BONHEUR DU JUSTE
On demande quelle est cette plénitude de bonheur céi^ste promise à la vertu par le eliristlanisme, on se plaint de sa trop grande mysticité.
Du moins, dans le système mythologique, dil-on , on pouvait se former une-image dès plaisirs 'd«s ombres heureuai*!: ***iis comment comprendre laféncitôdeiélin?
s 24 TBAITÉ DE LlTTERATUr.E.
Fénelon Ta cependant devinée , cette félicité , lorsqu'il fait descendre Télémaque au séjour des mânes. Son élysée est visiblement un paradis chrétien. Comparez sa description à l'élysée de l'Enéide , et vous verrez quels progrès le christianisme a fait faire à la raison et au cœur de l'homme :
Télémaque s'avança vers ces rois , qui étaient dans des bocages odoriférants, sur des gazons renaissants et fleuris; mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient ses beaux lieux, et v taisaient sentir une délicieuse fraîcheur; un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de leurs doux chants ; on voyait tout ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sous les pas, avec les riches fruits de l'automne qui pendaient des arbres.
Là, jamais on ne ressentit les ardeurs de la canicule; là, jamais les noirs aquilons n'osèrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse «'t qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies', ni les déflances, ni la crainte, ni les vains désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix; le jour n'v finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles , y est inconnue. Une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éciaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres/: c'est plutôt une gloire céleste quune lumière; elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal; elle n'éblouit jamais : au contraire, elle fortifie les yeux, et porte dans le fond de l'àme je ne sais quelle sérénité. C'est d'elle seule que les hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre, les pénètre et s'incorpore à eux ; ils la voient , ils la sentent , ils la respirent; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie; ils sont plongés dans cet abîme de délices comme les poissons dans la mer; ils ne veulent plus rien, ils ont tout sans rien avoir, car le goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur. Tous leurs désirs sont rassasiés , et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre; toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien, parce que le comble de leur félicité , qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors; ils sont tels que-.les dieux, qui, rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne dédaigneraient pas se nourrir de viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie , la pauvreté, la douleur, les remords, les regrets , les craintes, les espérances même, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les goûts, les dépits, n y ppuvent avoir aucune entrée.
Les hautes montagnes de Tlirace , qui , de leurs fronts couverts de neige et déglace depuis l'origine du monde, fendent les nues, seraient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes ne pourraient pas même être émus; seulement , ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivant dans le monde. Mais c est une pitié douce et paisible, qui n'altère en rien leur immuable félicite. Une jeunesse éternelle, une félicité sans lin, une gloire toute divine est peinte sur leur visage ; mais leur joie n'a rien de lolàtre , d'indécent : c est une joie douce , noble , pleine de majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte; ils sont sans interruption , à chaque moment, dans le même saisissement de cœur ou est une mère qui revoit son cher lils qu'elle avait cru mort; et cette joie qui échappe Inentôt à la mère ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes. Jamais elle ne languit un instant; elle est toujours nouvelle pour eux; ils ont le transport de l'ivresse , sans en avoir le trouble et l'aveuglement, ils s'entretiennent enserallc de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent. Ils foulent
il leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leurs anciennes conditions qu'ils déplorent; ils ont eu besoin de combattre contre euxraèmes et contre le torrent des hommes corrompus pour devenir bons; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme parla main , à la vertu , au milieu de tant de périls.
Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leur cœur comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils voient, ils goûtent qu'ils sont heureux, et ils sentent qu'ils le seront toujours. Ils chantent les louanges des dieux, ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur, une même féhcité, qui fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies. Dans ce ravissement divin , les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels; et cependant mille et mille siècles n'ôtent rien à leur félicité, toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes , avec une puissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable; ils ne portent plus ces vains diadèmes dont l'éclat cache tant de craintes et de noirs soucis; les dieux mêmes les ont couronnés , de leurs propres mains , avec des couronnes que rien ne peut flétrir.
Les plus belles pages du Phédon sont moins divines que cette peinture ; et cependant Fénelon , resserré dans les bornes de sa fiction , n'a pu attribuer aux ombres tout le bonheur qu'il eût retracé dans les véritables élus.