OCCASION ET SUJET DU CANTIQUE
Le grand miracle cfue Dieu fit au passage de la mer Rouge est l'occasion de ce cantique. Le dessein du prophète est de s'abandonner aux transports de joie, d'admiration, de- reconnaissance sur ce grand miracle; de chanter les louanges du Die'^ libérateur , de lui rendre des actions de
0XB3fPLE6. 46. aîtl;
grffces publiflfues et solenneHesy et d'inspirer au peuple lesmêmes sentiments.
BXPLlGAiTION DU CANTIQUE.
Cantemus (Hebr. cautabo ) Domino : gloriosè enim magnificatus est. Equum et asce/isorem dejecit in mare. « Je chanterai des hymnes en l'honneur du Seigneur, parce qu'il a fait éclater sa grandeur. Il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. »
Moïse, plein d'admiration , de reconnaissance et de joie, pouvait-il mieux déclarer les mouvements de son cœur que par cet exorde impétueux , qui marque la vive reconnaissance du peuple délivré , et la grandeur terrible du Dieu libérateur?
Cet exorde est la proposition simple de toute la pièce. Il est comme l'abrégé et le point de vue où toutes les parties du tableau se rapportent. Il faut toujours l'avoir dans l'esprit en lisant le cantique, pour comprendre avec quel artifice le prophète tire tant de beautés et tant de richesses d'une puoposition qui pa^-aissait si simple et si stérile.
Cantabo est bien plus énergique, plus intéressant , plus tendre que ne serait le pluriel cantabimus. Cette victoire des^ Hébreux sur les Égyptiens ne ressemble point aux victoires ordinaires qu'un peuple remporte sur un autre peuple , et dont le fruit est général , vague, commun , presque imperceptible à chaque particulier. Ici tout est propre à chaque Israélite, tout est personnel. Dans ce premier moment, chacun pense à ses propres fers rompus , chacun croit voir sott cruel maître noyé , chacun sent le prix de sa propre liberté qui lui est assurée pour toujours ; car il est naturel au cœur humain, dans les dangers extrêmes , de rappeler tout à soi, et de se compter seul pour tous.
Il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier.
Ce singulier, le cheval, le cavalier y qui embrasse la généralité , la totalité des chevaux et des cavaliers , est bien plus énergique que n'aurait été le pluriel. D'ailleurs , ce singulier est bien plus propre à marquer la facilité et la promptitude de la submersion. La cavalerie égyptienne était nombreuse, formidable^ et couvrait des plaines entières. Il aurait fallu une victoire continuée pendant plusieurs jours , pour la défaire et la mettre en pièces. Mais à Dieu sa débite n'a coûté qu'un instant, qu'un eftbrt, qu'un seul coup* Il l'a toute renversée, noyée, abîmée, comme si ce n'avait
332 TRAITE DE LITTERÂTUBE.
été qu'un seul cheval et qu'un seul cavalier. Eqimm et atcensorem dejecit in mare.
Le Seigneur est ma force , et le sujet de mes louanges.
Voilà l'amplification du premier mot du cantique , cantabo. Voyons comment cela est développé.
De tous les attributs de Dieu, il ne loue que la force, parce que c'est par elle qu'il a été délivré.
Foriitudo inea.
Cette figure est énergique pour causa fortUiidinis , qui est plat et languissant; outre que/or^^Yw^Zo fait sentir que Dieu tint seul lieu de courage aux Israélites , et les dispensa de faire aucun usage du leur.
Laus mea. Le sujet de mes louanges.
Même figure et de même énergie. Il est l'unique objet de mes louanges. Aucun instrument ne les partage avec lui. La puissance, la sagesse , l'industrie humaine n'y peuvent être associées. Il mérite seul toute ma reconnaissance , puisqu'il a seul tout fait , tout ordonné et tout exécuté. Lans mea Dominus,
Factus est mihi in salutem.
