PROGRÈS DE LA MÉTHODE
On doit distinguer entre la méthode du dénombrement, c'est-à-dire la manière de se procurer les renseignements, et le nombre des questions posées. Lorsque les questions se multiplient, • en supposant qu'elles soient bien choisies, —on élargitlecadredes investigations, on pénètre plus avant dans la connaissance de la population; mais, lorsqu'on amé-
liore la méthode, on oblient des données plus certaines et plus nettes ; ce n*est plus à la quantité, mais à la qualité qu'on s'attache; en perfectionnant Tinstrument, l'œuvre devient plus parfaite. On s'en est préoccupé de bonne heure, et nous avons la satisfaction de pouvoir dire que la plupart des procédés recommandés aujourd'hui ont été trouvés (inventés) à Paris. Les premiers progrès sont dus au mathématicien baron Joseph Fourier, mort en 1829, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
Officiellement , le procédé dont nous allons indiquer les traits essentiels porte le nom du comte de Chabrol, préfet de de la Seine; il est tiré d'un rapport au ministre du 3 juillet 1818, et s'applique à un dénombrement de Paris [de Paris seul, et nom de la France) achevé en février 1817. (Recherches statistiques sur la ville de Paris. Année 1821. Paris, Imp. royale, 1838.) Ce rapport s'attache d'abord à démontrer que des états numériques, donnant seulement le nombre et non les noms des habitants par maison, exposent les recenseurs « à des erreurs considérables, dont le nombre est infini et que l'on n'a pour ainsi dire aucun moyen de prévoir ou de rectifier. L'expérience a prouvé qu'une manière de procéder aussi vague ne donne communémentquedes résultats confus et incertains ' . > La préfecture a donc prescrit l'emploi d'états nominatifs, c'est-à-dire de bulletins sur lesquels on écrit le nom même des personnes adultes ou enfants , maîtres ou serviteurs, qu'on veut recenser (compter). Ce progrès une
* Il est Juste de dire que Moheau : Recherches, elc, sur la population (Paris, 1778), page 25, conseille déjà « d'inscrire par ordre les habitants de chaque maison , en marquant leurs noms, leurs professions ou qualités : s'il s'échappe quelque erreur, elle laisse des traces; la véridcation est facile. . . » L'auteur de la circulaire a-t>il connu Mohoau i
fois trouvé, il fut plus tard généralisé en France (circulaire du n^inistre de l'intérieur, 10 mars 1836]. Ces états nominatifs s'appliquaient à « chaque location séparée », c*est-àdire à chaque ménage. Voilà donc le bulletin de ménage introduit. Ces bulletins ont été dressés à Paris par des commissaires spéciaux rétribués, au nombre de 150, qui sont allés de porte en porte et d'étage en étage. Les bulletins ont été remis à des vérificateurs (2 dans chacun des 12 arrondissements du Paris d'alors), qui ont contrôlé 10 p. 100 des bulletins. Pour éviter les doubles emplois, on devait « choisir pour lieu de Tinscription celui de l'habitation pendant lanuit, » On voit poindre une idée qui ne se présente encore que confusément, car on n'en comprend guère la signification dans un dénombrement qui n'est pas achevé nécessairement dans les vingt-quatre heures.
Ce même recensement s'est appliqué à ne donner que la population de fait (p. lxxxv, au bas de la page); il a aussi distingué la population flottante delà population sédentaire. La liste de cette population, « recensée collectivement » (on dit maintenant : dénombré en bloc), n'a guère varié depuis lors. Enfin, les questions posées alors embrassaient l'âge, le sexe, l'état civil (marié, veuf, célibataire), la nationalité et la profession. Le rapport que nous venons de résumer est suivi de tableaux et d'une construction représentante courbe des âges.
