V. — COMMENT DOIT-ON POSER LES QUESTIONS. RELEVÉS ET ENQUÊTES
Avant d'aborder Tobj et même de notre étude, nous ferons remarquer que les questions de la statistique sont posées sous la forme de tableaux à colonnes, ou sous la forme d'un questionnaire. Nous faisons abstraction des questions posées
de vive voix, car, ou elles sont générales; prescrites, c'est- ^•dîre imprimées : elles se confondent alors avec les questionnaires, ou elles sont particulières, individuelles, et celles-là échappent à la règle : nous n'avons pas à nous y arrêter. Le questionnaire est généralement préféré au lablean, lorsque les réponses, — ou une partie des réponses, — ne doivent pas consister en chiffres. Au fond le tableau est également un questionnaire, lors même que les tètes* ne renferment aucune Formule interrogative. Ainsi, nombre des maisons inscrit en tète de la colonne est identique à cette question : Quel est le nombre des maisons? Ajoutons seulement qu'on emploie plus souvent le questionnaire en s*adressant directement aux citoyens, et plus souvent le tableau, lorsque des renseignements sont demandés aux autorités, ces dernières étant presque seules en état de donner des relevés chiffrés. Les tableaux sont indispensables quand il y a plusieurs lignes de chiffres. Après ces explications préliminaires, nous entrons en matière.
Comment les questions doivent elles être formulées? Elles doivent ôtro, nous ne disons pas claires^ mais plutôt simples, et tellement simples qu'il soit difficile de les interpréter de différentes manières. Lorsqu'on craint qu'un doute pourrait s'élever, on ajoute un mot, une note, une explication quelconque. Par exemple, lors d'une statistique de l'industrie^radministration a demandé : Combien y a-t-il de patrons? Combien d'ouvriers? Les autorités interrogées se sont trouvées embarrassées sur la rubrique dans laquelle il faut classer l'artisan qui travaille seul (sans aide) et pour
* Od sait qu'on appelle ainsi les rubriques et indications de toutes sortes inscrites au haut des colonnes. Ce qui est imprimé à gauche (et quelquefois répété à droite), c'est la nomenctalure.
.SiO LIVItB III. — PARTIE PRATIQUE.
son propre compte. L*admînistration a répondu : Parmi les patrons. Mais on comprend qu'il eût été possible de prévenir la question et la réponse, en prévoyant le cas. Ijorsqae la difficulté donne lieu à une correspondance, le mal est petit; ce qui est grave, c'est la possibilité de voir interpréter diiïéremment la même question, par exemple, de s'exposer à ce que 30 ou 40 départements comptent les artisans travaillant seuls parmi les patrons, tandis que les autres départements les rangent parmi les ouvriers.
En principe, les questions ne doivent exiger qu'unecourte réponse. Si la réponse est longue, c'est que, sans doute, la question n'était pas assez simple. Il faut alors découper la question, il faut la résoudre en ses éléments. D'ailleurs, on ne doit pas oublier que les réponses ne sont qu'une matière première ; il faut qu'elles soient susceptibles d*ètrc analysées, élaborées, additionnées. Comme il est fort ennuyeux de répondre, ne posez que les questions dont les réponses seront utiles, c'est-à-dire dont vous pourrez tirer parti en les résumant. Toute question oiseuse est une faute '. Il en est de même de celles auxquelles la personne interrogée ne peut ou ne veut pas répondre.
Un écueil à éviter, c'est de poser des questions de façon à engager des doctrines ou des intérêts; on a déjà assez à lutter contre les altérations de la vérité, causées par la crainte de l'impôt ou par quelque préjugé. En 1860, immédiatement après la conclusion des traités de commerce qui, on se le rappelle, déplaisaient à un grand nombre de fabricants, la circulaire du 22 novembre, qui prescrit un
< Par exemple, comme lors de Tenquête sur les yIos, une commisbIod do la chambre posait dans les départements des questions dont la réponse se trouvait au ministère des finances.
nouveau recensement industriel, s*exprime ainsi : « Biais
le dénombrement de 1860 offrira cet intérêt entièrement nouveau, et sur lequel j'appelle particulièrement votre attention, qu*en donn<int la connaissance exacte des forces industrielles actuelles de la France, il fournira le moyen d'apprécier, plus tard, à Toccasion d*un autre inventaire décennal de ces forces , les résultats de la récente réforme douanière. Les représentants de Vindvslrie françaisf^ apprtlcieronty à ce point de vue, la nécessité d'apporter à son exécution le concours le plus loyal et le plus dévoué. » L*auteur de cette circulaire n'avait certes pas la iibre statistique; il aurait su qu'on doit éviter, même de loin, tout ce qui ressemble à une statistique tendancieuse, car elle n*est plus la vérité pure, désintéressée, mais un assemblage de chiffres destinés à la cacher ou à Tobscurcir.
