sourire en mourant
DEUXIÈME SECTIOIV
ÉLOQUENCE ÉCBITE.