Le siècle d'Auguste aurait dit: me servavit. L'Écriture dit bien plus. Le Seigneur s'est chargé de faire lui-même tout ce qu'il fallait pour me sauver. II a fait de mon salut son affaire propre et personnelle; et , ce qui est bien plus expressif, il est devenu mon salut.
Isle Deus meus.
Iste est emphatique, et signifie beaucoup plus qu'il ne paraît. Istey non pas les dieux des Égyptiens et des nations, des dieux sans force , sans parole , sans vie ; mais celui qui a fait tant de prodiges en Egypte et dans notre passage , celui-là est mon Dieu : c'est lui seul que je glorifierai.
Deus meus.
Ce meus peut avoir un double rapport , l'un à Dieu , l'autre à l'Israélite. Dans le premier, Dieu paraît n'être grand, n'être puissant, n'être Dieu que pour moi. Distrait sur le
EXEMPLES, in. 333
reste de l'univers , il ne s'occupe que de mes périls et de ma propre sûreté, et il est prêt à sacrifier à mes intérêts toutes les nations de la terre. Dans le second rapport , /s^e Dens meus, Cest lui qui est mon Dieu, je n'en aurai jamais d'autre, je réunis en lui seul tous mes vœux, tous mes desirs, toute ma confiance. Il est seul digne de mon culte et de mon amour. Il aura pour jamais tous mes hommages.
C'est le Dieu de mon -père, et je révélerai sa grandeur.
Cette répétition est la chose du monde la plus tendre. Celui dont je révèle la grandeur n'est point un Dieu étranger, inconnu jusqu'à ce jour , protecteur pour une occasion passagère , et prêt à accorder le même secours à tout autre. Non: c'est l'ancien protecteur de ma famille. Sa bonté est héréditaire. J'ai mille preuves domestiques de son amour constant, perpétué de race en race jusqu'à moi. Ses anciens bienfaits étaient des titres et des gages qui m'en assuraient de pareils. C'est le Dieu de mon père. C'est le Dieu qui s'est montré tant de fois à Abraham , à Isaac, à Jacob. C'est le Dieu enfin qui vient d'accomplir les grandes promesses qu'il a faites à mes aïeux.
Qu'a-t-il fait pour cela? lia paru comme un guerrier, Dominus quasi vir pugnator. Dans l'hébreu , Jeho^^a vir belli. Il pouvait dire : comme il est le Dieu des armées , il nous a délivrés de l'armée de Pharaon: mais c'est trop dire. Il regarde son Dieu comme un soldat, comme un capitaine: il lui met , pour parler ainsi , les armes à la main , et le fait combattre pour les enfants de Jacob.
Dominus quasi vir pugnator : omnipotcns nomen ejus.
L'hébreu porte:
Jehova vir belli; Jehova nomen ejus.
Moïse insiste sur le terme Jehova, pour mieux faire sentir par cette répétition quel est ce guerrier extraordinaire qui a daigné combattre pour Israël. Comme s'il disait : Jehova y le Seigneur, a paru comme un guerrier. Entend-on bien ce que je dis? comprend-on toute l'étendue de cette merveille? Oui, je le répète, c'est le Dieu suprême en personne, c'est le Dieu unique, c'est , pour tout dire , celui qui s'appelle Jehova \ qui porte le nom incommunicable, qui
t Qui est... ego sam , qui sum
334 TBAITK DE LITTEKATUfin.
porte seul toute la plénitude de l'être : c'est ceiuMa qni s'est rendu le champion d'Israël. Lui-même lui a tenu lieu de soldat. Il s'est chargé seul de tout le poids de laguerre' : Dominus [Jehova] pugnahit pro vohis et vos tacebitis , disait Moïse aux Israélites avant l'action. « Le Seigneur (Jehova) combattra pour vous et vous demeurerez dans le silence : » c'est-à-dire^ vous vous tiendrez en repos sans combattre.