Les questions doivent être formulées de manière à exiger des réponses précises. Il faut que la réponse consiste en un chiffre (par exemple : Quel est votre âge? — Réponse : 20 ans); en une courte indication (par exemple : Votre profession?— Réponse : Menuisier); en un oui ou un non (surtout dans les colonnes d'un tableau) ; mais la réponse ne doit jamais aboutir à un : peu, beaucoup^ souvent, rarement, grandy petit. Ces mots sont vides de sens pour un statisticien habitué à un langage précis. Quand vous dites : Il y a beaucoup de pauvres à Londres, je ne sais si vous parlez de 10,000 ou de 100,000. Aussi, par exemple, lorsqu*en 18S2, nous avons rédigé le questionnaire du recensement décennal de l'agriculture, et que nous nous préoccupions de savoir dans quelle proportion la stabulation (la nourriture à rétable) est répandue dans les divers cantons de la France, nous avons formulé la question ainsi :
312 LIVRE m. — PARTIE PRATIQUE.
Nombredcsbeles» ^ g^^
à corneg nourrie» (^ j^ ^^.^ ^ ^-^^^^ ^^ ^„ pâturage?
Total. . . .
Mais nous avons eu soin de faire remarquer qu'ici les chiffres ont seulement pour but de préciser une évaluation pour éviter des expressions vagues. Si Ton avait demandé : La stabulation est-elle en usage dans le canton? on aurait répondu par oui, qu'elle existât sur une ferme, sur cent ou sur milley ce qui n'est pourtant pas la même chose. 11 ne faut jamais accepter ou plutôt il ne faut jamais provoquer des réponses aussi vagues que peu ou beaucoup, elles doivent être remplacées par un chiffre approximatif, soit 1/4, 1/5« 1/10, ou par 5,10, 20 p. 100, etc. Chacun précise ainsi ce qu'il entend par peu.
On voit que nous n'excluons pas absolument les évalualions; c'est un pis-aller, mais il n'est pas à dédaigner quand on peut obtenir lavisd'hommes entendus, prudents et honnêtes.
Enfin, autant que possible, chaque série de questions doit renfermer son contrôle. Prenons un exemple très simple : même lorsque vous ne vous intéressez qu'aux terrains productifs d'une commune, il ne suffit pas de demander quelle est la superficie des terres arables, prés, vignes, forêts, pâturages, etc.; il faut encore ajouter : Superficie des terrains non productifs. — Total ? Le total fournit ici le contrôle, car le cadastre le don ne très exactement (le total,mBis la répartition des détails peut varier). Dans l'exemple que Ton trouve ci-dessus, les chiffres des trois lignes reproduisent le nombre total des bêtes à cornes. Nous avons critiqué le tableau de la statistique des finances urbaines volé au congrès de Budapest, parce qu'on avait oublié de pré-
voir la colonne : Autres dépenses (ou recettes), et celle du 7*0^/. Le contrôle est une chose si nécessaire qu'on Toublie rareinent,on est plutôt disposé à Texagérer, si c'est possible. L'insistance avec laquelle nous avons demandé des ré* ponses précises, pour ne pas dire rigoureuses, pourra nous valoir le reproche de réduire la statistique aux renseignements numériques. Nous n'aurions fait qu'appliquer à la statistique sa signification courante, car beaucoup de personnes — et nous sommes de ce nombre — ne comprennent pas la statistique sans chiffres. Mais les pierres, même équarries, ne sont pas encore le monument, et les chiffres seuls ne sont pa<( toute la statistique. Les chiffres ne montrent qu'un des côtés — ou un petit nombre de côtés — des faits qu'ils représentent ; pour connaître les autres côtés, le statisticien doit en puiser les éléments dans l'élude de la vie. C'est une tâche très vaste que nous lui assignons ici : elle est tellement vaste que peu y suffisent. Il faut dire aussi que la vie a des rapports si multiples qu'un seul homme, qui que ce soit, ne peut pas tout embrasser et encore moins l'étreindre. Dans beaucoup de cas , il pourra être nécessaire (le compléter la statistique par une enquête, c'est-à-dire par un examen contradictotiib des circonstances dans lesquelles les faits se produisent. Il faudra consulter les patrons et les ouvriers, les producteurs et les consommateurs, tous ceux qui concourent à un effet quelconque. Dans ces enquêtes chacun pourra dire ce qu'il sait, et dans la mesure on il le sait : aucune prescription ne peut être faite quant aux réponses. Mais pour que ces réponses soient aussi instructives que possible, il faudra savoir interroger, et c'est ici surtout que l'art de poser les questions aura son prix.
