ÉLOQUENCE DES MORALISTES, 00 ÉLOQUENCE MORALE ET PHILOSOPHIQUE
(Nous considérerons l'éloquence morale sous le triple rapport des moralistes profanes , des moralistes chrétiens , et du dialogue oratoire et philosophique. De là trois paragraphes.)
§ 1". — Des Moralistes Profanes.
t. Çfel est le caractère des moralistes anciens et t-n particulier de Platon? - 'i. t)uei est celui de Plutarque , de Cicéron et de Sénèque? — s. Comment l£s anciens moralistes parlent-ils de Dieu et de l'immortalité de l'àme?
î. Les lettres anciennes ne sont point entrées dans le secret des passions de l'homme; elles s'arrêtent à la surface de son âme, elles ne peuvent en percer toutes les profondeurs. Aussi, les œuvres morales des auteurs anciens manquent-elles de cette méditation savante et positive qui fait les chefs-d'œuvre. Il en est de même de leurs ouvrages purement philosophiques. Dans ce double genre de composition , on voit des hommes incertains ou peu convaincus ; leurs écrits sont souvent ingénieux , mais rarement éloquents. L'éloquence ne s'y montre que lorsqu'ils ont saisi par hasard quelque vérité; alors leur génie s'échauffe, et leur langue, si féconde d'elle-même, devient sublime. Tel est Platon , qui futassez heureux pour aller puiser dans l'Egypte des connaissances morales que la tradition y avait déposées, et qui en présenta le développement avec un accent de conviction qui fait l'éloquence. On peut en juger par le morceau suivant sur la vertu :
ripwTov |jL£v TiScôixev àotxov âvOpcoTTOv, Ôç , oîov xuêepviQTTQç àxpoç , y) iaipoç , -zâ T3 àoûvata èv r?; "zéyyri xac xà Suvarà otatcôàvexai , xai toï; [ilv ÈTii/Eipet , Ta oè èôc , sxt Se , èàv àpaTiri ccfxlri , Ixavôç STcavopôouo'Ôai. Kai ÈTZ'.Xcipôiv opOùiç, xotç àôixTn[xa<ri , XavÔavsTco , ei ^.eXXsi (T^ôôpa àSixo; slva*.- TÔv à).icrx6{X£vov ôè ©aOXov •fiyr^'zéo'J. 'Eir/àxT) yàp àôtxia, 60xeïv oixatov sîvat , [Ki] ôvxa. Aoxsov ouv xto xeXeàiç àSixto xrjv xeXecoxàxyjv àS'.xîav )îy£'v oà Ixavôi ôvxt Trpôç xc TcetOsiv, èàv xi [XTivûrixai xwv àôixr.fjLàxfov, xai p.aTaaOai ocra àv pîaç osiqvxat , 5tà xe àvSpeiav xal ^lofxriv, xat otà 7:apa(7X£'jy;v çtXwv xal oOcriotç. Toùxov ôè xoioOxov Oévxsç , xèv ôîxaiov Tiap' aùxôv i(Jxc5[jL£v xû Xôya), àvôpa àTiXoOv xal yevvaïov, xax' Alayykov, où ôoxeïv. àXX' eîvai àyaÔèv iôeXovxa. 'Aipaipersov ôt^ xà fio-
TOiouT({) eivar àorjXov ouv, eiT€ toù 5txaîou, sks twv Stopstôv te xal tiu-tov evexa toioOtoç eir,. ru{jLV(OT£&ç ô; Tiàvxwv, ttXyiv StxaiOTUvyjç , xal
Tà<7TaT0; [xs'xpi Ôavâxo'J, ooxwv [xèv eTvai àSixo; oià ^lou, ûv ôè oîxaio;. 'Epû oè xal ràoc- ôxi oO'tw 6iaxet[X£voç 6 oîxaio; [laoriytôcreTai , axpeoXwffôxai^, 6£5r;cr£xai, exxauÔiicrsxac rtô 'çôaXixco- xeXeuxwv, irâvxa xaxà rcaOcbv ,^àva(TXivûiX£u6ric>exat. 'Afjiçoxepoi côv r^ÔY] £-.(; x6 £<7xaT0v èXriXu- 66x£; , ô (X£v ôixatoorùvriç , 6 oè àStxîaç , xpîvwvxai , ÔTioxEpoç aùxotv £Ùoai[jiov£ax£poç '.