« 2 II a renversé dans la mer les chariots de Pharaon et son armée : les plus distingués d'entre ses officiers ont été submergés dans la mer Rouge. Ils ont été ensevelis dans les abîmes, ils sont descendus au fond des eaux comme une pierre. »
Remarquez le pompeux étalage de tout oe qui est contenu dans ces deux mots : equum et ascensorem , « le cheval et le cavalier. »
^ Currus Pharaonis. 2. Exercitum ejus. 3 Electi principes ejus.
Que dirons-nous de cette admirable amplification:
« Projecit in mare. Submersi sunt in mari Rubro. Abyssi operuerant « eos. Descenderunt in profundum quasi lapis. i>
Tout cela pour expliquer : Dejecit in mare, ^^ous <v«yeE dans tous ces mots uue suite d'images qui se succèdent et se grossissent par degrés. \. Projecit in mare. 2. Subm&rsi sunt in mari Rubro. Tous submergés dans la mer Rouge.
Submersi sunt enchérit mv projecit In mari Ruèw
est une circonstance qui fixe plus que mari simplement. Hébr. In man Suph. Il semble que Moïse veuille relever la grandeur de la puissance que Dieu a fait paraître dans tune mer qui faisait partie de l'empire égyptien , et qui était sous la protection des dieux d'Egypte 3. 3. Electi principes, les plus grands d'entre les princes de Pharaon , c'est-à-dire les plus superbes , et peut-être les plus emportés contre les ordres du Dieu d'Israël , enfin , les plus capables de se sauver du naufrage, sont submergés comme les moindres soldats. 4. Abyssi operuerunt eos. Quelle image ! Ils sont couverts, abîmés , disparus pour toujours. 5. Pour achever cette peinture , il finit par une similitude qui est comme le gros trait qui figure la chose: Descenderunt in profundum quasi lapis. Tout fiers qu'ilssont, ils ne font pas plus de résistance
* Exode, 14, 14.
2 * 4 et 5.
^Béelsephon.
EXEMPLES. 4€. ma
pour remonter contre Je bras de Dieu qui les enfonce, qu'une pierre qui tombe au fond des eaux.
Après cela, que devait penser Moïse? que devait-il dire? C'est une des plus importantes règles de rhétorique, et à laquelle Cicéronne manque jamais, qu'après le récit d'une action surprenante , ou même d'une circonstance extraordinaire , il faut sortir de l'air tranquille et paisible de la narration , pour se répandre dans des mouvements plus ou moins impétueux , selon la nature du sujet: ce qui se fait presque toujours par des apostrophes, des interrogations, des exclamations ; figures propres à réveiller et le discours et l'auditeur. C'est ce que Moïse fait dans tout ce cantique d'une manière inimitable.
« I Dextera tua, Domine, magniticata est in fortitudine : dextera tua, Domine, percussit inimicum ; et in mullitudine gloriae tuai deposuisti adversarios tuos. »
Il y a ici plusieurs choses à remarquer.
Moïse pouvait dire : Deus magnificavit fortitudinem sua7n perçut ieyido Pharaonem. Mais que cela serait faible <tt languissant pour exprimer une grande action ! Il s'élance vers Dieu, et lui dit, par une espèce d'enthousiasme: Dextera tua. Domine, magnificata, etc.
Moïse aurait pu dire: 0 Domine ^magnificâsti fortitudinem^ etc. Mais cela ne porte point assez d'idée et n'a rien de sensible : au lieu que , dans l'expression de Moïse, vous voyez, vous distinguez, pour ainsi dire, la main de Dieu qui s'étend et qui écrase les Égyptiens. D'où je conclus tout à la fois que la véritable éloquence est celle qui persuade; qu'elle ne persuade ordinairement qu'en touchant; qu'elle ne touche que par des choses et des idées palpables; et que, par toutes ces raisons, l'éloquence de l'Écriture sainte est la plus pai'faite de toutes, puisque les choses les plus spirituelles et les plus métaphysiques y sont représentées sous des images vives et sensibles.