§ 2. — QUELLES SONT LES QUESTIONS A POSER? — POÎÎÏTS DE VUE SCIENTIFIQUE ET ADMINISTRATIF.
Il est peu de questions plus vastes, plus compréhensives« plus délicates que celle qu'on lit en tétc de ce paragraphe; aussi n*avons-nous pas la prétention de donner une réponse complète. Neuf fois déjà tous les statisticiens du monde civilisé, — à peu d'exceptions près, — se sont réunis en congrès pour étudier ce problème, et jusqu'à présent à peine si Ton en a résolu quelques parties plus ou moins secondaires. Aussi nous sommes-nous posé la tâche plus modeste de signaler les points que le statisticien ne doit jamais perdre de vue et d*indiquer des principes généraux et peutêtre quelques exemples, renvoyant, en outre, d'une part, au chapitre consacré aux recensements (xii), et de Fautrc à celui dans lequel nous exposons les travaux des Congrès (m).
^ Ce qui rend difficile la rédaction d'un projet de questionnaire ou de tableau, c*cst qu'on doit chercher à concilier deux choses presque contradictoires : demander réellement beaucoup, tout en ayant l'air de demander peu. Les besoins de la science sont grands; mais l'administration, déjà surchargée par d'autres travaux, ou le particulier, qui ne comprend pas toujours l'utilité des questions, voudraient donner le moins possible. La science ne peut passe contenter de généralités, et souvent Tadministration aussi doit rechercher les détails, car Tune a besoin de bien nombreux éléments pour arriver à une bonne synthèse, et l'autre est
I/aBT DB poser tES QI3ESTI0NS. 3iS
dans de continuels rapports avec les individus et doit pouvoir appliquer ses données. La tendance de la statistique est donc et doit être, sous peine de rester stérile, d'étendre et d*approfondir ses recherches, elle ne doit reculer ou s*abstenir que devant de sérieux obstacles moraux et matériels. Parmi ces derniers, nous mentionnerons surtout une administration mal organisée. Les obstacles à vaincre n'étant pas les mêmes par tout, les statistiques des différents pays sont tantôt plus, tantôt moins développées les unes que les autres : et il ne sera pas toujours possible de dire si Ton h recueilli tout ce qui était accessible, si l'on est resté en deçà de la limite ou si on Ta dépassée. La ligne de démarcation est difficile à tracer, elle n'est le plus souvent qu'une affaire d'appréciation. Nous ne voyons que deux règles dont l'application puisse être à peu près générale :
1° Ne pas demander de renseignement dont on ne voit pas clairement l'utilité (ce qui n'empêchera pas le statisticien d'accepter les renseignements qui se présentent spontanément, lors même qu'il n'en a pas l'emploi immédiat);
2« Ne pas demander les renseignements qui peuvent être obtenus par le calcul au moyen des éléments qu'on possède, sauf lorsqu'il s'agit d'établir un contrôle. Cette règle n'a aucune application aux bureaux qui ont établi la centralisation du travail. (Voy. plus haut, p. SOS.)
Prenons quelques exemples, mais n'oublions pas de recommander l'étude comparative des documents publiés par les divers bureaux de statistique : c est là qu'on trouvera les développements que l'espace ne nous permet pas d'offrir.
A. -- Population.
La statisliquedela population dislingue le dénombrement du mouvement. Le dénombrement est une opération périodique : elle a lieu, en France et en Allemagne, tous les cinq ans (autrefois, dans le Zollverein, tous les trois ans); dans la plupart des autres pays (Grande-Bretagne, États-Unis, Italie, pays Scandinaves, Belgique, Hollande, Suisse), tous les dix ans; dans quelques contrées (Russie, Autriche, Espagne, Portugal, Turquie), à des intervalles indéterminés. Ce qu*il faut nécessairement connaître, c'est le chiffre de la population par communes*, par divisions adminis* tratives, sexes, âges, état civil, professions, ni la science, ni l'administration ne peuvent se passer de ces renseignements; on les possède maintenant dans tous les pays civilisés. Nous n'avons énuméré que le minimum des renseignements à demander : le recensement de Belgique de 1846, dirigé par MM. Quetelet et Heuschling, et qu'on a souvent cité comme un modèle, demandait en outre :
l"" Le séjour (dans la commune, s*il est habituel, momentané, si Ton est de passage, temporairement absent);
2"* L'origine: si l'on est de la commune ou d'une autre province, ou étranger (en indiquant les pays);
3° La langue parlée: français, flamand, allemand, anglais, autres;
4** Le culte : catholique, protestant, etc., etc.