Le dénombrement de Paris en 1817 est le premier qui mérite ce nom, et, du premier jet, il a été un coup de maître; il n'a pas été dépassé depuis, en France du moins. Les prétendus recensements de 1800 et de 1805 ne peuvent pas être pris au sérieux; en voici des preuves. L'une est tirée de la Statistique élémentaire de la France de Peuchet. (Paris,
Gilbert et C% 1805.) Cet ouvrage a été fait sous les yeux de radministration. Peuchet pouvait puiser à toutes les sources, et pourtant il est obligé d'évaluer \sl population d'après Hessence, Moheau, Necker et Pomelles. (Voy. p. 226 et 227.) Nous trouvons une seconde preuve dans le Bulletin de la commission de statistique belge, t. III, p. 4 et 5. « Les préfets de l'empire évaluaient souvent la population en masse : ils avaient le don de connaître le chiffre de la population du département, sans avoir fait relever celui de chaque commune. » C*est un contemporain qui parle. — Nous pouvons en tirer une troisième d'un passage de Laplace, Philosophie de la probabiVUi, 3" édition, p. 82, où il raconte avoir fait faire un dénombrement partiel dans certaines communes de 30 départements, et relever les naissances, mariages et décès des années 1800, 1801 et 1802, ajoutant qu'un dénombrement général serait « trop pénible. » Nous croyons que ces témoignages sufBsent.
L'Angleterre était restée en arrière de la France; mais, lorsqu'on se préparait à entreprendre le dénombrement de 1841, la Société de statistique de Londres nomma une commission qui Gt une enquête dans les divers pays de TEurope. On en trouvera les résultats dans le Journal de cette société, t. III, p. 72 et suiv. Nous y voyons qu'en Prusse, le recensement se faisait par l'autorité locale, et qu'on demandait l'âge, le sexe, Tétat civil, la religion. En Saxe, on recueillait les mêmes renseignements, et, de plus, le nombre des aveugles et des sourds-muets. En parlant de la France, on décrit séparément le procédé en usage à Paris, et celuii un peu plus simple, qui était suivi dans les départements. Partout, les listes étaient nominatives ; seulement, dans les départements, on employait des bulletins de ménage, tan-
dis qu*à Paris on se servait de « bulletins individuels », mais pour la population sédentaire seulement. 11 s'agit du dénombrement de 1836. Voici comment s*exprime sur ce point le document anglais : « Notonly was the enumeration made « hy names, but a separate « bulletin » was devoted to each t individualy of a form exceedingly intricate, demanding c information as to the name, âge, sex, domestic condition « in regard to marriage or celibacy, trade or occupation, « and wether deaf and dumb, blind, idiot or insane; aiso ■ wether native or a foreigner. » Mais voici ce qu'on pensait des « intricate » bulletins; nous traduisons littéralement (t. III, p. 77) : « Les bulletins individuels et les nombreux cadres nécessaires pour les dépouiller sont très éloignés de la simplicité nécessaire pour (assurer) l'exactitude et la rapidité (de l'opération), lorsqu'il faut employer des agents nombreux, dont plusieurs seront peu intelligents. Ce défaut semble provenir de la réunion du travail de dépouillement avec celui du relevé des éléments; la complication du bulletin provenant de ce qu'il était évidemment destiné à être découpé en bandes portant chacune un renseignement séparé. . . » Le bulletin individuel , qui dès lors déplut en Angleterre, n'y semble pas encore être rentré en grâce. (Voy. Journal de 1872. p. 422.)
Nous reprenons J'enquête anglaise de 1841. Dans le dénombrement opéré en Belgique (Pays-Bas) en 1829, les relevés furent également faits par bulletin de ménage, portant les noms des individus qui en font partie. Pour gagner du temps, on remettait ce bullelin au chef de ménage, qui avait à le remplir, et on venait le chercher. C'est aussi la population de fait qu'on relève, mais en prenant note des absents. En Suède, le dénombrement était fait et dépouillé par le
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clergé. Le recensement danois était remarquable parle nombre des recensements, et surtout par les détails rationnels donnés sur la profession , tout le personnel appartenant à la même prafession, soit comme chef ou comme travailleur, soit comme membre de famille ou dépendant, étant réuni, combinaison naturelle qu'on a adoptée d'abord en France et en Allemagne, et peu à peu dans presque tous les autres pays. Le recensement du royaume de Sardaigne, en 1838, est considéré comme très complet, très bien fait; les bulletins de ménage sont nominatifs, mais Ton relève surtout la population de droit. Le recensement des États-Unis embrassait déjà bien des choses en 1840, puisqu'il fallait 80 colonnes pour les contenir.