Dextera tua, Domine, percussit inimicum.
Belle répétition , et nécessaire pour mieux faire sentir la puissance du ])ras de Dieu. Le premier membi'e , Votre droite a fait éclater sa force , n'ayant désigné l'événement qu'en général et confusément, le prophète croit n'en avoir
3Î6 TRAITE DE LITTEBATLBE,
pas assez dit; et, pour marquer la manière de cette action, il répète aussitôt : Votre droite a brisé l'ennemi. C'est le génie des grandes passions de répéter ce qui sert à les entretenir, rsous voyons cela dans tous les endroits passionnés des meilleurs auteurs. Et c'est ce que l'on voit particulièrement dans l'Écriture , surtout dans les psaumes.
In multitudine gloriœ tuœ deposuisti adversarios tuos
L'hébreu porte :
I.i multitudine elationis [ceîsitudinls) tuœ dextnixisti insurgentcs von Ira te.
Il y a de grandes beautés dans le texte original, qui méritent d'être un peu développées.
Par ces mots, in multitudine elationis tuœ , l'auteur sacré veut marquer l'action d'un grand seigneur qui se redresse , qui prend un air haut et fier, qui s'élève a proportion de ce qu'un petit inférieur ose s'élever contre lui , et qui se plaît à le mettre d'autant plus bas. Les Égyptiens secomptaientpour quelque chose de grand; ils s'attaquaient à Dieu même, et demandaient fièrement' : Quel est doncce Seigneur? Mais, à mesure que ces insolents s'élevaient selon toute leur étendue , Dieu s'élevait aussi , et prenait contre eux toute l'élévation de sa grandeur infinie , toute la hauteur de sa majesté suprême ^ : alla à- longé cognoscit. Et c'est de là qu'il a renversé ses ennemis si pleins d'euxmêmes , et les a rabaissés non-seulement contre terre, mais dans les abîmes les plus profonds de la mer.
Insurgentes contra te.
Ce n'est pas contre Israël que les Égyptiens se sont déclarés : c'est vous-même qu'ils ont osé attaquer, c'est vous qu'ils ont bravé. Notre querelle était la vôtre : c'est à vous qu'ils faisaient la guerre : contra te. Ce tour est délicat et touchant, pour intéresser Dieu même dans la cause d'Israël.
« 3 Vous avez envoyé votre colère ; elle les a dévorés comme une paille. ^ Au souffle de votre fureur les eaux se sont entassées : l'onde qiii coulait s'est tenue élevée comme en un monceau , les flots de l'abîme s*
» Exode, 5, 2.
* Psaume, 137, »t-. 7.
EXEMPLES. 40. â37
Sont coudenséâ et durcis au milieu de la mer. L'ennemi disait : ' Je les poursuivrai; je les atteindrai ; je partagerai leurs dépouilles; j'assouvirai mes désirs , ou je satisferai ma vengeance; je tirerai mon épée, ma main les assujettira de nouveau. » Vous avez soufflé, et la mer les a abimé.» .Us sont tombés au fond des eaux comme une masse de plomb. »
Moïse revient à sa narration , non pas comme aux versets 4 et 5 , par une description toute pure, mais en continuant son apostrophe à Dieu ; ce qui passionne davantage le récit : en quoi la conduite de ce cantique me paraît au-dessus de l'éloquence ordinaire. Plus il s'éloigne de la proposition simple qui lui sert d'exorde, plus on voit augmenter la force de ses amplifications.
Misisli imm tuam .