Un certain nombre d'autres pays ont également voulu
' Cela ne vent pas dire qu'on doive nécessairement la publier par corotDUDe.
l'art de POSEn LES QUESTIONS. 317
connaître l'origine, même la langue et le culte; on a aussi ajouté le dénombrement des maisons, quelquefois avec des subdivisions, parce que cette statistique se rattache étroitement à celle de la population. Ailleurs, on a encore demandé :
S^" L'instruction : combien savent lire et écrire. L'italie a inventé le mot analfaheii, pour indiquer ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et ce mot a été adopté par quelques autres pays. (Le mot alphabet est dans toutes les langues modernes.) Ânalfabeti est plus expressif que illellrés.
G*" Les infirmités : nombre des aveugles, sourds-muets, idiots, goitreux, aliénés, même des pieds-bots. Ce dernier renseignement, dont nous ne connaissons qu'un exemple, nous semble complètement inutile; celui des goitreux est difficile à obtenir d'une manière exacte.
Depuis une série d'années , on relève les professions dans les recensements, et quelques pays ont fait des dénombrements qui ne laissent rien à désirer : ils distinguent les patrons, les employés et les ouvriers; les sexes; ceux qui exercent la profession de ceux qui dépendent de la profession , mais en ayant soin de réunir les deux dans un total spécial pour chaque profession. On voit ainsi, non seulement combien de personnes travaillent, mais aussi combien de personnes vivent de chaque profession. Au moyen de ce classement, nous obtenons un total réel et non apparent de la population agricole : nous connaissons l'ensemble des hommes, femmea, entants, maîtres et serviteurs; il en est de même pour chaque industrie séparément, pour les professions libérales, etc. Malheureusement, ce classement logique, et seul utile, n'a pas été adopté partout : on le trouve en Belgique, en France, en Allemagne, etc. ; mais l'Angle-
318 LIVRE III. — PÀRTIB PRAtfQUE.
terre s'est bornée à indiquer dans des colonne^ séparées les personnes des deux sexes qui exercent réellement les professions, en réunissant dans une seule et même colonne toutes les femmes et tous les enfants qui dépendent d'eux pour leur entretien. Il en est résulté que le document anglais ne nousdit pas combien d'individus viventderagricultureou de telle autre profession ; si nous voulons le savoir, nous devons faire des calculs proportionnels plus ou moins hasardés, qu'on aurait pu et dû nous épargner. Cette sorte de séparation de corps entre les chefs de famille et les individus qui dépendent d'eux est encore critiquable à un autre point de vue : c'est ()ue, dans beaucoup de professions la femme et les enfants rendent des services, sans qu'on puisse dire que ces personnes exercent le métier, fin éin tûoU cette séparation fausse les résultats. L'Italie et rAutriche avaient imité le mauvais ctemple domré pair le D' Farr, mais en 1880, TAutrichre en 1881 a adopté te systèttte déjà établi en France et en Allemagrie.
Nous ne pouvons nous empêcher d'ajouter une observation sur la classification des professions. Si l'on se borne à former un petit nombre de grandes catégories : agriculteurs, industriels, commerçants, agents de transports , personnes exerçant des professions libérales, domestiques, individus sans profession , les différences sont si trafichées qa'il n'y a presque aucun danger de voir les recenseurs se tromper. Mais ces grandes catégories âont généralement insuffisantes, et dès que l'on entre dans' des déta?!», on se heurte à des drfficultés qu'on ne peut résotrdre que par l'arbitrtHire. Si le dépouillement est décentraliisé, on s'eirpfose en outre & )a diversité des interprétatiotos dxxûe comhiuhb oii d'un département à l'autre. Aussi serions-nous disposé à penser
i/aut de rosEii les questions. 319
que, lorsqu'il estpossible d'obtenir des détails» au lien d'iYnposer un classement aux recenseurs, on leur demande simplement d'indiquer la profession de chaque individu , en leur faisant classer ces professions tout bonnement par ordre alphabétique. Que le groupement définitif des professions se fasse dans le bnreau central. Du reste, il serait peut-être à désirer que la publication donne, comme subdivision des groopeâ, chaque profession séparément: la comparaison avec les aatues pays n*en sera que plus facile.
Ce système aurait 'd'ailleurs bien des avantages pô1!tlqtfes, administratifs et économiques.
Nous ne parlerons pas do la populatîofi spécifiqtre fDombre d'habitants par kilomètre (îarré), car ce renseignement est le résultat d'un calcul , et nou^ aVons déjà dit '^n'on ne doit demander que les éléments (ici , superficie et population): les calculsdoiventètile faits parle personnel du biïTeau.
On a plusieurs fois, et avec raison, rattaché aux recensements les dénombrements du bétail, ^uoiqtie cette opération fasse partie de la statistique de TagiicdlCnre : on pensait qtïe les recenseurs peuvent faire cette opération sans un surcroit notable de travail.