Et l'Angleterre? Elle avait commencé avec le siècle (la loi est du 31 décembre 1800); le premier dénombrement date de 1801; les inspecteurs des pauvres, ou tout autre habitant respectable des paroisses (souvent les instituteurs), — en étaient chargés. On ne demandait que le nombre de maisons et le chiffre delà population, par paroisse, township ou localité. » On distinguait le sexe et les principales professions (1*^ agriculteurs; 2*» industriels et commerçants; 3° autres); mais des données étaient sans aucune valeur (uUerly vcdueless). Les recenseurs se procuraient les renseignements comme ils pouvaient; mais celui qui refusait de répondreà leurs questions ou donnait des indications fausses, pouvait être condamné jusqu'à concurrence de 5 livres sterling. En 1811 et 1821, on procéda de la même façon, liberté entière pour les procédés; seulement on ajouta, en 1821, lage comme un desideratum, mais, par des raisons assez singulières, on ne demanda pas ce renseignement en 1831; en revanche, on donna quelques instructions élémentaires sur
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la manière de procéder, et ron porta le nombre des questions de 7 à 16. C'est des élaborationsdela commission d'enquête de 1840, instituée par la société de statistique, que datent les progrès réalisés en Angleterre, et cette commission, purement privée, a joui d'assez de considération pour que le gouvernement retirât le projet de loi sur le dénombrement, déjà porté sur les rôles du Parlement, le modifiât et en soumît une nouvelle rédaction aux Chambres. Le point essentiel était que Topération Tût mise entre les mains des officiers de l'état civil [registrars], et qu'un comité central fût chargé de résumer les tableaux envoyés par ces officiers. C'est alors que fut établi le mécanisme que nous décrirons plus loin, au § 3, mécanisme que les recensements suivants n'ont fait que perfectionner ou modifier dans ses détails, surtout en ce qui concerne les questions posées.
Le dénombrement de la Belgique, opéré en 1846 (arrêté royal du 30 juin 1846), résuma les progrès acquis et introduisit quelques perfectionnements. Ses procèdes furent recommandés, en 1853, au premier congrès de statistique, qui les adopta après discussion. En voici les principes, nous les indiquons aussi sommairement que possible : le recensement doit être nominatif, basé sur la population de fait (on peut relever en même temps la population de droit) '. Les recensements se feront tous les dix ans, en décembre. Des agents spéciaux distribueront les bulletins de ménage ou les rempliront eux-mêmes au besoin. On demandera les renseignements suivants : nom, âge, lieu de naissance, langue, religion, état civil, profession, si l'on réside ou si l'on est de passage dans la commune; enfin des détails sur
* Dans les coDgrcs, il faut tenir compte des besoins de tous.
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les infirmités. La statistique des maisons se rattache toujours au dénombrement de la population. Faisons remar* quer en passant que l'instruction jointe à l'arrêté royal du 30 juin 1846 prescrit (art. 9) de demander, pour la population flottante, les mêmes renseignements que ceux portés au bulletin de ménage, « afin de pouvoir comprendre cette population flottante dans les résumés à faire des habitants par âge et par classe de toute espèce. »
Nous venons de donner le point de départ du travail des congrès ; plusieurs ont retouché les résolutions prises à Bruxelles. Le dernier travail collectif des statisticiens de l'Europe et de l'Amérique est de 1872, date du congrès de Saint-Pétersbourg; nous allons en reproduire les résultats, souvent textuellement; nous ne modifions la rédaction que pour la rendre moins prolixe; enfin, nous ajoutons des explications entre parenthèses. Voici donc ce qu'on peut considérer, jusqu'à nouvel ordre, comme le dernier mot de la science. (Compte rendu de la 8* session, etc., t. II,p.4â4,etc. Saint-Pétersbourg,1874.)Nous suivonsl'ordre des numéros:
1 . Pour éviter les malentendus et prévenir les doubles emplois^ il faut distinguer :
a. La population de fait, c'est-à-dire celle qui est présente au moment du recensement;
b. La population domiciliée ^sédentaire ou à résidence fixe), abstraction faite de l'absence momentanée, ou delà présence momentanée de personnes non domiciliées;
c. La population de droit : c'est celle qui a son domicile légal dans la commune, qui y est enregistrée, là où les registres existent.
