ÉLOQUENCE DE LA CHAIBE, OU ÉLOQUENCE SACBBE
(Nous considérerons l'éloquence de la chaire : r dans sa nature et dans ses sources ; 2° dans sa méthode ; 3° dans sa forme ; 4*^ dans quelques-uns de ses représentants, tels que les Pères et les Missionnaires ; 5° dans ses applications, telles que le sermon , le prône , le panégyrique et l'oraison funèbre. De là les 5 paragraphes suivants.)
§1^^. — De V Eloquence Sacrée considérée dans sa nature et dans ses sources.
1. Quelle différence y a-t-il entre Féloquence sacrée et Téloquence profane?
— 2. Quel doit être le fondement de l'éioguence sacrée? — 3. Quelles doivent être les qualités du prédicateur? — 4. Que faut-il entendre par bonne doctrine?
— B. Quelle est la fin que se propose le prédicateur?— e. Quels moyens doit-il employer pour parvenir à sa fin? — 7. Le prédicateur doit-il chercher à plairie, et par quel endroit? — s. Quelle est la matière ou quelles sont les sources de la prédication? — 9. Comment doit-on interpréter les passages de l'Ecriture sainte?
— 10, Comment faut-il employer la doctrine des Pères et des Conciles?— 11, Quel usage peut-on faire des exemples tirés de la vie des .Saints? — 12. De l'histoire naturelle ou du livre de l'univers? — is. Des histoires profanes, de la fable, et des sentences poétiques?
i . U Éloquence Sacrée a ceci de particulier qu'elle parle auxhommes pour combattre et dompter leurs passions; c'est tout le contraire de l'éloquence profane , qui ne parle que pour les émouvoir. De là l'énorme distance qui les sépare l'une de l'autre. Il est aisé d'exciter les passions des hommes; elles s'enflamment souvent d'elles-mêmes , et les triomphes du génie qui se fondent sur de telles émotions ne sont pas toujours glorieux, parce qu'ils sont souvent trop faciles. Ce qui vraiment est glorieux en raison de la difficulté même , c'est de comprimer les mouvements désordonnés du cœur humain. Ici, toute la nature de l'homme résiste à l'éloquence, et lorsque celle-ci l'emporte , on volt bien que sa victoire a coûté de pénibles efforts ; dans le combat même, vainqueur et vaincu, chacun a sa part de gloire; on cède à l'orateur pour se vaincre soi-même, et ce double triomphe est également l'effet de l'éloquence.
2. L'éloquence profane, même dans sa forme la plus pure, n'est jamais dépouillée de tout artifice. Il lui faut des tours ingénieux , des préparations habiles, des concessions plus ou moins timides , toutes choses qui montrent assez
152 TRAITÉ DE LITTÉRATDBE.
qu'elle se défie de sa puissance, et que la parole humaine
n'a pas en elle tout ce qu'il faut pour dompter les passions des peuples. L'éloquence clirétienne ne connaît pas cette défiance, parce qu'elle a sa force ailleurs que dans le génie de l'homme. Comme elle parle au nom de Dieu même, elle commande aux passions a\ec autorité; et soit qu'elle parvienne ou non a les soumettre , son langage n'en a pas raoins quelque chose de majestueux et de superbe, qui ne se trouve point dans les discours inspirés par des pensées purement humaines. C'est donc ici surtout que la vérité doit être l'unique fondement de l"é!oquenc€. Saint Augustin l'avait bien vu , lorsqu'il la présente comme la seule inspiration de l'orateur , et la foi, comme le principe de toute autorité sur les hommes '.
3. .\ul ne doit prêcher, dit saint François de Sales, qu'il n'ait trois conditions : une bonne vie, une bonne doctrine , une léf/itime inission. Cette théorie rentre dans celle de tout cet ouvrage , qui tend a conduire au beau par le bon et le vrai ^.
4. Par bonne doctrine, il faut entendre non pas une science parfaite, mais une science suffisante. Or le meilleur moyen d'apprendre et de devenir savant , c'est d'enseigner : en prêchant, on devient prédicateur. Le prédicateur en sait toujours assez, quand il ne veut pas paraître savoir plus qu'il ne sait.
Ne saurions-nous bien parler du mystère de la Trinité , dit saint François, n'en disons rien. >'e sommes-nous pas assez versés pour expliquer l'i«jp77«c?>;o de saint Jean, laissons-le la. Il ne manque pas d'autres matières plus utiles : il n'est pa.s question qu'on fasse tout.
5. La fin et l'intention du prédicateur doit être, dit saint François , de faire ce queNotre-Seigneur est venu pour faire en ce monde; et voici ce qu'il en dit lui-même : Je suis venu afin que mes brebis aient la vie , et Valent abondamment. En d'autres termes, la fin du prédicateur est que les pécheurs morts a l'iniquité vivent a la justice, et que les justes qui
* De dontrinô. ChrisU.
' L'éloquence sacrée nous a paru demander une rhétorique tout autre que celle rie l'éloquence profane , dont les préceptes vulgaires ont toujours quelque artilice d recommander.il ne peut en être ainsi de la chaire; et saint FrançoLs de Sales nous semble avoir si bien envisafjé la question, que nous .suivons en grande partie ses idées. Toutefois nous ne dirons rien de la mis&ionlérjiiime, ni delà bonne vie de.s prédicateurs; on sait c*" qu'il faut entendre par ces expressions.
possèdent déjà la vie spirituelle l'aient encore avec plus d'abondance en se perfectionnant de plus en plus.
6. Pour parvenir à cette fin , il faut que le prédicateur fasse deux choses y enseigner et émouvoir : enseigner les vertus et les vices; les vertus, pour les faire aimer, chérir et pratiquer ; les vices , pour les faire détester , conobattre et fuir : en somme, c'est donner de la lumière à l'entendement et de la chaleur à la volonté.
7. Plusieurs écrivains demandent, pour troisième moyen, que le prédicateur cherche à plaire ; mais il y a un plaisir qui suit la doctrine et le mouvement. En effet , quelle âme sensible qui ne soit extrêmement satisfaite d'apprendre saintement le saint chemin du ciel , qui ne ressente une consolation extrême de l'amour divin ?
Il y a une autre sorte de plaisir qui ne dépend pas d'enseigner et d'émouvoir , mais qui , par sa nature même , empêche souvent l'effet de l'enseignement et de l'émotion. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière , mondaine et profane, de certaines curiosités , de certains agencements de traits et de paroles ; en un mot, qui dépend entièrement de l'artifice . « Quant à ce moyen , dit saint François , je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser ; il le faut laisser aux orateurs du monde... Au sortir d'un sermon, je ne voudrais pas qu'on dît : Oh ! quHlest grand orateur! oh! qu Ht a une belle mémoire! oh! quHl est savant! oh! qu'il dit bien ! Mais je voudrais que l'on dit : Oh !que la pénitenceest belle ! oh! qu^elle est nécessaire! ou que l'auditeur, le cœur saisi de repentir , ne pût témoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie. »
8. La matière ou les sources de la prédication sont l'Écriture sainte, la doctrine des Pères et des Conciles , les traits tirés de la vie des Saints, et l'histoire naturelle, ce grand livre de l'univers. On peut y joindre quelquefois les histoires profanes, la fable, et les sentences des poètes.
9. L'Ecriture sainte ou la parole de Dieu , tel est le fondement de la prédication. Les passages en doivent être clairement et convenablement interprétés.