Ueùvôyant au cba{>itre xii ce que hoils pfourrions avoir à ajouter sur lès dénombrements, nôtis passons au mouvement de la population. On entend sous cette expression, presque exclusivement, les naissances, les mariages et les décès. Pour les naissances, si Ton distingue les seics, la légitimité et ritlégilimlté, la naissance à domicile et celle dans les hôpitaux, enfin les naissances doubles ou triples, on est considéré comme sufBsamtûerit complet. Hais il y a des desiderata plus ou moins justifiés : distinguer la religion des parents, leur prolessioh (n'a pas encore été fait, que
nous sachions), leur âge (on prétend en tirer des indications sur les causes qui assurent Tégalité numérique des sexes, voy. le livre IV), leur nationalité (aux État-Unis, en Autriche, peut-être ailleurs, ce point a son importance), le degré de parenté qui existe entre le père et la mère (pour constater les prétendus effets des mariages consanguins) . Pour nous, le renseignement le plus utile à demander el le plus facile à obtenir est celui qu'on a négligé de relever jusqu'à présent: c*est la profession des parents • Ce n'est pas pour constater que les tailleurs sont plus a féconds > que les cordonniers, ou le cultivateur plus que le marin, — selon nous, on abuse passablement du mot de fécondité, — mais pour pouvoir étudier les professions au point de vue de la facilité de former une famille. Dans les pays où le dépouillement est centralisé, ce relevé est un jeu d*enfant, ailleurs il ue présente pas de bien sérieuses difficultés.
L'indication des professions serait encore désirable, et, par la même raison, pour les mariages. Jusqu'à présent on s'est borné à constater l'état civil (célibataires ou veufb) de ceux qui se marient et, depuis Quetelet, aussi l'âge : ou sait (|uel parti il en a tiré. Pour les décès, le sexe, l'âge, les professions sont consignés sur les registres, mais on n'a guère utilisé les professions jusqu'à présent. C'est I âge des décédés qui fournit les éléments des principaux travaux; dans(|uelquespays,onchercheàconstateravecplusoumoiDS de succès tes causes des décès, ou du moins à signaler quelques maladies principales en confondant les autres dans une colonne d'ensemble.
On range quelquefois avec le mouvement de la population (en prenant le mot mouvement à la lettre) la statistique de l'émigration. (Voy. passim.) On a fait aussi quelques tenta-
tives pour constater les migrations à l'intérieur du pays. Ces migrations sont de deux sortes: les individus changent de résidence d*une manière permanente, ou ils vont, dans certaines saisons, chercher iu travail loin de leur domicile et y reviennent tous les ans passer quelques mois. On a relevé les premiers dans les dénombrements (sous la rubrique origine)^ et les autres, du moins en partie, dans les statistiques agricoles. Ces tentatives mériteraient d*ètre continuées. Nous ne mentionnons pas les combinaison auxquelles se prêtent les renseignements qui précèdent, ce serait sortir du cadre de ce paragraphe.
B. — Acriooltnrt.
Une bonne et complète statistique de l'agriculture est une opération tellement vaste, qu*on est tombé d'accord pour ne la renouveler qu*à de longs intervalles, tous lesdixans^ On se contente, pour la statistique annuelle, d'un minimum indispensable. On renvoie à la statistique décennale tout ce qui est relatif à r^conomté rura/é, savoir: La distribution des terres (grandes et petites cultures, morcellement, etc.); le mode d'exploitation (faire valoir par le propriétaire ou parun régisseur, fermage, métayage); le personnel des aides, leurs salaires, etc. ; la statistique des instruments perfectionnés, les machines, charriots, etc. Ces renseignements peuvent n'être recueillis que tous les dix ans ; mais le dénombrement du bétail devrait avoir lieu tous les cinq ans,
* Ce qui n'est pas une raison pour'appeler cette statistique a enquête » décennale. Une enquête est une investigation contradictoire, où Ton entend des témoins pour et contre.
peut-être plus souvent. Quels sont les détails à demander? Il semble indispensable de distinguer les jeunes animaux des vieux; pour les bêtes à cornes, au moins, il faut distinguer les sexes; — tous les dix ans on peut s'informer de la race. — Les prix semblent devoir être relevés dans les mercuriales, Teffet des épizooties est constaté par les vétérinaires; mais le montant total de la consommation de la viande n*est pour le moment encore qu*un desideratum^ on ne le connaît positivement que dans les villes à octroi.