( Pl.\to, De Repuhlic, Dialog. il.)
2. Plutarque ne s'élève jamais aux contemplations : sa morale est celle d'un observateur qui recueille des exemples et qui étudie des faits , mais qui n'étend point sa vue jusqu'aux généralités.
Cicéron eut un avantage sur tous les philosophes, celui, de profiter de tous leurs travaux ; aussi est-ce le plus instruit des moralistes. Mais cette instruction manque de base, et le discours s'en ressent. Cicéron est souvent incertain dans ses opinions; sa raison est pourtant d'un tact admirable dans le choix de celles d'autrui , mais cela ne suffit pas pour produire l'éloquence.
Sénèque est plus décidé , et voilà pourquoi il est quelquefois éloquent ; mais sa morale n'est pas toujours sûre , souvent elle est exagérée , et voilà le déclftmatêur.
3. Les anciens moralistes parlent de Dieu et de l'immortalité de l'âme avec des paroles de doute qui ne pouvaient jamais prendre un caractère d'inspiration sublime. Il faut en excepter Platon , qui fut mieux instruit et qui fut aussi
' iwxpaxYi; oCx STzpa^e xaxûç ; Ou , àXV oî Sixacrral , xal ol xaxYiYO- 001, OOô' èv Pto(xr] 'EXouîotoç; OO, àXX' ô àTtoxxsîvaç oùxov.
( AURIAN, Epict. , III , 26. )
!< QucPTO , si duo siût , quorum alter optimus vir, œquissimus , summâ justitià, singulari fide , alter insigni scelere et audacià, et si in eo sit errore civitas, ut J)onum illum virum sceleratum , facinorosum, nefarium putet, contra autem, qui sit improbissimus, existimet esse summâ probitate ac lide; proque hàc ooinione omnium civium bonus ille vir vexelur, rapiatur, manus ei deniqueauferantur, elïodianlur oculi, damnetur, vinciatur, uratur, exlerminetur, egeat; postremô jure etiam optimo omnibus miserrimus esse videatur; contra autem ille improbus laudetur, colatur, ab omnibus diligatur, honores ad eum omnes, omnia imperia, omnes opes , omnes denique copijfi conferantur, vir denique optimus omnium existimatione, et dignissimus omni fortunâ judicetur : quis tandem erit tam démens, qui dubitet, utrum se esse malit? » (Cic, de Republ., lib. m, Fragment, citât, ab Lactaotio, fHvin. Institut., lib. v, cap. I2. )
plus éloquent, parce qu'il soumit sou génie aux traditions de rÉgypte. Les autres , en tirant tout de leur raison, ont mis plus ou moins d'indécision dans leur langage. Leurs démonstrations les plus savantes accusent ce manque de certitude. Or, l'éloquence suppose la certitude déjà acquise pour celui qui parle; et ce qu'elle se propose, c'est de la transmettre aux autres.
Le songe de Scipion (I. vi de la République) montre, mais vaguement encore , que, le paganisme avait aussi son espérance; et la raison humaine y fait entrevoir à la vertu quelque récompense au delà des triomphes du Capitole et des pompes de la gloire. Scipion raconte qu'étant en Afrique , à la cour de Massinissa , il crut, la nuit de son arrivée , voir le premier Africain, son père adoptif ; et que celui-ci lui révéla et sa destinée future et une partie des lois qui régissent les corps célestes , et l'éternelle félicité réservée aux âmes des justes après la mort. C'est le monument de la prose latine qui semble le plus empreint des couleurs de l'imagination grecque, le plus voisin de ces compositions fantastiques inspirées aux sages d'Athènes et d'Alexandrie par lïdéalisme de l'école de Socrate , et même à quelques auteurs du moyen âge par le spiritualisme chrétien.
(Foy. quelques extraits de ce songe, n° 42 , à la ûu du vol.)