Quelle figure! quelle expression! Le prophète donne a la colère divinedefactionet de la vie. Il la transforme en un ministre ardent et zélé, que le juge tranquille envoie du haut de son trône exécuter les arrêts de sa vengeance. Les rois ont besoin , contre leurs ennemis, de cavalerie, de troupes, d'armes, et d'un grand attirail de guerre. A Dieu, sa colère seule suffit pour punir les coupables. Vous avez envoyé votre colère. Que de choses renfermées dans un seul mot, qui laisse au lecteur le plaisir de compter lui-même dans sou imagination les feux, les éclairs, les foudres, les tempêtes, et tous les autres instruments de cette colère ! On sent mieux la beauté de cette expression qu'on ne peut l'exprimer. On y trouve une certaine profondeur, et un je ne sais quoi , qui occupe et qui remplit l'esprit. Horace a employé cette figure dans son Iracunda fulmina ^. Virgile l'a saisie dans l'ingénieuse composition de la foudre qu'il décrit au cinquième livre de l'Enéide :
Sonitumque metumque Miscebant operi, flammisque sequaoibus iras.
Qu'a donc fait cette terrible colère ? Elle les a dévorés comme une paille. Il n'appartient qu'à l'Écriture de nous donner dételles images. Tâchons d'approfondir cette pensée. Nous verrons la colère de Dieu qui dévore une armée épouvantable. Hommes, chevaux, chariots, tout cela est broyé, consumé, abîmé; faibles synonymes. Tout
3 Ode 3. 1. 1.
TBAITÉ DE UTTÉR. - «HÉT. ET ÉL(MJ. I§
StS TBAITÉ DE LITTÉKATURE.
eda est dévoré : ce serait tout dive. Mais la simifit?ncîc qui vient après achève le portrait : car dans le mot de dévorer, vous coucevez une action qui dure quelque temps : mais, sicut stipiilam , vousm-ontre l'action d'un moment. Quoi donc, une armée si nombreuse est dévorée comme une paille ! Pesez bien ces idées.
Mais comment cela s'est-il fait? Dieu, par un vent furieux, a rassemblé les eaux qui se sont élevées comme deux montagnes au milieu de la mer. Les enfants d'Israël y ont passé à sec. Les Égyptiens les y ont poursuivis , et ils ont été enveloppés dans les flots. Voilà un récit simple et sans ornement.^ Mais que de beautés , que de richesses dans le tour de l'Écriture ! Je n'aurais jamais fait si je voulais les examiner en détail. Tout le cantique me charme , mais cet endroit m'enlève :
In spiritu fia'oi'is tui conqregatœ suut aquat.
Le prophète ennoblit le vent , en lui donnant Dieu même pour principe : et il anime les eaux en les représentant susceptibles de frayeur. Pour mieux peindre l'indignation divine et ses effets, il emprunte l'image de la colère humaine, dont les vifs transports sont accompagnés d'une respiration précipitée , qui cause un souffle impétueux et violent. Et lorsque cette colère , dans une personne puissante, se tourne contre une popuiace timide, elle l'oblige, pour s'en garantir, de céder la place , et de se renverser tumultuairement l'es uns sur les autres. C'est ainsi qu'aw souffle de la fureur du Seigneur les eaux épouvantées se sont retirées avec précipitation de leur lieu naturel , se sont entassées à la hâte les unes sur les autres, pour laisser passer cette colère , sans y mettre obstacle : au lieu que les Égyptiens, qui se sont présentés sur son chemin, ont été dévorés comme une paille. Cette peinture de la colère divine se trouve souvent dans les Écritures : « ^ La mer l'a vu "^ , et a pris la fuite. ^ On a vu les abîmes dJsseaux s'entr'ouvrir..., par le bruit de vos menaces,. Seigueur, et par
» BS^ 113, 3;
2 Mare vidit et fugit. Apparuerunt fontes aquarum ab incrcpatione tuâ., Domine, ab inspiratione spiritùs irae ture... Ascendit fumus in ira ejas ; et ignis à facie i hebr. , ex ore ) ejus exarsit : carbones succeosi sunt.