La statistique de l'agriculture proprement dite comprend les superficies cultivées, les produits et les conditions ou charges de la production pour chaque espèce de culture. Ces conditions ou charges varient peu, on peut les relever tous les dix ans; mais les rendements ou les quantités produites doivent être constatés tous les ans. On devrait aussi établir les superficies cultivées ; à défaut de donnée rigoureuse , un chiffre approximatif permettrait déjà de faire d'utiles inductions. Le montant de la production (peut-être seulement le rendement par hectare) doit être indiqué en nombres absolus, et non en nombres relatifs, car on a besoin de ce renseignement pour calculer la consommation, pour apprécier le mouvement du commerce, et pour d'autres emplois encore. II se publie en Prusse et dans quelques autres pays un tableau destiné à faire connaître les résultats de la récolte; ce tableau indique ces résultats par une fraction, sauf s'ils sont égaux à une récolte moyenne ou ordinaire. La récolte moyenne est considérée comme = i ; une récolte qui dépasse la moyenne est = i.05 ou i.iO ou au delà; la récolte inférieure à la moyenne est marquée = 0.95 ou 0.90 etc. Quelquefois on publie un tableau de dix années; rationnellement, ces dix
l'art de poser les questions. 323
années devraient faire un total de dix unités, une année compensant Tautre, ou du moins, sur le nombre, on devrait voir un certain nombre d'années dépassant la moyenne; mais en réalité, généralement, tous les chiffres sont audessous de 1, — ce qui en fait sauter aux yeux la fausseté. Il vaut mieux ne pas publier de pareils chiffres; on aurait des renseignements meilleurs, si Ton se procurait des nombres absolus.
En effet, les agriculteurs atténueraient les nombres absolus comme les nombres proportionnels ; mais ils les atténueraient involontairement dans la même proportion; tandis que les nombres proportionnels, étant de petits chiffres dont la portée est évidente, ils les atténuent tantôt plus, tantôt moins. On pourrait utilement contrôler ces chiffres en établissant le rendement par hectare; on trouverait dans chaque canton quelqu'un pour rétablir exactement^
La statistique annuelle ne pourrait pas fournir de bons chiffres sur l'ensemble des productions; nous ^'en demanderions que sur les principales, avant tout sur les céréales, et peut-être aussi sur les pommes de terre et légumes secs. Le vin étant soumis à l'impôt, les agents des finances en font une statistique annuelle, encore laisse-t-elle à désirer à cause de certaines immunités accordées aux producteurs. Il importerait aussi de comiaitre la production des fourrages; mais nous nous méfions un peu des renseignements qu'on pourrait donner sur ce point. Si le bétail ne consommait que du foin et de l'avoine, on arriverait à des données suffisamment approximatives ; mais les fourrages
* Voy. la production agricole de la France, par Louis Orandeau (Paris, BergerLetrauU, 1885), p. 20. Cette page confirme notre manière devoir.
324 LIVRE ni. — PARTIE PRATIQUE.
sont très variés, une partie du bétail est d'ailleurs nourrie sur les pâturages. Ce n'est donc que tous les dix ans qu'on peut entreprendre sur ce point, ainsi que sur les légumes verts (choux, racines alimentaires, etc.), une sorte d'enquête. Restent les c cultures commerciales : » graines oléagineuses, chanvre et lin, houblon et autres, sans oublier la sériciculture; il est fort désirable que les relevés soient annuels; la difiSculté est grande, mais est-ce une raison pour ne pas chercher à la vaincre ?
c. — U4aftrit.
L'industrie et l'agriculture sont les statistiques qui présentent le plus de difficultés. Cependant, certains renseignements industriels ne sont pas difficiles à obtenir : le nombre et la nature des moteurs: la vapeur, l'eau, le vent, les chevaux ; le nombre et la nature des feux : hauts-fourneaux, fours et autres ; certaines machines-outils,marteaux, cylindres, métiers, broches, etc., peuvent être aisément relevés. C'est déjà beaucoup, et le statisticien ne doit pas manquer de faire consigner dans ses tableaux tout ce qu il peut obtenir dans cet ordre d'idées, mais sans pousser les détails aussi loin que dans le projet soumis par M. Engel au congrès de Saint-Pétersbourg. Ce projet était technique à l'excès; or la statistique n'a pas le point de vue du mécanicien ou du chimiste, mais celui de l'économiste, de l'administrateur et de Thomme d'Etat : ce qui n'est pas utile à ses clients principaux est presque toujours un lest encombrant.