Sénèque, dans son traité de la Providence , après avoir montré que l'adversité , selon les stoïciens , est une préférence du ciel et le privilège des grandes âmes , développe la pensée favorite de ces philosophes, que l'homme de bien n'est jamais malheureux , parce qu'il n'y a d'autre malheur que le vice, et d'autre bonheur que la vertu. Cette dernière partie de l'apologie de Dieu, mise par l'auteur dans la bouche de Dieu lui-même , est une des prosopopées les plus éloquentes de l'antiquité :
Bonis viris aliquid niali Deus lieri non patitur. Omnia mala af) illis removit, scelera et flagitia, cogitaliones improbas, et avida consilia, et libidinem caecam, et alieno irarainenlera avaritiam ; ipsostuetur ac vindicat. Numquid hoc quoque à Deo aliquis exigit ut bonoruin virorum etiara sarcinas servet? rerailtunt ipsi hanc Deo curam; externa contenv nunt. Democritus divilias projecit, onus illas bon;e mentis existimans : quid ergo miraris , si id Deus bono accidere patitur, quod vir bonus aliquando vult sibi accidere? Quarè qu;edam dura pati;intur? Ut etiani alios pati doceant; nati sunt in exempiar. Putaitaque Deum dicere :
Quid habetis , quôdde mequerl possitis vos, quibus recta placuerunt? Aliis bona falsa circumdedi , et animos inanes, valut longo fallacique
190 TiUITÉ U£ LIÏTËKATUBE.
somnio lusi ; auro illos , argeato et ebore ornavi : intus boni nihii est. Isti , quos profelicibus adspicitis, si nonqua occurrunt, sed qua latent, viderilis, miseri sunt, sordidi, turpes, ad similitudinera parietum suorum extrinsecus culti. Non est ista solida et siacera félicitas ; crusta est, et quidem tenuis. Itaque dum illis Jicet stare, et ad arbitrium suum ostendi, nitent et imponunt : cum aliquid incidit, quod disturbet ac detegat, tune apparet et quantum alt<e ac verae fœditatis alienus splendor abbcoiiderit. Vobis dedi boiiacerta, mansura : quanto magis versaveritis, et undique inspexeritis, meiiora, niajoraque. Permisi vobis metuenda cuntemnere, cupienda tastidirc : non fuigetis extrinsecus : bona Vectra introrsus obversa sunt. Sic mundus exteriora conlerapsit, spectaculo sui iœtus. Intus omne posui bonuin; non egere felicitate, félicitas vestra est. At muila incidunt tristia, borrenda, dura toleralu. Quia non poteram vos istis subducere , animos vestros adversus omnia armavi. Ferle fortiter : hoc est, quo Deum antecedalis : ille extra patienliam malorum est, vos supra patientiam. Contemnite paupertatem : nemo tam pauper vivit , quam nalus est. Contemnite dolorem : autsolvetur,auLsolvel. Contemnite fortunam : nullura illi telum quo feriret animum, dedi. Contemnite mortem : qu* vos aul linit, aut transfert; quidquid est, properat. Et quid erubescitis ? quod tam cito fit, timetis diu?
§ 2. — Des Moralistes Chrétiens,
I. Ou faul-il chercher véritablement l'éloquence morale? — 2. Trouve-t-on l'éloquence d.in.s tous les mor;iliste.s qui ont écrit sou?! l'inRuence du chrislianîstne ? — r.. On se montre réloqurncp morale tout entière? —4. Quel est, le senre fl'éloqu'nçe morale tout a fait inconnu à l'antiquité ? — s. Y a-t-il dans i'éloqueuce écrite quelque chose de plus que dans léloquence parlée? — g. La science de la politique ^faiUeile partie des compositions morales?
1 . Partout où là morale n'est pas révélée par l'autorité, partout où l'homme, avec ses seules forces, se met à la poursuite de ses enseignements, le langage est incertain, ses formes même sont sans précision , et l'éloquence enfin ne se manifeste par aucun de ses signes ordinaires. C'est donc dans les moralistes chrétiens qu'il faut véritablement la chercher: et on le conçoit, puisque le christianisme seul produit cette conviction de vérité qui inspire le génie. A cette inspiration , qui se répand sur tout l'ensemble des ouvrages, il faut joindre une certaine connaissance des mystères du cœur et des passions , qui donne une admirable fécondité aux moralistes , et qui devient un charme tout à fait inconnu aux lettres profanes.