Si l'on se borne au sens littéral , il faut le puiser dans les commentaires des docteurs ; mais c'est au prédicateur ie le faire valoir , de peser les mots, leur propriété, leur ignification.
154 TRAITÉ DE LITTÉRATUBE.
Si l'on s'attache au sens allégorique , il faut qu-iï ne sente en rien la recherche , qu'il sorte naïvement de la lettre , qu'il soit bienséant , d'une étendue raisonnable , et d'une juste application.
Il existe encore deux autres sens : l'un moral , qui rapporte les traits de l'Écriture à ce qui se passe en l'âme et dans la conscience; l'autre ultérieur^ qui les rapporte à ce qui se passera dans l'autre vie. L'emploi de ces deux sens demande J^^s mêmes précautions que celui du sens allégorique.
(Foyez à la fin da vol. , n« 31, un extrait d'un sermon du P. Neuville , «ur le péehé mortel.)
10. Les sentences , tirées des Pères et des Conciles , doivent être en général choisies parmi les plus courtes, les plus saillantes et les plus fortes. Trop longues, elles amortissent le feu de celui qui parle et l'attention de ceux qui l'écoutent, sans compter que leur étendue expose le prédicateur à manquer de mémoire. Du reste , lorsqu'on les a citées en latin , il faut les rendre en français avec toute la force de l'original , et les faire valoir par d'habiles paraphrases ou de vives déductions.
Quant aux preuves tirées de la raison et de la théologie , elles se trouvent chez les docteurs et surtout dans saint Thomas ; mais il faut n'y prendre que ce qui paraît approprié à l'intelligence du commun des auditeurs.
1 1 . Les exemples des Saints ont une merveilleuse force et donnent un grand rehef à la prédication; il faut seulement qu'ils soient propres , présentés clairement et vivement appliqués. On doit se garder des descriptions inutiles , puisqu'il ne faut être ni si court que l'exemple ne pénètre pas , ni si long qu'il ennuie.
On doit aussi se garder d'introduire des colloques entre les personnes de l'histoire, à moins qu'ils ne soient tirés de l'Écriture ou fondés sur une apparente probabilité.
12. L'histoire naturelle, ce grand livre de l'univers, ce livre qui contient la parole de Dieu , mais en un langage que chacun n'entend pas, ce livre, dis-je, se prête admirablement aux comparaisons, aux paraboles, aux similitudes. Les Pères en sont pleins , et l'Écriture en offre mille exemples:
Fade adjformicam (Prov., c.vi, 6) : Paresseux, allez voir travailler la fourmi.
Sicuttjallina^conqref/at pullos suos màtih. , c.xxxiii, 37): Jérusalem. combien de fois ai-je foulu rassembler tes habitants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes !
Ouemadmodùm desiderat cervm ad fontes (Ps. XLl, l) : Comme le ceri soupire avec ardeur après les eaux des fontaines , ainsi mou ume soupire après vous , ô mon Dieu !
Pourquoi vous inquiétez vous "^ " ^ > - J ~
ne til gnificence
Les similitudes ont l'avantage d'éclairer l'entendement et d'émouvoir la volonté; mais il faut qu'elles soient justes sans longueur , fines sans recherche, ou simples sans négligence.
13. Si l'on emploie des histoires profanes, il faut les faire entièrement servira l'Évangile, à la vraie vertu chrétienne ; et séparer dans les actions ce qui est bien de ce qui est mal. C'est ainsi qu'en la valeur de César il faut séparer l'ambition ; en celle d'Alexandre, l'orgueil; en la chasteté de Lucrèce , son désespoir et son suicide , etc.
Quant aux fables des poètes, il n'en faut point, si ce n'est si peu, si à propos, si brièvement, que chacun voit qu'on n'en veut point faire étalage. Leurs vers sont utiles, et les anciens, même les plus scrupuleux, les ont parfois employés. Saint Paul cite Aratus et Ménandre. Mais pour les fables, on n'en voit qu'un exemple, celui d'Ulysse et des Sirènes , dans un sermon de saint Ambroise.
§ 2. — Delà Méthode à suivre dans le sermon.
\. Quelle est l'importance de la méthode? - a. Quelles doivent être le»X.^!îf » de la méthode? -s. De combien de manières peut-on prêcher sor une histoire ? - 4. Sur un texte ou siu- une maxime ? — 8. Sur un évangUe ou se trouvent plusieurs sentences? — e. Quel ordre faut-U garder dans les preuves?
1 . Il faut , dit saint François , tenir méthode sur toutes choses ; rien n'aide plus le prédicateur , ne rend sa prédication plus utile et n'agrée tant à l'auditeur.
2. La méthode doit être claire, manifeste et nullement cachée , <»omme le font plusieurs qui regardent comme un grand coup de maître de dérober leur méthode aux yeux de tout le monde. Mais de quoi sert la méthode, si on ne la voit pas et que l'auditeur ne la connaisse pas?
Or la méthode varie suivant que l'on doit prêcher ou quelque histoire, ou quelque sentence de l'Ecriture, ou
tout un évangile renfermant plusieurs sentences, ou la vie de quelque saint avec quelque sentence.
3. Quand on prêche une histoire, on a l'une des quatre méthodes suivantes à pratiquer :
1° On peut considérer combien de personnages renferme l'histoire que l'on veut prêcher, puis tirer de chacun quelque considération :
En la résurrection , on voit les Marie , les Anges , les gardes du sépulcre, et notre Sauveur. Dans les Marie, on voit la ferveur et la diligence ; dans les Anges, la joie et la jubilation ; dans les gardes, la faiblesse des hommes qui entreprennent contre Dieu; en Jésus-Christ, la gloire, le triomphe de la mort, et l'espérance de notre résurrection.
2** On peut prendre en un mystère le point principal , comme la résurrection dans l'exemple précédent; puis considérer les circonstances soit antérieures , soit postérieures à ce point :
La résurrection est précédée de la mort , de la descente aux enfers, de la crainte des Juifs qu'on ne dérobe le corps ; ce qui s'ensuit , c'est le tremblement de terre , la venue et l'apparition des Anges , la recherche des femmes , la réponse des envoyés célestes.
3" On peut en tout mystère considérer ces points : qui ? pourquoi? comment?
Qui ressuscite? Notre-Seigneur.— Pourquoi? pour sa gloire et pour notre bien.— Comment? glorieux, immortel, etc.
4» Après avoir proposé l'histoire par une courte paraphrase , on peut quelquefois en tirer trois ou quatre considérations, par exemple :
La l""^, ce qu'il en faut apprendre pour édifier notre foi; la 2^, pour accroître notre espérance; la 3^, pour enflammer notre charité; la 4^, pour nous porter à l'imitation.
4. li y a trois manières principales de prêcher sur un texte ou sur une maxime de l'Écriture :
1® Quand on veut prêcher une sentence, il faut d'abord considérer à quelle vertu cette sentence se rapporte ; puis examiner en quoi consiste cette vertu, quelles en sont les vraies marques, les effets, et quel est le moyen de l'acquérir ou de l'espérer;
2^ On peut montrer combien la vertu dont il s'agit est honnête, utile et agréable ;
3*" On peut enfin opposer les biens que cette vertu produit aux maux que fait naître le vice opposé.
5. Quand ou traite unévaugileoù se trouvent plusieurs sentences, il faut faire sur celles que l'on choisit ce qui vient d'être dit pour une seule sentence , se contentant de parcourir et de paraphraser les autres.