3 Ps, 17, le.
EXEMPLES. 46. 33î>
la fespîfation du souflîe de votre colère*. La fumée de sa colère s'est élevée : un feu dévorant est sorti de sa bouche; des charbons ont été allumés.. » Faut-il s'étonner qu'une telle colère renverse et abîme tout?
Congregata sunt abyssi in medio mari.
C'est la répétition et tout ensemble l'amplification du congregatœ suntaquœ. l. Au lieu de congregatœ, le texte original porte œuguiatœ, c'est-à-dire , les eaux sont prises et épaissies comme de la glace. 2. Abijssi donne une idée beaucoup plus affreuse que aquœ. 3. In medio viari. Cette circonstance a beaucoup d'emphase : elle attache l'imagination , et fait concevoir des montagnes d'eau solides dans le centre des choses liquides.
Les deux versets suivants sont d'une beauté qu'on ne peut assez admirer. Au lieu de dire simplement , coranae noos l'avons déjà remarqué , que les Égyptiens sont entrés dans la mer en poursuivant les Israélites, le prophète entre lui-i»ême dans le cœur de ces barbares ; il se met à leur place; il prend leurs passions et les fait parler; non pas qu'ils aient parlé en effet, mais parce que le désir de vengeance et la chaleur à poursuivre les Israélites étaient le langage de leur cœur, que Moïse leur a mis dans la bouche pour varier et passionner sa narration.
Dixit inimicus pour dixeruat Egyptii.
Ge sitigulier, cet immicusj tout cela est de si bon goût î
Persequar... compreliendam... dividam spolia, etc.
On lit et on voit dans ces mots une vengeance palpable , dont on se sent presque animé en lisant. L'auteur sacré n'a point mis de conjonction à aucun des six verbes qui composent le discours du soldat égyptien , afin de lui donner plus de vivacité, et d'exprimer plus au naturel la disposition d'un homme plein de passion, qui s'entretient avec lui-même , et qui ne se met pas en peine de mettre des liaisons et des conjonctions dans ses pensées , qui demandent de la liberté.
Un autre en serait demeuré là , mais Moïse va plus loin. Implehitur anima mea» Il pouvait dire : Dividam spolia, et iis me impkbo. Mais implehitur anima mea nous les
» Ps. 17, 9.
représente regorgeant de dépouilles et nageant dans la joie.
Je tirerai mon épée : ma main les égorgera.
C'est ainsi que porte la Vulgate :
Evagînaho gladium meum; interficiet eos manus mea.
La réflexion qui suit suppose ce sens et est fort belle. Le plaisir d'égorger leurs ennemis n'est pas moins sen-» sible que celui de les dépouiller. Voyons comme il touche cet endroit. Il pouvait dire en un mot: eos interficiam , je les égorgerai ; mais cela aurait passé trop vite : il leur ménage le plaisir d'une longue vengeance. Evaginaho gladium meum-, je tirerai mon épée. Quelle image! Elle frappe même les yeux du lecteur. Interficiet eos manus mea, ma main les égorgera.
Ce manus mea est d'une beauté que je ne puis exprimer. On voit dans cette expression un soldat sûr de la victoire. On le voit qui regarde, qui remue, et qui mesure son bras. Je tremble pour les enfants d'Israël. Grand Dieu I que ferezvous pour les sauver? Voilà un déluge de barbares qui courent en fureur à la vengeance de la victoire. Tous les traits de votre colère peuventrils suffire pour arrêter vos ennemis ? Dieu souffle , et la mer les a déjà enveloppés. Flavit spiritus tuus et operuit eos 7nare,
Il faut avouer que celte réflexion est bien vive , bien éloquente, et bien propre à former le goût : et c'est pour cela que j'ai cru n'en devoir pas priver le lecteur. Mais je suis obligé d'avertir que le texte hébreu , au lieu de interficiet eos mea manus , porte possidere faciet eos inanus mea , possessioni restituet eos manus mea. Ce qu'on pourrait traduire : ma main me les assujettira de nouveau. Ma main s^en rendra maîtresse. Ma main me remplira en possession de ces fugitifs. En effet, c'était là le véritable motif de la poursuite si ardente des Égyptiens : l'histoire y est formelle. « ' On vint dire au roi des Égyptiens que les Hébreux s'en étaient enfuis. En même temps le cœur de Pharaon et de ses serviteurs fut changé à l'égard de ce peuple , et ils dirent : A quoi avons-nous pensé, de laisser ainsi aller les Israélites, afin qu'ils ne nous fussent plus
^ Exode, X!V, 5.