2. Toutefois , il faut se garder de croire que l'éloquence se trouve partout sous la plume de nos écrivains. Souvent ., la grâce et la de!i:,'atesse de leurs aperçus n'annoncent simplement qu'une intelligence perfectionnée par les études chrétiennes. Tels sont les écrits de Montaigne , de Charron, de La Bruyère, de La Rochefoucauld et de quelques autres. Mais, quelle que soit la variété des objets traités par ces moralistes , ce qu'on remarque toujours dans leurs livres , ce sont de certains aperçus tour à tour profonds , ingénieux
HLOQUENCE. V^i
OU délicats , dont on ne trouve aucune trace dans les ouvra- ^06 sur lesquels le christianisme n'a pas répandu son influence et quelques rayons de sa lumière. Ce n'est pas la de réioquence, sans doute; c'est seulement le génie du christianisme empreint sur toutes les études morales.
3. Mais ou l'éloquence se montre avec toutes les pompes et toute l'autorité de son langage , c'est lorsque nos moralistes saisissent quelques-unes de ces vérités imposantes dont la connaissance repose sur les enseignements de la religion , et dont la lumière a quelque chose de si consolant pour l'homme. Rien n'est touchant ou sublime comme ies inspirations chrétiennes sur la Providence , sur le malheur , sur l'immortalité, sur les remords, sur l'innocence, sur l'éternité; tout cela est inconnu aux lettres anciennes. On peut n'apercevoir dans La Bruyère et La Rochefoucauld que le jeu d'une imagination vive ou d'un esprit malin qui aime a se donner une image variée des vices ou des ridicules de i'homne; mais Pascal , Fénelon, Guénard, Vauvenargues, Chateaubriand et d'autres, ont un ton d'éloquence qui pénètre 1 ame, et dont le modèle ne se montre nulle part parmi les moralistes profanes.
(Foy. quelques morceauK de morale , n° 43 , à la fin du vol. ;
4. Il y a un autre genre d'éloquence qui n'a aucun modèle ni même aucun obiet de comparaison dans l'antiquité : c'est l'éloquence inspirée parla défense et l'apologie de la religion. Cette éloquence a plusieurs caractères qui la distinguent de toute autre : elle est personnelle, parce que les vérités chrétiennes s'identifient avec notre être ; elle est conquérante , parce que le propre de la conviction religieuse est de chercher à s'introduire dans le cœur d'autrui ' ; elle est tout a la fois populaire et savante, parce qu'elle s'adresse à tout un peuple et qu'elle combat les philosophes. La tribune même n'offre pas toutes ces conditions d'éloquence, et voilà pourquoi V Apologétique de Tertullien, par exemple , mériterait d'être étudié dans les écoles. On y verrait qu'il existe une éloquence écrite, souvent plus entraînante et plus élevée que l'éloquence des assemblées. En voici quelques passages :
» On peut remarquer que ce besoin de conquérir les esprits ne se retrouve dans aucune des sectes humaines. L'indifférence est le seul sentiment qu'elles produisent ; et avec l'indifférence , il n'y a point de génie.
1<)f TRAITE DE LITTERATUKE.
Uu homme s'écrie : Je suis chrétien. II dit ce qu'il est; tu voudyr^h [ju'ii dit ce qu'il n'est pas. Vous qui êtes établis pour arracher la vérité, de nous seuls vous vous efforcez d'arracher le mensonge.
Voilà l'éloquence de ïertullien. On connaît son morceau fameux :
Nous sommes d'hier , et déjà nous avons rempli ce qui est à vous, vos îles, vos villes, vos châteaux, vos municipalités, vos assemblées, vos camps, vos tribus, vos décuries, votre palais, votre sénat, votre forum; nous ne vous laissons que vos temples. A quelle sorte de guerre ii'eussions-nous pas été propres, pour quel 'genre de combat n'eussions-nous pas été disposés, même avec un nombre inégal, nous qui nous laissons si facilement immoler, si avec notre doctrine il nous eût
éré aussi permis de tuer qu'il nous est ordonné de mourir? Et si,
avec cette multitude d'hommes, nous nous étions séparés de vous , pour nous enfuir dans quelque lieu caché de la terre, sans doute vous eussiez elé saisis d'effroi à l'aspect de votre solitude, à ce silence qui vous eût entourés, à cet état de stupeur qui eût régné dans l'univers, en quelque sorte frappé de mort.