6. Quant à l'ordre qu'il faut garder dans les preuves, sanit trançois conseille de mettre au 1^' rang les passages de l'Ecriture; au 2% les raisons; au 3% les similitudes; et les exemples au 4% s'ils sont sacrés. S'ils sont profanes ils ne sont pas propres à fermer un discours ; car le discours sacre doit être terminé par une chose sacrée. Quoi qu'il en soit, le saint auteur demande que le discours enseigne l'auditeur du commencement jusqu'au milieu , et qu'il l'émeuve du milieu jusqu'à la fin.
§ 3. — De la Forme à suivre dans la prédication,
1. Quelle est l'Importance de la forme et comment faut-il dire en la Drédieatinn» - 2. Quelles doivent être les qualités de l'action? - 3/ Comment S être ?^^ menf doi"t on'finfr i ~ l' \\' P'-^dicateur doit-il s'abstenir" de flâneries p"^ «^'com- ^ ^hoTÎ 5 ^JT' .T" \^^ ^09* renfermés tous les préceptes de réloauence de enfant L'Jof^^^V^Î'"' "=^^^1" pulse-t-il toute son autorité? -s Quels P A II " î^^-^^^ — 9. A quoi se borne toute la rhétorique du prédicateur ? - 10. QueUe est l'mfluence de la vie sur l'éloquence du pré&eur? - u S^.r w auditeurs ? - 12. Quel est l'écueil principal du prédicateur ? ^"
1 . La forme , dit saint François , donne l'être et l'âme à la chose. Dites merveilles, mais ne les dites pas bien, ce n'est rien; dites peu et dites bien, c'est beaucoup. Comment donc faut-il dire en la prédication?
' IMI faut se garder des qya7iquam ' et longues périodes des pédants, de leurs gestes, de leurs mines et de leurs mouvements : tout cela est la peste delà prédication.
2« Mais pour l'avoir, cette forme, que faut-il laiie? En un mot, il faut parler affectionnément et dévotement, simplement et candidement, comme aussi avec confianceêtre bien épris de la doctrine que l'on enseigne, et des choses que l'on persuade. Le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice. Il faut que nos paroles soient enflammées, non par des cris et actions démesurés, mais par l'affection intérieure ; il faut qu'elles sortent du cœur plus que de la bouche. On a beau dire ; mais le cœur parle au cœur, et la langue ne parle qu'aux oreilles.
2. Je dis quil faut une action libre contre une certaine action contrainte et étudiée des pédants;
^Çe^ mot ne désigne ici qu'une longue période ou un long circuH de
168 TBAITÉ OB LITTERATUBB.
Je dis noble , contre l'action rustique de quelques-uns qui font profession de battre des poings, des pieds, de l'estomac* , contre la chaire : ils crient et font des hurlements étranges , et souvent liors de propos ;
Je dis généreuse , contre ceux qui ont une action craintive, comme s'ils parlaient à leurs pères, et non pas à leurs disciples et enfants;
Je dis naïve y contre tout artifice et affectation;
Je dis forte y contre certaine action morte, molle et sans efficacité ;
Je dis sainte , contre la manière adulatrice, parfumée et mondaine;
Je dis grave , contre certains qui font tant de bonnetades à l'auditoire, tant de révérences, et puis tant de petites cbarlataneries, montrant leurs mains, leurs surplis, et faisant tels autres mouvements indécents ;
Je dis un peu lente , contre une certaine action courte et retroussée , qui amuse plus les yeux qu'elle ne bat au cœur.
Je dis de même du langage qui doit être clair, net et naïf, sans ostentation de mots grecs, hébreux, nouveaux et courtisans.
3. La tissure du discours doit être naturelle , sans préface , sans agencement. J'approuve que l'on aise premièrement au premier point, secondement 3M second, afin que le peuple voie l'ordre.
4. Nul ne doit user de flatterie envers les assistants , fussent-ils rois , princes et papes.
Il y a bien certains traits propres à s'acquérir la bienveillance , et dont on peut user la première fois qu'on parle à son peuple, comme de témoigner le désir qu'on a de son bien, de commencer par des salutations, par des souhaits de le pouvoir aider au salut ; de même à sa patrie ; mais cela brièvement, cordialement et sans paroles attifées.
Nos anciens pères et tous ceux qui ont fait du fruit se sont abstenus de tous fatras et jolivetés mondaines. Ils parlent cœur à cœur, esprit à esprit, comme les bons pères aux enfants.
(Foyez k la un du vol., d° 32, quelques réflexions et quelques extraits sur les compliments.)
b. On doit finir par des paroles courtes , animées et vigoureuses. Ce qui convient le plus souvent , c'est une ré.
capitulation après laquelle on dit quatre ou cinq mots de ferveur, par manière d'oraison ou d*obsécration.
6. Tous les préceptes de l'éloquence de la chaire sont renfermés dans cette dernière considération de saint François : « Je finis en disant que la prédication , c'est la publication et la déclaration de la volonté de Dieu , faite aux hommes par celui qui est là légitimement envoyé, afin de les instruire et émouvoir à servir sa divine majesté en ce monde , pour être sauvés en l'autre. »
En effet, cette simple idée de la prédication suffit pour bien faire entendre ce que c'est que l'éloquence de la chaire. Rien de semblable dans l'éloquence profane ; il s'y trouve toujours quelque chose d'étranger qui vient au secours du génie. C'est un intérêt de faction, c'est un entraînement de parti, c'est une ambition cachée. Mais voici un orateur qui n'a rien pour lui de tout cela : cependant il commande avec autorité, et tout luiobéit. Quel est doncce prodige? C'est que cet orateur paraît au milieu des hommes, au nom de Dieu même. N'est-ce pas la une mission capable de donner à son langage un air d'inspiration qui ne ressemble à aucune autre éloquence ?
7. Il faut remarquer qu'il n'y a rien ici de chimérique. Véritablement l'orateur chrétien parle avec l'autorité du Ciel ; c'est pour cela qu'il voit à ses pieds les peuples tout entiers. Les grands de la terre viennent se confondre devant sa chaire avec la multitude; les savants se mêlent aux hommes incultes ; une même puissance abat toutes les vanités; la gloire humaine n'a plus ses distinctions ni ses titres ; la majesté même des rois disparaît en quelque sorte devant un mortel. Cette seule image ne réalise-t-elle pas toutes les idées que l'on a jamais pu se faire de l'éloquence? On la voit ici, en effet, avec toute sa grandeur; elle domine les volontés les plus rebelles, elle brise les cœurs, elle s'enflamme à l'aspect des autels sacrés, elle ouvre les voûtes célestes pour en faire descendre des feux vengeurs , elle pénètre dans les abîmes, elle épouvante les consciences , elle console la ver- 'i, elle encourage le malheur; jamais la parole humaine ne fut appelée à remuer ainsi tout ce qu'il y a de mystérieux aans le cœur de l'homme , à dompter ses passions ardentes ou à exciter ses mouvements vertueux. Aussi ce n'est plus ici seulement la parole humaine , c'est encore la parole de Dieu, terme vulgaire, mais su-
blime, qui donne une juste idée de la majesté de cette éloquence.
8. Cette unique pensée peut être pour le prédicateur la source des plus hautes inspirations. Rien n'agrandit le talent de l'orateur comme de songer qu'il parle avec autorité à des peuples qui sont obligés de l'entendre. Alors il s'oublie lui-même; il faut qu'il se rende digne de représenter celui qui lui a confié l'admirable puissance d'annoncer sa parole aux hommes. C'est l'image des prophètes , qui ne parlaient jamais d'eux-mêmes , mais qui prêtaient seulement leur voix à l'esprit intérieur qui se servait d'eux pour annoncer d'immortelles ou d'effrayantes vérités.