assujettis?.. L'intention de Pharaon et de ses officiers n'était donc pas de tuer et d'exterminer les Israélites; ils auraient agi contre leur intérêt. Mais ils songeaient à les forcer, les armes a la main, à rentrer dans l'esclavage, et à retourner aux travaux publics de leur ancienne ser>itude.
Il y a aussi , ce me semble, une grande beauté dans cette expression , ma main me les assujettira de nouveau. Le Dieu des Israélites s'était vanté de tirer son peuple de la prison des Egyptiens, et de les délivrer de leur servitude par la force de son bras : Educam vos de ergastulo Maiiptiorum, et eruam deservitute, ac redimam in brachio exce/^o^'' Il avait fait dire plusieurs fois à Pharaon qu'il étendrait sa main sur lui , sur ses serviteurs , sur ses campagnes, sur ses bestiaux ; qu'il lui ferait bien voir qu'il était le maître et le Seigneur, en étendant sa main sur toute l'É- OTte, et en tirant son peuple de l'esclavage: ^Scient .^gyptii quia egosum Dominus , qui extenderimmanum meam super Mgyptum, et eduxerimfilios Israël de medio eorum. Ici l'Egyptien , qui se croit déjà vainqueur, insulte au Dieu des Hébreux. Il semble lui reprocher la faiblesse de son bras et la vanité de ses menaces. Il oppose sa main a celle de Dieu, et il se dit à lui-même, dans l'enivrement d une joie insolente et dans les transports d'une folle confiance : Quoi qu'en ait dit le Dieu d'Israël , ma main me les assujettira de nouveau,
des Llî"vioreSeï*''/om'mp ifn'"'' '"' ^ '^''"^l- ^'^ s<^°t ^"^^^^ au fond ues> eaux violentes , comme une masse de plomb. »
Fous avez soufflé, et la mer les a abîmés.
Moïse pouvait-il mieux exprimer la suprême puissance de Dieu? H ne fait que souffler pour abîmer tout d'un coup des troupes innombrables. Voilà ce qu'on appelle le véritable sublime. Lejiat lux, et facta est lux, a-t-il rien de plus grand?
Et la mer les a abîmés.
Que de choses en trois mots! opérait eos mare. Quelle sobriété de termes ! quelle foule d'idées! C'est ici qu'on peut appliquer ce que Pline dit du peintre Timanthe :
te^VareUamtuœSLl'f ^^ inîelligilur, quam pingitur .. ut o-
»Exod , VI, 6.
* Ibid , IX, 3. 15.
Un autre que Moïse aurait donné l'essor à son imagination. Il nous aurait fait un long détail , et de grandes descriptions fades et inutiles. Il aurait épuisé tout le sujet, et, avec un pompeux verbiage et une stérile abondance , il aurait appauvri sa matière et fatigué son lecteur. Mais ici Dieu souffle, la mer obéit, elle tombe sur les Égyptiens ; les voilà tous engloutis : y eut-il jamais rien de si plein, de si vif, de si animé? Vous ne voyez point d'espace entre le souffle de Dieu et le terrible miracle qu'il fait pour sauver son i^euçie ^ ftavit spMtus tuus, et opérait eos mare.