Il ne faut pas que de telles paroles retentissent dans une tribune, pour être de l'éloquence. Rien n'est plus solennel ni plus imposant dans les harangues de Démosthène. Ailleurs Tertullien s'écrie :
Py'ous attestons vos procédures , ô vous qui présidez aux jugements des tribunaux! entre cette multitude de coupables dont vous énumérez les délits , quel est le sicaireou le ravisseur , ou le sacrilège , ou le corrupteur, ou le voleur des bains, qui soit inscrit à la fois comme chrétien? Ou, lorsque les chrétiens vous sont déférés à ce seul titre de chrétiens, quel est celui d'entre eux qui ressemble a tant d'hommes pervers? lis sont a vous, les criminels dont regorgent les prisons; ils sont à vous, ceux dont les gémissements retentissent au fond des mines; ils sont à vous, ceux qui sont condamnés à engraisser les bétes de vos cirques; ils sont à vous , ceux qui servent à renouveler les troupeaux des misérables destinés à vos spectacles. Il n'y a point là de chrétien, a moins qu'il n'y soit seulement comme chrétien ; ou s'il est autre chose , il n'est plus chrétien.
Cela n'est-il pas beau , que ce soit écrit dans un livre ou proféré dans une tribune? Voici un autre mouvement également admirable :
Pourquoi parler plus longtemps de la religion et de la piété chrétienne envers l'empereur, que nous devons considérer comme celui que le Seigneur a choisi? Je dirais avec raison : Il est notre César plutôt que le
"vôtre, car c'est notre Dieu qui l'a établi Je ne le nommerai pas dieu,
soit parce que je ne sais pas mentir , soit parce que je n'oserais railler une si haute majesté, soit parce qu'il ne voudrait pas lui-même être nommé dieu , puisqu'il est homme. 11 importe à l'homme de céder à Dieu. C'est assez pour lui d'être nommé empereur; il est grand, ce nom qui vient de Dieu même. Faites un dieu de César , il n'est plus empereur; pour être empereur, il faut qu'il soit homme ; et même, lorsqu'il triomphe, on lui rappelle au haut de son char superbe qu'il n'est pas dieu. Regarde derrière toi , lui dit-on , souviens-toi que lu es homme ; et certes , il doit éprouver une joie plus vive en se voyant entouré de tant de gloire, qu'il faille lui rappeler sa condition.
£LOQUJi^CE. lin
C'est par là que Tertullien prépare cet éclat (te voix qin vient ensuite :
Il faudra donc que les chrétiens soient des ennemis publics, parce qu'ils ne rendent pas aux empereurs des honneurs vains, menteurs et téméraires; parce que, lidéles à une religion vraie, ils aiment mieux célébrer leurs solennités par des hommages dignes de leur conlianceque par datïreuses débauches! Ole grand et beau témoignage de zèle , d'etajer des le&tins publics, de remplir la ville d'une odeur de taverne, de mêler le vin à la boue des rues, de se répandre en désordre dans les carrefours, et de provoquer des scènes d'impudence et de libertinage! Quoi! la joie publique sera exprimée par la publique infamie! Faut-il célébrer les jours solennels par des excès qui ne sauraient convenir aux autres jours? La licence des mœurs sera-t-ellede la piété? et une occasion de débauche sera-t-elle de la religion? Oh! que nous devons en effet être justement condamnés! Pourquoi célébrer les solennités des Césars par la chasteté, la sobriété et la vertu? Pourquoi dans ces jours de joie ne pas ombrager de lauriers les portes de nos maisons, et ne pas couvrir la lumière du soleil par la lumière de nos flambeaux? Ce serait vraiment une chose honnête, dans ces fêtes solennelles, de donnera nos maisons l'aspect d'un lieu d'infamie, nouvellement ouvert à la débauche' !
5.11 y a , comme on le voit , dans l'éloquence écrite quelque chose qui va plus avant dans la pensée. 11 suffit à la tribune d'ébranler l'âme à sa surlace , et de troubler les sens par des éclats de voix qui ne permettent pas à l'esprit de se recueillir pour bien juger le fond du discours. Dans un livre , au contraire , il faut pénétrer l'âme tout entière ; les sens ne peuvent pas être trompés ; la raison garde toute sa liberté: aussi la domination ne peut-elle s'établir que par une force véritable et par la majesté du génie.