9. Aussi toute la rhétorique du prédicateur , bien différente de celle des orateurs profanes, se borne à ce mot de saint François de Sales que nous avons cité : La prédication est la déclaration de la volonté de Dieu; et par conséquent il faut au prédicateur chargé d'une si solennelle déclaration , une longue et savante méditation de cette volonté redoutable. Rien d'humain ne doit se montrer dans une éloquence toute céleste. Une foi profonde est la préparation de l'crateur ; une piété vive est toute sa force ; et après cela les paroles ne ma^uent pas au zèle. Plus le cœur est pénétré d'amour et de foi , plus l'éloquence est entraînante et impétueuse. C'est ce qu'ont pensé tous les prédicateurs qui n'ont pas fait de leur mission un trafic d'amour-propre ; et l'un d'eux , le père Lejeune , disait avec une naïveté ingénieuse : « Le premier avis que je vous « donne pour bien prêcher, c'est de bien prier Dieu ; le se- « cond, c'est de bien prier Dieu; le troisième, le qua- « trième, le dixième, c'est de bien prier Dieu*. »
C'est à cela que se réduisent , en effet , tous les préceptes d'une prédication chrétienne.
10. Lorsqu'on dit que, pour parler avec autorité, les orateurs doivent se présenter avec une vie pure et sans reproche , on fait entendre avec une juste raison que la sainteté de la vie supplée même à l'éloquence des discours. Mais , ici , elle devient l'éloquence même. L'orateur qui a fait de longs efforts pour se rendre digne par sa seule vertu de prêter sa voix aux vérités de la religion , a par là même admirablement disposé son génie à leur donner toute la
* Préface deà Sermons da P. Lejeune.
puissance qu'elles peuvent acquérir par la parole. Chose merveilleuse ! plus l'orateur oublie les artifices ordinaires de l'éloquence , plus il est sûr de dominer les cœurs et les volontés ; c'est la foi et la piété qui donne à son langage toute son autorité. Il est grand et prophétique, parce qu*il ne songe pas à être orateur; sa vertu lui fait oublier son propre génie, et son génie devient plus puissant par cet oubli même. C'est alors que Dieu même parle par sa bouche , et ses inspirations sont sublimes parce qu elles n'ont rien de profane et de mortel.
1 1 . D'un autre côté , l'aspect de sa piété et de ses vertus est pour les peuples un attrait qui les dispose à le bien entendre. Ceci est vrai pour tous les genres d'orateurs , mais surtout pour le genre d'éloquence qui a pour objet de prêcher les vertus et la piété. « Par cette disposition , dit le père Rapin , le prédicateur s'attire la vénération des peuples , et imprime dans leurs esprits ce respect profond qui est dû à la parole de Dieu... Avec quel front peut-on la prêcher , sans lui rendre témoignage par la sainteté de sa vie et par une conduite irréprochable?... Qu'on cherche tant qu'on voudra le secret de bien prêcher et de convertir, on trouvera que ce n'est que par l'humilité , par la mortification et par la vie édifiante que fructifie d'ordinaire la parole de Dieu'. »
12. La vanité est l'écueil du prédicateur. En effet, l'homme qui parle à de grandes assemblées est toujours tenté de croire que c'est à son génie qu'il doit le haut ascendant qu'il obtient sur elles ; c'est une des illusions de l'éloquence populaire, et cette illusion est plus sensible peut-être dans la chaire , à cause de la domination que l'orateur exerce sur des multitudes qu'un sentiment religieux abaisse à ses pieds. Mais l'amour de la gloire , qui peut devenir pour les autres orateurs une puissante inspiration , n'est jamais poui l'orateur chrétien qu'une source d'égarements et qu'un principe de décadence , comme si Dieu voulait ainsi témoigner que le triomphe de sa parole ne tient point au génie de l'homme ; ou du moins , et c'est encore ici une haute leçon pour le chrétien , que la perfection du génie ne tient qu'à la perfection de l'humilité et de la vertu.
* Réflexions sur l'éloquence.
162 TBAITÉ DE LIÏTÉliATURE.
Cet enseignement , dit M. Laureiitie , à qui nous empruntons ces dernières paroles, peut paraître nouveau à des gens simplement lettrés. Telle est pourtant l'éloquence de la chaire. Partout ou elle se montre grande et imposante, on voit que l'orateur n'a pas même songé à faire briller son génie. Il est sublime parce qu'il s'oublie lui-même; et , par une raison contraire , il cesse d'être éloquent aussitôt qu'il songe à le devenir.
§ 4. — De l'Eloquence des Pères et des Missionnaires.
I. Où se trouve l'idéal de l'éloquence de la chaire relatlTement à ses eff«t5 ? — 9. Que produit la vive comictioD du cœur dans les oratears sacrés? — ». Comment l'éloquence des Pères et des Missionnaires a-t -elle tant d'eflicacité? — 4. Quelle est la prédication qui convient au peuple" — it. Commeat les prédicateurs peuvent^ls se rapprocher de l'éloquence populaire?
1. C'est dans les Pères de l'Église, c'est dans nos Missionnaires et dans nos grands prédicateurs , quand ils se • rapprochent des uns ou des autres , que se trouve l'idéal de l'éloquence sacrée relativement à ses effets. Sans doute, La simplicité de la foi , la perfection de la vertu ne mettent pas l'orateur à l'abri des défauts de langage, tels qu'ils se produisent dajis les temps de décadence ou dans les âges grossiers ; mais on ne peut espérer d'arriver à l'éloquence sublime et efficace, qu'en s 'abandonnant aux inspirations d'une piété humble et désintéressée. C'est ici le trait distinctif des Pères et des Missionnaires. Ce qui rend leurs discours admirables, c'est un air d'aban'ion et de candeur , c'est l'entraînement de leur conviction , c'est la chaleur de leur zèle, c'est leur amour des hommes et leur désir de les sauver; c'est en un mot l'élan d'une âme uniquement préoccupée du besoin de dompter les passions humaines et de faire triompher la foi de Jésus-Christ.
2. Avec cette vive conviction des cœurs, l'éloquence de la chaire est toujours sûre d'avoir ses inspirations et ses chefs-d'œuvre , même dans les temps de mauvais goût. La raison en est simple : c'est que cet unique besoin de répandre au dehors des sentiments intimes fait de lui-même rentrer l'orateur dans les règles de la nature , qui sont celles du î^oût le plus pur. Les vives émotions du prédicateur le préservent de la recherche et des jeux d'esprit ; ou , s'il cède de temps en temps à l'influence de son époque , l'éloquence naturelle qu'il trouve au fond de son cœur le rend bientôt à ce que le goût a de plus digne , de plus gracieux et même
de plus poli. Laissons donc, dit Fénelon % aux Pères de l'Église quelques fautes de langage qui tiennent à leur siècle: ùTertuUien, quelque dure métaphore; à saint Cyprien, quelque période enflée; à saint Ambroise, quelque endroit obscur ; à saint Augustin, quelque antithèse subtile et ri mée : ce sont là des défauts qui tiennent a la décadence universelle; mais, à côté de ces imperfections, brillent les plus beaux traits d'éloquence et les plus étonnants chefs-d'œuvre de l'esprit.