Un second ordre de renseignements qu'on obtiendra sans trop de difficultés, c'est celui qui est relatif aux em-
l'art de poser LB8 QUESTIONS. 325
ployés et aux ouvriers. Nous en avons déjà parlé ailleurs. Il faut distinguer le sexe, puis les adultes des enfants, en reproduisant pour ces derniers les catégories prévues par la législation sur le travail des femmes et des mineurs. Les salaires doivent nécessairement être notés; mais on ne doit pas se contenter d'un seul chiffre, il faut au moins distinguer le salaire de l'ouvrier ordinaire (moyenne) de celui du commençant (minimum) et de celui de Touvrier habile (maximum). Nous ne rattacherions pas à l'industrie la statistique des institutions de prévoyance (sociétés de secours mutuels etc.), nous aimerions mieux en faire une classe à part. Nous nous méGons des budgets d'ouvriers, la fantaisie y joue un trop grand rôle. Un problème à résoudre est celui de la statistique du paiement à la tâche; les renseignements ne pourront, ce semble, qu'être l'objet de notes spéciales, ils ne se prêtent pas à une réduction en tableau. On a parlé aussi de relever le nombre des établissements où existe ce qu'on appelle volontiers « la participation des ouvriers aux bénéfices du patron, d ou plus exactement un système de primes, certaines personnes confondent volontiers ces deux choses différentes; on a aussi une légitime curiosité relativemeut à la coopération et aux autres prétendues innovations sociales; mais la statistique doit s'y prendre avec prudence, elle doit éviter, à l'égal du humbug, tout ce qui est tendancieux.
La diflSculté la plus grande à vaincre pour faire une statistique de l'industrie, c'est de se procurer de bonnes données sur la production. Une statistique industrielle qui n'indique pas la production est incomplète, elle n'est que la base, le point de départ d'une évaluation des produits. La production en effet, est le but de l'industrie, les instruments
3i6 LIVRE llï. — PARTIE PRATIQUE.
ne sont que des moyens. Encore une fois, ce qu'il importe de savoir, ce sont les quantités produites : on les demandera directement si Ton peut, on se les procurera autrement s*it le faut, mais on ne saurait s*en passer. Il est inutile de demander en même temps les prix, on peut se les procurer ailleurs, par des mercuriales, ou en formant des commissions de négociants, comme la commission des prix qui se rattache au ministère du commerce, en France, dont les travaux peuvent d'ailleurs être utilisés. Quant à la valeur totale, elle doit être calculée dans le bureau. La quantité des matières premières et celle du combustible, sont aussi des renseignements utiles ; mais on doit se borner, — si Ton étend ses recherches à ce renseignement^ — aux matières principales, en faisant bien ressortir qu'on ne demande que celles-là.
Nous sommes surpris que la classification des industries ait pu causer tant de discussions. Celle de Moreau de Jonnès, en produits : 1 "^ minéraux, 2"* végétaux, et d"" animaux, a été tacitement, mais unanimement rejetée, car elle est toutàfait absurde. Un grand nombre de produits en effet (par exemple un carrosse, un habit) se composent à la fois de matières appartenant aux trois règnes; d'un autre côté; souvent le même objet peut être fait de matières différentes : on a des tables en pierre, en bois, en fer, et celle sur laquelle nous écrivons en ce moment est en bois orné de cuivre, couverte d'une basane (peau) : voilà encore les trois règnes réunis. Quelques statisticiens auraient voulu une classification bien savante, ou pour le moins parfaite , idéale. Pour l'obtenir, M.Engel a proposé, au congrès de statistique de Saint-Pétersbourg (i 872) , de s'adresser au futur jury de l'Exposition universelle de Vienne (1873). Cette proposition nous avait paru
l'art de poser les questions. 327
bien singulière; maisTun des membres désignés de ce jury se levant pour accepter la mission, pouvions-nous, dans une réunion qui est plus polie encore que sérieuse, dire : Comment pouvez-vous espérer obtenir de TExposition une classification acceptée par tous, si la sienne propre n'est pas permanente, chaque exposition en ayant eu une autre jusqu'à présent? D'ailleurs, le jury d'exposition est une réunion de spécialités S tirant chacune de son côté , et son travail ne vaudra jamais celui que pourra faire un comité composé d'administrateurs, d'économistes et de statisticiens : nous n'avons pas à faire une classification technique, mais économique. Heureusement le jury de Vienne renferma un certain nombre de statisticiens; un comité fut nommé, et ce comité prépara un travail qui est inséré dans le Compterendu des conférences de Stockholm de la commission permanente. (Page68àll7.)Cetleclassificationnousa paru assez logique en la parcourant rapidement, mais c'est tout ce que nous en savons ; elle ne nous a pas semblé valoir la peine d'une étude approfondie, car une classification de49 pages ne serajamais appliquée , cela est pratiquement impossible. Encore une fois, les classifications doivent être courtes, se borner aux grandes catégories, — il est aisé de s'entendre sur les grandes divisions, — et si l'on veut et peut compléter, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de donner une liste alphabétique; chacun se fera alors ses subdivisions comme il l'entendra, ou selon ses besoins. Cette liste alphabétique nous permettra aussi d'apprécier si l'auteur a eu raison de mettre ensemble les charpentiers et les maçons, comme constructeurs de maisons, ou s'il aurait été plus rationnel de mettre le charpentieravec le menuisier etl'ébéniste, comme travaillant le bois,
* Ce point pouvait être contesté par les sceptiques.
