PRÉCAUTIONS ORATOIRES
Mascaron , dans l'Oraison funèbre de Turenne, s'écrie :
Hélas ! malheureuse France ! pour être défaite de cet ennemi , ne t'en restait-il pas assez d'autres, sans tourner tes mains contre toi-même? Quelle fatale influence te porta à répandre tant de sang?... Que ne peuton effacer ces tristes années de la suite de l'histoire, et les dérober à la connaissance de nos neveux ! Mais , puisqu'il est impossible de passer sur des choses que tant de sang répandu a trop vivement marquées, montrons-les du moins avec l'artilice de ce peintre qui , poui" cacher la difformité d'un visage , inventa l'art du protil. Dérobons à notre vue ce déiaut de lumière et cette nuit funeste , qui , formée , dans la confusion des affaires publiques , par tant de divers intérêts , lit égarer ceux même qui cherchaient le bon chemin.
Fléchier, dans l'Oraison funèbre du même héros, dit :
Souvenez-vous, messieurs, de ce temps de désordre et de trouble , où l'esprit ténébreux de discorde confondait le droit avec la passion , le devoir avec l'intérêt , la bonne cause avec la mauvaise ; où les astres les Klus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse , et les plus lidè- ;s sujets se virent entraînés malgré eux par le torrent des partis, comme ces pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contraints de quitter la roule qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de Dieu , telle est l'inlirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient aisément à soi ; et il y a dans la politique , comme dans la religion , une <>spèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, oui répare avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraorainaires et par une ferveur continuelle.
Le même orateur , dans l'Oraison funèbre de Le Tellier, dit:
Que dirai-jedonc? Dieu permit aux vents et à la mer de gronder et de s'émouvoir, et la tempête s'éleva.. Un air empoisonné de factions et do révoltes gagna le cœur de l'État, et se répandit dans les parties les plus éloignées. Les passions (fue nos péchés avaient allumées rompirent les digue?
(le la justice et de la raison ; et les plus sages même, entraînés par le lïuilheur des engagements et des conjonctures , coulre leur propre inclination, se trouvèrent, sans y penser, hors des bornes de leur devoir. L'inquiétude naturelle de l'esprit humain , l'ignorance où l'on est des véritables intérêts de l'État , la conliance qu'inspire la naissance , la capacité, les services, les mouvements de Tambition, et plus encore la main du Seif^çneur qui s'appesantit quand il veut, et se sert, pour la
Sonilion des nommes , de leurs propres dérèglements , furent les causes es partis formés , et de l'autorité souveraine blessée enfin en la personne du premier ministre.
No 8 (p. 37).