3. L'éloquence des Pères et des Missionnaires tire toute son efficacité de ce qu'ils se jettent eux-mêmes dans la foule, de ce quils s'associent à leurs auditeurs, de ce qu'ils deviennent leurs égaux et leurs frères, de ce qu'ils espèrent et craignent avec eux. Bridaine n'y manquait jamais :
Pauvres de Jésus-Christ, disait-il , je suis pauvre comme vous, je n'ai rien ; mais Dieu m'a donné une voix forte pour pénétrer jusqu a i âme du riclie, et pour y porter la compassion et vos besoins.
L'éloquence des Pères et des Missionnaires est simple, pathétique , inspirée ; les ornements de la parole ne sont pour rien dans l'effet qu'elle produit, et il n'y a d'éloquence enfin que parce qu'il y a un sentiment profond d'humilité.
(Foyez à la fin du vol. , n° 33, quelques effets produits par l'éloquence des Pères.)
4. Il devrait, dit Marmontel, y avoir pour le peuple, dans une ville comme Paris , une mission perpétuelle ; car , dans les instructions qui lui sont adressées, on n'emploie presque jamais l'éloquence qui lui convient. C'est surtout avec lui qu'elle doit être en sentiments et en images; c'est avec lui que le premier talent de l'orateur est l'action. Nos beaux parleurs font vanité de mépriser les missionnaires : c'est d'eux pourtant qu'on doit apprendre à parler au peuple avec fruit , à l'attirer en foule, à le frapper des vérités qui l'intéressent, à le toucher, à l'émouvoir. Bridaine n'était-il pas un modèle de cette éloquence populaire , lorsqu'il disait en prêchant la Passion :
Pal lu , mes frères , dans les Livres Saints , que lorsque sur les chemins on trouvait un homme assassiné , on faisait assembler tous les habitants d'alentour, et on les faisait tous jurer l'un après l'autre , sur le cadavre, qu'ils n'étaient ni auteurs ni complices du meurtre.
Mes frères, voilà l'homme qu'on a trouvé assassiné, ajffltitait-il en mon-
» Lettres sur l'éloquence.
trant un crucilix; que chacua de vous approche donc, et qu'il jure, s'il l'ose , qu'il n'a point de part à sa mort. ( Foyez à la fin du vol. , n° 34, d'autres exemples de Bridaine.)
A côté de ce mouvement , on peut citer c^lui du P. Duplessis, qui évoquant tous les hommes au pied du tribunal de Dieu pour être jugés , les interrogeait , répondait pour eux, et enfin prononçait leur sentence. Qui étes-vous ? disait-il. Je suis un marchand... Et vous ? Je suis un procureur Etvous? Je suis un artisan Et à l'instant il
énumérait les vices et les crimes qui se rapportent plus particulièrement à chacune de ces conditions. Jusqu'ici cette scène peut paraître ridicule à un académicien , bien qu'ap^-ès tout ce soit un moyen assez animé de reprocher aux hommes leurs bassesses et leurs injustices. Mais le P. Duplessis continuait toujours : Etvous? et vous? et enfin on le voyait abaisser son front , et répondre d'une voix humble et tremblante : Je suis le missionnaire Duplessis. Alors il accusait sa faiblesse et son indignité, il demandait pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas sanctifié le rai-, nistère de la parole, et de n'avoir pas fait fructifier ses prédications par une vie plus édifiante ; enfin il tombait à genoux, et suppliait ses auditeurs de joindre leurs prières aux siennes pour désarmer la colère de Dieu, et pour détourner la foudre qui était prête à les frapper tous. Y a-t-il dans l'histoire de l' éloquence humaine quelque chose de semblable à un mouvement si simple et si dramatique ?
5. Les prédicateurs peuvent se rapprocher de l'éloquence populaire par les formes de leurs discours , par la simplicité de leur langage , par la variété de leurs tours ; ils auront ce mouvement particulier , qu'on peut appeler mouvem£nt de missionnaire, s'ils sont dramatiques et passionnés , s'ils savent donner de la vie à tout ce qu'ils disent. Tel est Bossuet, dont les sermons, mal appréciés, sont peut-être les plus étonnantes créations de la chaire. Massillon ne manque pas de cette popularité entraînante , et il en aurait encore davantage si sa diction n'éblouissait pas souvent l'esprit au moment où le cœur ne demande qu'à être ému. Bourdaloue d'^.vient aussi populaire lorsqu'il sort de ses méditations stîlennelles pour donner à son discours quelques mouvements d'éloquence. Quant à Fénelon, son onction touchante et la magnificence de sa parole le rapprochent des Pères, des Missionnaires et de Bossuet.
{VvMcz H la lin du vol. , n" 35 , quelques extraits des sermons de Rr*suet et de Fénelon.)
§ 5.— Des Applications principales de l'éloquen^^, sacrée.
^g^^ ler^ — Sermon et Prône.
,. Qu'cst-ce que le sermon? - *. Qu'est-ce que le prône et quelles en doivent être les quaùtcs ?
1 Le sermon est un discours régulier, où le prédicateur traite un point de doctrine ou de morale C'est au sermon que se rapporte la théorie qui a été développée plus haut
'^ 2' Itplône est un discours dans lequel on explique Té- Dître ou révangile du jour. L'ordre, la simphcite, la clarté, ?els endoiventêtrelescaractères. Ces qualités n'en excluent pas l'onction, ni par conséquent l'éloquence.
Abt. il — Panégyrique.
,. Qu'est-ce que le panégyrique ^\t.Tltl'T.n1i!n\t'\l preSè^fperTec: Quel est le double objet du panégyrique et d ou ^nr^^^^^^^ «on? - -■>. Quels sont les défauts les plu^ordmairesae P -j^^^;^^^ 1p ^ujet d un est la première règle du Pan^gynque? - s- ^^J^ laiu u i '^^^ ^3^^ le piap
style du panégyrique?
1. Le panégyriqw est un discours uniquement consaci-é , dans la chaire, à la louange des saints. Cette sorte de dis- ^"rs dérfve d'un antique 'usage de l'Eglise, Q"' " u jamais mourir un serviteur de Dieu ^ans ven r aup es de la tombe rappeler ses pieux exemples , afl" d encomage' les fidèles par le souvenir de sa piété. Amsi "l^i^^ devenait un sujet d'édification comme sa vie ; ^^"^"^^ qui servait à consacrer la mémoire des vertus chretenne, était naturellement rappelée à son ob)et P"™'"' ' f '"' "J' faire triompher par son autorite tout ce qui peut renttre
l'homme meilleur. , > j ui„ „i,i^t /i»
2. Le panégyrique des saints a (donc) pour double objet de les honorer par l'éloge de leurs vertus , et de nous ed.f.e en nous portant a l'imitation de ces vertus Mais il y a en cela deux écueils à éviter : l'un, de s attacher tel çme il a exalter les vertus des saints, qu'on en néglige 1 instiuc-
tion ; l'autre , de donner à l'instruction tant d'étendue qu'à peine fasse-t-ou connaître les actions et les vertus des saints. C/est donc du juste mélange des éloges et de la morale que résulte la première perfection du panégyrique.
3. Le défaut le plus ordinaire des panégyriques, c'est de ne point peindre nettement le caractère du personnage. On s'arrête en quelque sorte aux extrémités , aux surfaces et aux dehors, au lieu de pénétrer dans le fond du sujet ; et la plupart des panégyriques, distingués les uns des autres uniquement par le titre , conviennent parfaitement à tous les saints du même état , et n'en caractérisent par conséquent aucun.