2. Les recensements généraux doivent être nominatifs, et s'appliquer à la population de fait.
3. On ne croit pas devoir établir des règles générales pour distinguer la population domiciliée de la population de droit» la législation, sur ce point, différant d'un pays à l'autre.
4. Il y aura au moins un recensement tous les dix ans, de préférence en Tannée « dont le millésime se termine par un zéro. 1 (1860, 1870, 1880.)
5. Autant que possible, les recensements doivent être opérés en un seul jour, ou du moins être rapportés à un jour fixé et à une heure déterminée.
6. Il est désirable que Texécution et le contrôle du recensement soient confiés à des agents spéciaux (qui s'y entendent), et « que la population collabore elle-même au dénombrement » (soit en fournissant des recenseurs gratuits, soit en remplissant eux-mêmes leurs bulletins).
7. Les relevés se feront au moyen de bulletins individuels, si la diffusion de Tinstruction parmi les populations et les autres circonstances particulières le permettent; sinon, on emploiera des bulletins de minage. Du reste, les bulletins individuels seront toujours accompagnés de listes remplaçant le bulletin de ménage et indiquant, pour chaque personne, le degré de parenté ou les rapports avec le chef du ménage. « Dans les bulletins individuels, la forme de l'interrogation directe, c'est-à-dire des questions posées à la personne recensée, est préférable à toute autre forme. » (Nous n'en sommes pas bien sûr; cette forme pourrait bien paraître parfois choquante.)
8. Les renseignements qu'il importe de recueillir sont les suivants : a. noms et prénoms ; b. sexe; c. âge; d. rapport (de rindividu) au chef du ménage ; e. état civil ; /*. profession ; g. culte ; h. langue; i. instruction (savoir ou non lire et écrire) ; ;. origine, lieu de naissance, nationalité; h. domicile (si le
recensé réside dans la localité s'il y est de passage) ; {. infirmités : cécité, surdi-mutité, idiotisme, crétinisme, aliénation mentale. Ces renseignements sont considérés comme le minimum désirable.
9. On ne doit pas demander : Quel âge avez- vous ? mais : Quelle est la date de votre naissance? L*âge des enfants de moins d'un an doit être indiqué par le nombre des mois révolus.
10. Le rapport au chef du ménage s'exprime par les liens de famille (épouse, fils, neveu, etc.), soit par la condition, la fonction, etc. (précepteur, secrétaire, domestique, ouvrier, apprenti, hôte, locataire).
11. L'état civil ne se rapporte qu'aux unions légitimes, ou aux séparations légales.
12. Indiquer la professioi:^ principale et (mais ceci nous parait bien superflu) les professions accessoires, s'il y a lieu. Faire connaître si l'individu recensé est patron, aide ou ouvrier. « Il faut, pour les personnes qui vivent dans une famille, sans avoir elles-mêmes une profession distincte et indépendante , faire mention de la profession qu'exerce le père de famille. j> (Cela veut dire sans doute qu'il faut attribuer au chef de ménage, — comme dépendant de lui, — les membres de sa famille qui n'ont pas de profession spéciale.)
Les n**" 13 à 16 renferment des explications tout à &it inutiles ^.
* l\ a été question, dans plusieurs congrès, d'un registre de population, mais cette idée no nous semble pas heureuse. Elle n'est exécutable que dans les villages ; dans les grandes villes ce serait soumettre les citoyens à une véritable inquisition. Les registres seront plus utiles à la police et aux amis (amies) de la médisance qu'à la statistique; ils ne nous inspireraient d'ailleurs qu'une médiocre confiance.
RLCEN SEMENT. HG7
Voilà donc ce que la science désire voir réaliser, et il serait injuste de dire qu'elle n'a pas placé son idéal plus haut que la pratique de tels ou tels États. Nous allons nous en assurer, en exposant brièvement comment on a effectivement procédé dans les derniers dénombrements opérés en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, et dans quelques autres pays.