6. La science de la politique fait également partie des compositions morales. Ce n'est pas en effet quelque chose de vain et d'inconstant, comme on se l'imagine; elle ne consiste pas seulement à recueillir quelques faits historiques, à démêler les intrigues des cabinets, à pénétrer dans le mystère de leurs ambitions. H y a dans la politique de certaines maximes qui servent de règle au gouvernement des États. Or c'est le christianisme lui seul qui révèle a l'homme le secret d'une société subsistante par des lois immuables, parce que lui seul est la loi des intelligences, et que la société n'est autre chose que le lien des esprits. C'est ici que la morale est toute la politique; ici la Providence se montre comme la grande maîtresse des révolutions huiTiaines. Dieu est le premier fondement de toute la société ; la religion en est le lien ; les lois ont leur auto-
' Yoye-5 pour plus de détails, VHisloire de (a LiUéaUurc sacrée, p. 148 et suiv.
inAlTÉ DE LITTÉR. — RUÉT. liT KLOQ. *
rite; les devoirs ont leur sanction ; le droit n'est plus un« grande chimère ; on connaît la raison de l'obéissance et la règle de la liberté; tous ies grands mystères de la politique sont éclairés par la révélation ; et Thomme , instruit à cette éeoîe , ne vient plus avec des paroles de doute chercher ce qui est le plus probable au milieu de tant d'opinions qui troublent la raison humaine : il vient dérouler un système de vérités positives ; il vient les imposer à l'esprit incertain des philosophes ; et comme elles sont fortement empreintes dans sa conscience , elles prennent sous sa plume une autorité que le seul raisonnement ne saurait donner lorsqu'il n'est point animé par l'éloquence. C'est ce qu'ont fait MM. de Maistre , de Bonald et de Lamennais , s'il est permis de citer encore cet ange tombé du ciel.
§ 3. — Du Dialogua Oratoire ou Philosophique.
1. Qu'est-ce qae le dialogue oratoire ou philosophique et à quels sujets convienl- U? __2 Ouelles doivent être les qualités du dialogue philosophique? — 3. D'où résulte là" beauté du dialogue philosophique ? — 4. Quels sont les avantages des leçons en dialogue f
1. Le dialogue oratoire ou philosophique , ainsi nommé pour le distinguer du dialogue dramatique , est en général un entretien de deux ou de plusieurs personnes, dans lequel on expose , ou une question qu'on veut discuter et résoudre , ou une vérité qu'on veut faire connaître et solidement établir. Il peut donc convenir à tous les sujets , graves ou badins , littéraires ou scientifiques. Platon et Lucien , chez les Grecs ; Gicéron et Tacite, chez les Latins ; Fénelon, Foutenelle , Montesquieu , de Maistre , etc. , chez les modernes, {'ont employé avec le plus grand succès pour traiter toutes sortes de matières.
2. Les interlocuteurs du dialogue oratoire ou philosophique doivent y développer leur sentiment particîulier avec la plus exacte précision, et y déployer toute la force du raisonnement. Il faut qu'ils ne disent rien qui ne se rapporte entièrement à la question , par là le dialogue sera direct; qu'ils ne fassent jamais attendre la réplique , par là le dialogue sera vif; qu'ils parlent toujours à propos , par là le dialogue sera bien coupé : ces trois qualités lui sont essentielles. Le style n'en saurait être ni trop clair ni trop simple. Une délicatesse sans raffinement, une élégance sans pompe
et sans affectation , des grâces naïves et piquantes sans trivialité, tel en doit être toul l'ornement.
3. La beauté du dialogue oratoire ou philosophique résulte de l'importance du sujet, et du poids que la raison donne auxopinions opposées. Si pourtantle dialogueest moins une dispute qu'une leçon, l'un des deux interlocuteurs peut être ignorant ; mais il doit l'être avec esprit, son erreur ne doit pas être lourde, ni sa curiosité niaise. Les Soirées de Saint-Pétersbourg y de M. le comte de Maistre, sont un modèle en ce genre.
4. Les leçons en dialogue ont deux grands avantages, l'attrait et la clarté; mais elles ont un défaut, la longueur. Il faut donc réserver cette forme d'instruction pour les sujets naturellement épineux et confus qui demandent des développements, et dans lesquels l'intelligence et la raison veulent être conduites à travers des difficultés successivement résolues, du doute à la persuasion, de l'obscurité à l'évidence. L'histoire, toute en dialogue, serait trop délayée; mais des dialogues sur certains traits d'histoire , assez problématiques pour être discutés , assez intéressants pour être approfondis , peuvent être un ouvrage utile. Un modèle en ce genre est le dialogue de Sijlla et d'Eucrate, par Montesquieu. On désirerait seulement que le philosophe y traitât le proscripteur avec moins de respect.