Un autre défaut très-commun, c'est une exagération maladroite qui affaiblit tout: en outrant tout, la circonspection d'un panégyriste est la plus sûre garantie de sa bonne, foi; et il devient d'autant plus persuasif qu'il montre plus de mesure. On ne célèbre avec un plein succès les héros de la religion qu'en amenant l'admiration publique , exaltée par vos récits, à renchérir sur le tribut de vos éloges. C'est donc par des faits et non par des phrases que l'on peut accréditer leur renommée ; mais ces faits, il faut savoir les choisir, les combiner, les graduer, les lier, les grouper, les diriger vers le but moral qui doit les réunir , et en former un faisceau de preuves triomphantes qui étalent toute la richesse du sujet , en donnant à la fois de Tautorité et de l'intérêt à la louange.
4. C'est surtout en composant ces éloges sacrés qu'on doit avoir présent à son esprit cette maxime si lumineuse de Boileau : Rien n'est beau que le vrai. Sans doute , il est permis d'embellir les faits par des rapprochements ou par des contrastes, pourvu qu'on se borne à ces innocents artifices de t^éloquence; mais il serait absurde d'affecter une fausse admiration que tout le monde apprécie et que personne ne partage. Les éloges vagues , les lieux communs , les épithètes accumulées , les sophismes de J'adulation , les exagérations du mauvais goût, décèlent l'ignorance ou la mauvaise foi, et repoussent aussitôt la confiance de l'auditoire. Que l'orateur se souvienne donc toujours qu'il est assis dans la chaire de la vérité , qu'il est environné d'une foule d'auditeurs calmes et instruits; que tout ce qui s'étend au ddlà des bornes de la vraisemblance devient révoltant;
ÉLOQUENCE. ^#î
qu'on lie trompe jamais impunément l'opinion publique , et que les hommages excessifs avilissent celui qui les rend, sans élever jamais celui qui les reçoit. <►
5. Lorsque le sujet d'un panégyrique est fécond en événements , la manière de le traiter doit naître du récit historiqAie, sans l'interrompre, sans que les faits soient étouffés sous un amas de réflexions communes qui, se présentent assez d'elles-mêmes à tous les auditeurs. Une méthode trop didactique serait funeste au discours, dont elle suspendrait la marche progressive : mais pénétrez-vous profondément du caractère distinctif et des actions dominantes de l'homme que vous célébrez; environnez-le de ses contemporains, et peignez les intérêts , l'esprit , les mœurs de son siècle ; rassemblez , rapprochez tous les détails de sa vie qui tendent au même but, pour en former vos masses; classez, pour ainsi dire , les vertus , les talents , les succès , les obstacles, les malheurs que l'histoire vous offre, et vous donnerez alors à vos éloges toute la rapidité d'une composition dramatique, toute la progression du raisonnement, tout , l'intérêt de l'éloquence.
^ 6. Il ne faut point perdre de vue , dans le plan d'un panégyrique , l'ordre progressif ou la disposition oratoire des Siits, afin que le discours , ainsi gradué , non sur les seuls faits historiques , mais sur les rapports naturels des événements, ne paraisse que le développement du sujet. Aussi n'est-on pas médiocrement étonné , quand on a lu dans Massillon les circonstances de la mort ou du martyre d'un samt , de voir que l'orateur vous annonce ensuite la seconde partie du même panégyrique. Cette confusion du plan anéantit l'intérêt du sujet; et l'auditeur, trompé sans cesse parce désordre historique, se retire sans connaître celui dont il vient d'entendre parler. Eh ! qu'est-ce donc qu'un éloge qui ne montre point l'homme auquel il est consacré , et après lequel on est encore forcé d'aller consulter son histoire , si l'on veut se former des idées bien nettes de \ sa vie?
7. Il y a quatre choses à considérer dans un panégyrique : le plan, le récit, les ornements du récit , et l'instruction.
■^^ 8. Il n'est pas nécessaire que le plan emhrasse absolument toute la vie du saint qu'on veut louer : un projet aussi vaste ne convient qu'à l'histoire. Il suffit au panégyriste
Sb8 TRAITE DE LITTBRATUKE.
de choisir parmi les vertus de son héros les plus éclatantes, celles qui formaient son caractère distinctif , et qui ont été l'âme de ses principales actions. Ce choix , fait avec soin , donnera un plan , amènera les divisions , et répandra dans tout le discours un ordre satisfaisant.
9. L'exorde dans le panégyrique demande plus d'ornements et de beauté que dans les autres discours de morale. Il faut néanmoins éviter de trop briller d'abord. Ce n'est que peu à peu que l'orateur chrétien doit se montrer avec toute la pompe religieuse du discours. Dans ces sortes d'exordes, le principal- mérite consiste à faire voir, dans un court abrégé , la vie du saint qu'on célèbre.
1 0. En général , les panégyriques des saints doivent être , comme leur vie , sérieux , graves et édifiants ; le style doit porter ces caractères ; le véhément et le familier ne conviennent pas. Enfin il vaut mieux insister sur les moyensqui les ont sanctifiés que sur les actions qui les ont rendus célèbres , selon cette pensée de Bourdaloue , qu'il faut beaucoup moins songer à louer les saints qu'à leur donner des successeurs.
On peut citer comme un modèle le panégyrique d'un grand saint loué par un grand prédicateur ; c'est l'éloge de saint François de Sales, par Bourdaloue. En voici l'analyse :
Sujet. Dieu l'a fait saint par l'efficace de sa foi et de sa douceur. C'est l'éloge que rÉcriture fait de Moïse, et qui convient parfaitement a saint François de Sales ; sa douceur a été tout évangélique , et doit nous servir d'instruction et de modèle.
Division. François de Sales, par la force de sa douceur, a triomphé de l'hérésie (i'* partie). François de Sales , par l'onction de sa douceur, a rétabli la piété dans l'Église '(2* partie).
Première partie. François de Sales, par la force de sa douceur, a triomphé de l'hérésie. En quel état se trouvait le diocèse de Genève lorsqu'il en fut faitévèque? l'hérésie y était dominante, et ce saint pasteui' y convertit plus de soixante-dix mille hérétiques. Mais par ou opéra-t-il ce miracle? ce fut surtout par sa douceur. 1° Douceur patiente qui lui rendit tout supportable ; 2° douceur entreprenante et agissante qui lui rendit tout possible,
1° Douceur patiente. Il a eu à supporter les calomnies, les insultes, les révoltes , les attentats. Mais sa douceur a souffrir tout et a pardonner tout le fit aimer de ceux mêmes qui s'étaient élevés contre lui , et par là il les gagnait.
2° Douceur entreprenante et agissante. Il a paru dans les cours des princes comme un Elle. De tous les avantages qu'ils lui ont offerts, il n'en a accepté aucun ; l'unique grâce qu'il en voulut obtenir, ce fut l'extirpation de l'hérésie : comljien de courses apostoliques et de voyjiges lui en a-l-il coûté! coaibiLMi de veilles et de travaux! Mais ce qui donnait à tout cela une merveilleuse efficace, c'était sa douceur : par la doctrine on convainc les esprits, mais par la douceur on gagne les cœurs.
De là. double instruction ; 1° Apprenons à estimer notre foi, pour laquelle
éloquein*;e. 169
Irancois de Sales a si divinement combattu; et cuitivons-la dans nousmêmes comme il l'a cullivée dans les autres;
•2" Traitons le prochain avec douceur. C'est par là que nous le corrigerons, plutôt que par une autorité dominante et par une sévérité outret : bi nous sommes sévères, soyons-le plus pour nous-mêmes que pour les autres.