« Ils sont tomI)és au fond des eaux comme une masse de plomi?. »
Considérez bien ce dernier trait , qui aide l'imagination et achève le tableau.
« ï Qui d*entre les dieux est semblable à vous? Qui vous est semblable, vous qui faites paraître avec éclat votre sainteté, qui méritez d'être loué avec une frayeur religieuse, et dont les œuvres sont autant de merveilles? * Vous avez étendu votre main , et la terre les a dévorés. »
Cet admirable récit est suivi d'un admirable retour de louanges. La grandeur du miracle demandait cette vivacité de sentiment et de reconnaissance. Et quel moyea de ne pas ^e récrier, et de ne pas sortir comme hors de soi-même à la vue d'une telle merveille ? Interrogation , comparaison , répétition : toutes figures propres à l'admiration et à l'extase.
Magnificus m sanctitate, etc.
Il est impossible ici d'approcber du style vif et concis du texte , qui a trois petits membres , séparés les uns des autres , sans liaison , et dont chacun est composé de deux mots assez courts. Magnifions in sanctitate, terribilis laudibus j faciens mirabitia. Il n'est pas plus facile d'en rendre le sens , quelque étendue qu'on donne à la version ; ce qui d'ailleurs la rend froide et languissante , au lieu que l'hébreu est plein de feu et de vivacité.
« 3 Vous vous êtes rendu, par votre miséricorde , le guide de cepeuple... et vous le conduirez par votre puissance jusqu'au lieu , etc. »
Ces cinq versets sont une prophétie de la protection éclatante que Dieu devait donnera son peuple après l'avoir tiré de l'Egypte. Tout yestpleind'imagesvivesct touchantes. On
' t II.
ne sait ce qu'on doit admirer davantage dans cette prédic* tiou, ou la tendresse de Dieu pour son peuple , dont il veut bien devenir lui-même le guide ^ et le conducteur, en le conservant pendant tout le voyage , selon qu'il le dit ailleurs, comme la pmnelle de son œil, et le portant sur ses épaules , comme l'aigle se chai'ge de ses aiglons , ou sa formidable puissance , qui , faisant mareher devant elle la terreur et l'effroi, glace de crainte tous les peuples qui pourraient s'opposer au passage des Israélites, et les rend immobiJes comme une pierre ; ou enfin l'attention merveilleuse de Dieu à les établir d'une manière fixe et permanente dans la terre promise, ou plutôt à les y planter : Plantahis in monte hœreditatis tuœ; expression énergique, et qui seule rappelle tout ce que l'Écriture dit en tant d'endroits , du soin que Dieu avait pris de planter cette vigne chérie , de l'arroser, de la faire croître, de l'environner de fossés et de haies , de multiplier et d'étendre au loin ses branches fécondes.
« 2 Le Seigneur régnera dans l'éternité , et au delà de tous les siècles Car Pharaon est entré dans la mer avec ses chariots et sa cavalerie , et le Seigneur a fait retourner sur eux les eaux de la mer; mais les enfants d'Israël ont passé au milieu d'elle à pied sec. »
C'est ici la conclusion de tout le cantique, par laquelle Moïse promet à Dieu , au nom de tout le peuple , une éternelle reconnaissance pour le signalé bienfait par lequel il vient de les délivrer.
Cette conclusion paraîtra peut-être trop simple , en comparaison de ce qui a précédé. Mais je reconnais pour le moins autant d'artifice dans cette simplicité que dans tout ie reste. En effet, après avoir remué et enlevé les esprits par tant de grandes expressions et de si violentes figures , la justesse de l'art voulait qu'il terminât son cantique par une exposition simple et naïve , tant pour délasser les esprits que pour leur faire comprendre sans figures , sans détours et sans embarras, la grandeur du miracle que Dieu venait de faire en leur faveur. (Rollin.
» Deut., XXXII, 10, II.
>tl8,10.