328 LIVRE m. — PARTIE PRATIQUE.
et le maçon avec le briquetier et le marbrier, comme maniant les minéraux. En un mot, on pourrait corriger les fautes de classement, s'il y a lieu.
Faut-il distinguer entre la grande et la petite industrie? Moreau de JonnèsTa fait vers 1845, et on a voulu Timiter en Allemagne (conférence des statisticiens allemands de 1875), et à première vue on trouvera la distinction naturelle ; elle peut s'appuyer sur quelques arguments, mais il en est d'autres qui lui sont contraires. Comment distinguer la grande de la petite industrie? — Par les machines, dit-on.— Hais il y a des manufactures, comptant des centaines d'ouvriers, qui n'ontpasune seule machine. — Prenons donc le nombre des ouvriers, réplique-t-on. — C'est ce qu'a fait Moreau de Jonnès. Il déclara qu'il fallait ranger dans la grande industrie les établissements ayant au moins 20 ouvriers. — Nouvelle diificulté, le nombre des ouvriers varie : aujourd'hui on en a 19, demain 20 ou 25, après-demain 18, selon les hasards de l'offre , de la demande ou même de simples accidents. Inscrira-t-on l'établissement aujourd'hui pour le biffer demain, et le réinscrire peut-être dans un mois, ou est-il condamné après le passage du recenseur? Les résultats pratiques avaient soulevé tant d'ohjeciious qu'après avoir achevé plusieurs départements, on dut abaisser la limite àlOouvriers, et finalement on ne fit plus de distinction. II y a donc une grande inégalité sous ce rapport entre les divers départements. L'Allemagne, si elle a persisté à prendre le nombre des ouvriers comme critérium , a dû éprouver les mêmes difficultés et se voir forcée ou de franchir la limite, ou de se contenter d'un résultat incomplet.
Comme le montant de la production nous semble un renseignement indispensable, nous procéderions ainsi : 1"" Lors
l'art de posir lbs questions. 329
des recensements de la population, nous constaterions l'existence des établissements grands et petits de toutes sortes (patentés ou non); et 2^, pour faire la statistique de la production industrielle, nous ne nous adresserions qu'à des groupes déterminés, et cela non en raison de la grandeur de rétablissement mesuré à l'aide d'un critérium quelconque, mais à raison de la nature du produit. Ainsi, quand nous voudrons étudier l'industrie minérale, ou l'industrie textile ou d'autres groupes, nous embrasserions tout ce qui rattache à Tindustrie étudiée, sous peine de donner un fragment de peu de valeur. Rien n'empêcherait même d'aborder tous les groupes à la fois. Si on le faisait, on aurait, — dans un certain sens, — une statistique de la grande industrie, bien que comprenant de très petits établissements. C'est, en effet, l'industrie, la production, qui serait grande, et non l'établissement.
D. — Aatrei statlsUqnes.
On ne nous demandera pas de passer en revue l'ensemble des statistiques possibles : le commerce, le culte, l'instruction publique, la bienfaisance, la prévoyance, la navigation, les chemins de fer, les routes, les postes, les télégraphes, puis la justice, la guerre, la marine et tant d'autres; ce serait un travail fastidieux dans lequel les répétitions seraient presque inévitables. D'ailleurs, notre tache ne consiste pas à prescrire un procédé, à présenter la méthode en dehors de laquelle il n'y a pas de salut pour le statisticien, mais simplement à exciter en lui la réflexion, à faire naître la pensée : c'est à lui de travailler, de prendre dans le store intellectuel et scientifique commun ce qui répond à ses besoins
particuliers. Les modèles ne manquent pas , les comptes rendus des congrès en sont pleins, et on n'a au surplus qu à étudier les statistiques existantes ; il en existe maintenant, de valeur inégale sans doute, sur toutes les matières quelque peu importantes. Seulement que le statisticien procède toujours par comparaison : une seule statistique, fût-elle idéale, ne lui apprendrait rien. Pour apprendre, il faut commencer par distinguer; pour pouvoir distinguer, il faut com parer. Quand on met en regard un bon et un mauvais modèle, on apprend autant de l'un que de l'autre : le mauvais vous dit comment il ne faut pas faire. Ainsi donc, comparez, comparez, il en restera toujours quelque chose dans votre esprit; car forcément vous chercherez à vous rendre compte des causes ou des motifs des différences, et quand vous aurez pris rhabitude de trouver le pourquoi, vous saurez aussi imaginer le comment.