Deuxième partie. François de Sales, par Tonction de sa douceur . a rétabli la piéledansTE^ilisé. Il Fa rétablie : i'' par la douceur de sa doctrine; 2° par la douceur de sa conduite; 3° par la douceur de ses exemples.
1° Par la douceur de sa ductrine. Ce n'est pas qu'elle ne fût très-sévère dans ses maximes; mais l'onction qu'il y mettait, soit en prêchant, soit en conversant, soit en écrivant, lui donnait une grâce particulière et la faisait recevoir avec plus de fruit.
2= Par la douceur de sa conduite dans le gouvernement des dînes. Témoin cet ordre illustre de la Visitation qu'il a institué, et dont le principal esprit est un esprit de charité.
3^ Parla douceur de ses e.vemples. La Providence î'a attaché, ce semble, à une vie assez commune, afin qu'elle nous devint imitable. 11 a borné toute sa sainteté dans les devoirs de son ministère, et c'est surtout dans les devoirs de notre condition que doit consister notre piété ; mais, du reste, que cette parfaite observation des devoirs de chaque état coûte dans la pratique.' Qu'il faut pour cela se faire de violences et remporter de victoires !
(Voyez n° II , à la lin du vol., n° 36, un extrait du panésyrique de saint André, par Bourdaloue.)
Abt. III. — Oraison funèbre.
I. A quelle éloquence l'oraison fuuèbre appartient-elle de nos jours? — 2. Quel reproche fait-on à l'oraison funèbre sous le rapport de l'éloge? — 5. Quel parti la religion tirc-t-elle de l'oraison funèbre? — 4. Peut-on reprocher à l'oraison funèbre de n'être réservée que pour les rois et les grands? — a. Sur quui doit être fondée l'oraison funèbre ? — 6. Quelles sont les ressources que présente ce genre de composition? — 7. Quelles en sont les difficultés?— s. Oue doit offrir le texte de l'oraison funèbre? —9. Qu'v a-t-il à observer sur l'exorde? — 10. Sur la division ? — 1 1. Sur la narration , là confirmation et la réfutation ?
^. 1. \J oraison funèbre, telle qu'elle est parmi nous, appartient, comme le sermon, au seul christianisme. Ce panégyrique, tout religieux, a, chez les chrétiens, un double objet : le premier, de proposer à l'admiration, a la reconnaissance , à l'émulation , les vertus et les talents qui ont brillé dans les premiers rangs de la société; le second, de faire sentir a toutes les conditions le néant de toutes les grandeurs de ce monde, au moment ou il faut passer dans l'autre.
2. La philosophie a réprouvé ce genre d'éloquence,^ parce qu'il n'est pas toujours conforme à la stricte vérité de l'histoire. C'est confondre deux choses tout à fait distinctes. On ne saurait, en effet, exiger de l'orateur qui loue , la même fidélité , la même rigueur que de l'historien qui raconte. L'éloquence de l'un a pour objet de donner plus de force à l'exemple du bien ; le but principal de l'autre wit de se servir de l'exemple du bien comme de celui du mal ,
ÏRAITK DE LITTÉK. — liUEl . U l.l.on- i>
î70 TBAITE DE LlTTEBATUfiE.
pour faire voir que tous les deux, en quelque rang que l'on boit, n'échappent point aux regards de la postérité. Ainsi tout ce qu'on demande au panégyriste , c'est qu'il ne loue que ce qu est louable, et que son art, qui est celui de faire aimer la vertu, ne soit jamais celui d'excuser le vice. Ce n'est point à lui de montrer Thommetout entier; il n'a pas devant lui l'espace de l'histoire, il n'a qu'une h^lire à parler ; et ce doit être pour saisir dans son sujet tout ce qui peut agrandir en nous l'amour du devoir et l'idée du beau.
3. La religion est admirable dans l'ingénieuse fécondité des leçons qu'elle donne aux hommes. La ou la sainteté ne se présente pas avec son humilité profonde, et ou la gloire , au contraire , se montre avec toutes ses vanités et tout son éclat, la religion trouve encore le moyen de donner de grands enseignements de piété. Elle sait abaisser les grandeurs des rois au pied d'un tombeau ; elle brise les monuments de l'orgueil ; elle confond la sagesse humaine ; elle étonne et déconcerte la raison des philosophes; elle trouble les conseils de la politique; elle montre partout la Providence dans les événsments les plus contraires, dans la chute des empires et dans la restauration des trônes, dans les calamités profondes et dans les éclatantes prospérités ; et ainsi elle apprendaux puissants etaux hommes de la terre, que rien n'est permaneni dans leurs projets, ni dans leurs espérances, ni dans leurs triomphes.
4. On reproche encore à l'oraison funèbre de n'être réservée que pour les rois et les grands , et l'on demande pourquoi la religion même accorde au rang ce qui ne devrait appartenir qu'à la vertu. Mais l'oraison funèbre, avec les caractères que nous venons de marquer et qui sont les siens, est un honneur public , qui non-seulement ne répugne en rien au christianisme, mais qui même est conforme à son esprit. L'Évangile ordonne d'honorer les puissances, comme instituées de Dieu. Ce dernier hommage que l'Église leu- rend ne tend, comme tous les autres, qu'à édifier, comme aussi à entretenir et à fortifier le respect qu'elle nous prescrit pour ceux que la Providence a placés au-dessus de nous. Si elle ne décerne point ces honneurs solennels a des particuliers, c'est que l'Etat n'en décerne aucun aux conditions privées , et qu'elle doit , dans les cho:3t;s (.xtérieures et temporelles, suivre la marche du gouverncitiL ni.
D'ailleurs, la puissance de la mort et l'horreur du tombeau , si frappantes quand il s'agit de la mort et du tombeau d'un roi , seml)lent s'affaiblir dans les rangs inférieurs ; et les coups qui toinhentsur de moindies victimes paraissent moins effrayants. L'orateur chrétien, qui ne déplore pas la mort d'un roi ou d'un grand capitaine, n'a plus le pouvoir d'effrayer l'imagination par des contrastes de grandeur et de faiblesse , de gloire et de néant. Il est donc naturel que ceux qui longtemps ont occupé la scène du monde, conservent une piace clans le sou\enir des hommes; et c'est avec justice que l'oraison funèbre n'est attribuée cfu'a la grandeur et à ia puissance, puisque c'est ainsi seulement qu'elle présente un intérêt durable et une réelle utilité.
(Voyez à la fin du vol. ,n» 37, la narratioa de la mort d'Henriette d'Angielerre , avec un développement littéraire.
5. Faite pour la chaire, l'oraison funèbre tient beaucoup du sermon, etdoitêtre, comme lui, fondée sur une doctrine céleste, qui ne connaît de vraiment bon, de vraiment grand , que ce qui est sanctifié par la grâce, et qui foudroie toutes les grandeurs du temps avec le seul mot d'éternité. Il en résulte pour l'orateur un double devoir: il tant que, pour remplir son sujet, il exalte magnifiquement ce que fut son héros selon le monde ; et que , pour remplii- son ministère , il termine tout cet héroïsme au néant , selon là religion , si la piété ou la pénitence ne l'a pas consacré devant Dieu. Ce plan n'est contradictoire que pour îHrréflexion, et difficile que pour la médiocrité : c'est, au contraire, une grande vue en morale, et un puissant véhicule pour le talent oratoire. En abattant d'une main ce qu'il a élevé de l'autre, l'orateur chrétien ne se combat pas lui-même ; il ne combat que des illusions, et avec d'autant pltts de supériorité, qu'après avoir, comme par complaisance, accorde ce qu'il devait au siècle et a ses coutumes, il semble se jouer de toute la pompe qu'il a étalée un moment, et fait voir a ses auditeurs détrompés combien ce qu'ils admirent est peu de chose, puisqu'il ne faut qu'un mot pour en montrer le vide, et qu'un instant pour en marquer le terme.
