HABILETÉ DU PRINCE DE CONDÉ DANS L'ATTÂQUE DES RETRANCHEMENTS
Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroi; et, pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions el tous ses efforts. Quel objet se présente a mes yeux ? Ce ne sont pas seulement des hommes a combattre , ce sont des montagnes inacceasililes : ce sont des ravines et des précipices d'un côté, c'est, de l'autre, un bois impénétrable; dans le fond est un marais, et, derrière, des ruisseaux , de prodigieux retranchements : ce sont partout des forts élevés el des forets abattues qui traversent des chemms affreux ; et au dedans, c'est Merci avec ses braves Bavarois enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg; Merci qu'on ne vit jamais reculer dans les combats; Merci que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement Lrrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable , ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assisté à leurs conseils. Ici donc durant huit jours, et à quatre attaques différentes , on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l'effroyable disposition des lieux, et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais comme un autre Machabée , « son «bras ne l'abandonna pas, et son courage, irrité par tant de périls, vint « à son secours 2. » On ne l'eut pas plutôt vu pied à terre, forcer le premier ces inaccessibles hauteurs , que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régiments sont défaits,
* Descenditque cum illo in foveam , et in vinculis non dereliqoit eam ( Sap. X ).
' Salvavit mihi brachium meura , et indignatio mea ipsa auxiliata est taXb'i ( Is., Lxni, 6).
248 TRAITE DE LITTEBATURE.
la nuit sauve les restes de son armée ; mais que des pluies excessives s'y joignent encore , alin que nous ayons a la fois , avec tout le courage et tout l'art , toute la nature à combattre. Quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi , et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche df vouvcau, poussé de tous côtés , il faut qu'il laisse en proie au duc d'Eughien , non-seulement son canon et son bagage , mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s'ébranle : Philipsbourg est aux abois en dix jours , malgré l'hiver qui approche ; Philipsbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement répart- la perte. Worms , Spire , Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes; Merci ne peut les défendre, et ne parait plus devant son vainqueur. Bossuet.