6. Ce genre de composition a donc de merveilleuses ressources pour l'imagination et pour l'instruction ; il est plus étenda , plus élevé , plus varié que le iermon dans la pein-
172 TJRAiTE 1)K LITTEBÀTUKE.
ture des talents , des vertus , des travaux qui ont illustra les empires, et servi ou embelli la société ; il devance l'histoire et peut prendre un ton plus haut qu'elle. Heureux, quand elle n'a pas ensuite à le démentir ! Mais combien imposante et majestueuse doit être la voix qui se fait entendre aux hommes entre la tombe des rois et l'autel du Dieu qui les juge! Ailleurs , le panégyriste des héros est d'autant plus intimidé qu'il a plus à faire ; il borne son ambition et ses efforts à n'être pas au-dessous du sujet, à égaler les paroles aux choses. Ici, l'orateur sacré, planant au-dessus de toutes les grandeurs , les voit d'en haut, tient d'une main la couronne qu'il pose sur leur tête, et de l'autre l'Évangile qui renverse toutes les couronnes devant celle de l'éternité.
7. Si cette sorte d'éloquence est ce qu'il y a de plus grand et de plus capable de frapper l'imagination des peuples, c'est aussi celle qui demande le plus d'élévation dans le génie , de majesté dans le ton , le plus de force et de dignité dans le style. L'auditeur est prévenu d'avance en faveur du personnage dont il vient entendre l'éloge, et l'orateur a plutôt à craindre de rester au-dessous de ce qu'on attend de lui, que de paraître trop riche et trop sublime. Bossuet a seul rempli l'idée que l'on peut concevoir d'une oraison funèbre; il faut même dire que lui seul nous a donné l'idée d'une création si nouvelle et si merveilleuse; jusque-là , on n'avait guère compris l'immense étendue de la carrière que la religion pouvait ouvrir encore à ses orateurs. Fléchier manque de cette vue perçante, de cette hauteur d'esprit qui embrasse tous les événements d'une époque , et les fait ressortir dans l'histoire d'un homme. Mascaron n'est guère cité que dans les collèges ; et quant à Massillon , ses admirateurs n'ont jamais pu retenir que le mot imposant par lequel il commence l'Oraison funèbre de Louis XIV : Dieu seul est grand, mes frères.
8. Le texte , tiré des livres Saints , doit offrir comme un éloge sommaire du héros , et mettre d'abord sous les yeux sa vie et son caractère , ou se prêter à des applications faciles et à des développements heureux.
9. L'exorde jouit, dans l'oraison funèbre, de tous ses avantages : images brillantes , langage pompeux, figures hardies , réflexions frappantes , tout est à la disposition de l'orateur ; mais il faut que le goût le plus sévère y préside.
ELOQUENCT?. 178
On peut citer comme des chefs-d'œuvre les exordes de l'Oraison funèbre de Louis le Grande par Massillon; de Twrenne,^diV Fléchier, et de la ReJyie (V Angleterre , par Bossuet.
10. La division doit être Insensiblement amenée par des développements délicats. Il n'est pas nécessaire qu'elle soit toute renfermée dans le texte , mais il faut qu'elle en soit tirée. En outre, on doit prendre garde de faire briller l'une des parties aux dépens de l'autre. L'éloquence doit aller en croissant , non du faible au fort , du mal au bien , mais du bien au mieux, et de l'intéressant au plus intéressant encore. Enfin , la sainteté de la chaire ne permettant pas de se borner à des éloges purement humains, la division doit toujours avoir pour but la religion et la piété, sans lesquelles il n'y a pas de véritable gloire.
1 1. La narration, la confirmation et la réfutation sont ordinairement mêlées ensemble dans l'oraison funèbre; mais ici se présente quelquefois un écueil dangereux. Ce sont les fautes réelles que le héros a commises , et les éclipses que sa gloire a subies: faut-il les dissimuler, les passer sous silence, ou les avouer?
La dissimulation la plus adroite est toujours un outrage à la vérité , qui , d'ailleurs , ne perd jamais ses droits. Si le héros est excusable , il faut l'excuser ; mais s'il est coupable , il n'est pas permis de le présenter comme innocent.
Le silence est moins répréhensible que la dissimulation, mais il est rarement utile à la mémoire du héros. Bossuetet Fléchier n'ont pas fait oublier, l'un la rébellion de Condé, l'autre l'indiscrétion de Turenne , en taisant ces fautes des hommes les plus intéressants de l'histoire moderne'.
L'aveu n'est pas toujours possible ; la proximité des temps et les égards imposés à l'orateur ne le permettent pas dans toutes les circonstances, et le silence est alors le seul parti qui reste à prendre. Mais ordinairement, dit Marmontel, le procédé le plus raisonnable, le plus digne de l'éloquence évangélique, c'est de montrer l'homme dans le héros, ei?
'^ Le projet du siège de Gand n'avait eu pour conlidents que Louvoia et Turenne. Celui-ci, en contiant ce secret à un ami, crut le déposer dans Itj seind'unautrelui-mème;ilse trompa, et le projet fut ébruité. Louis XIV, qui ne doutait pas de l;i prudence et de la discrétion de Turenne, lui dit : Mon secret n'a été confié qu'à vous et à M. de Louvois, et ce n'est pas vous gui l'avez trahi. Turenne n'avait qu'à laisser croire à Louis XIV ce qu'il pensait déjà : Louvois était perdu. Pardonnez-moi , sh-e, dil-il , c'est mai t/ui suis coupable ; et Louvois fut sauvé. Quelle magnanimité '
t74 TRAITÉ DF, LITTEBATUBE,
mt;me temps que. le héros dans l'homme. En effet, si nous ne voyons pas en lui notre semblable du côté faible, son exemple ne nous inspirera ni respérance, ni le courage de lui ressembler du oôté fort. La perfection n'est pas donnée ù rhomme^ tout le monde le sait. Pourquoi donc craindre de laisse» apercevoir quelques traits de fragilité dans un modèle de grandeur et de vertu? Ses fautes mêmes peuvent devenir pour nous un nouveau titre à notre admiration. C'est ainsi que Bourdaloue trouve , dans la défection de Condc, une abondante matière pour faire son éloge , tandis que le grand Bossuet a craint de toucher cette partie de son histoire. Au iieu de l'art ingénieux , mais inutile , dontFléchier se sert pour envelopper la rébellion de Turenne dans le tourbillon des malheurs publics, il eût mieux fait de l'avouer franchement , d'en montrer la réparation dans une vie tout entière remplie de belles actions, et surtout de tirer de solides instructions pour ses auditeurs du souvenir de ces temps où l'esprit de tro?ible et de vertige s'était em: paré des têtes les plus sages.
(Foî/. à la fin d". vol., n" 38, l'analyse du chef-d'œuvre de Bossuet, l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.)