‹ Traité théorique et pratique de statistiqueChapitre 5 sur 84 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les commencements de la statistique.

II n*y aucune exagération à dire qu*on fait de la statistique depuis qu'il y a des États. Le premier acte administratif du premier gouvernement régulier fut probablement un dénombrement de la population, le second, sans doute, le relevé de sa fortune. L'histoire n'aura pas daigné tenir note des premières tentatives rudimentaires ; nous trouvons cependant une mention qui remonte à Tannée 2338 avant Tère chrétienne : il s'agit d'une statistique officielle faite sous Yao, empereur de Chine, et conservée pour nous par Confucius lui-même dans le premier chapitre de la deuxième partie du Chou-King, que le pèreGaubil a traduite et publiée en 1770. Depuis lors, les souvenirs d'anciennes opérations

statistiques se multiplient. La Bible en a gardé plusieurs (Pentateuque, IV, ch. i"; Samuel, II, ch. xxiv; Esdras et Nébémie en divers endroits); les auteurs grecs ont de nombreux passages dont nous aurions le droit de nous emparer; les Romains surtout avaient une institution de première importance, la censure, où la statistique jouait un grand rôle, il en fut de même sous la Rome impériale pour le cadastre. C*est à regret que nous nous bornons ici à de simples mentions'. Nous aurions montré combien l'organisation était développée, combien les résultats avaient de la valeur; mais il nous tarde de nous rapprocher des temps modernes. Nous saluerons en passant Charlemagne, qui était curieux de renseignements numériques, et faisait faire des relevés et des inventaires. C*est de son époque que date le célèbre polyptique d*Irminion, et Ton a dû faire depuis de bien nombreux polyptiques pour que ce mot se soit transformé rapidement en pouillé >. Nous n'oublierons pas non plus le domesday book de Guillaume le Conquérant, qu'une récente publication officielle de l'Angleterre a rap-' pelé au souvenir de la génération actuelle. Hais ce ne sont là que des actes d'administration pratique, et il en est de même des Atti délia Repubblicaj que Venise commença, diton, dès le douzième siècle, auxquels vinrent bientôt s'ajouter les rapports des Proveditori (gouverneurs des provinces) et plus tard les célèbres relazioni des ambassadeurs, si pré-

* Nous ne pouvons cependant nous refuser de transcrire ce pas-* sage des Annales de Tacite, liv. I, chap. ii : Tiberius proferri libel^ lum, uexiarique iussit, quo opes publicx continebantur, quantum civium^ sociùrumquc in armis, quoi classes, régna, protinciœ, tributa aul vectigàlia et nécessitâtes et largitiones. Tacite nous apprend ^e cette statistique, si utile à Tibère, était due à Auguste.

* Du moins d*après Littré : PolyptychurHy pulegium, pouillé.

cieuses pour les historiens, et dans lesquelles le statisticien glanerait avec profit.

Mais à quoi bon multiplier les citations; il n*est plus nécessaire de prouver que les États ne peuvent pas se passer de statistique. Ils s*en servaient d'abord instinctivement; mais bientôt remploi habituel de cet instrument et la privation accidentelle ou partielle de ses services leur donna la conscience de son utilité. G*est à ce moment que la statistique est née; mais elle n*a reçu sa consécration comme science — comme science future — que lors de la publication du premier ouvrage destiné à communiquer à tous des connaissances qu'on avait longtemps semblé vouloir réserver aux gouvernements. Cest ce premier ouvrage qui est notre vrai point de départ; son titre est : Del govemo et amministratione di diversi regni et repvbliche^ etc., di H. Francesco Sansovino. In Venegia, MDLXXXIII. L'auteur traite de vingt-deux pays, cosi antiche, corne moderne : Rome, Athènes, Sparte, etc., représentent les anciens; la France, l'Allemagne, etc., les modernes ; et pour être complet, l'auteur ajoute la Replvbica (sic) d'Utopia. Empressonsnous de dire- que Sansovino connaît très bien Tomaso Mcro, dltadino di Londra^ seulement il considère son utopie comme très instructive. Ce premier ouvrage de statistique ne renferme encore que très peu de chiffres ; il décrit surtout l'organisation administrative des États. Quatre ans plus tard, L. Guichardin publia à Anvers : DescrittUme di uni % Paesi Bam, etc. Cet ouvrage, comme le précédent, eut un grand succès; Tun et l'autre ont souvent été réimprimés et même traduits. Un contemporain français de ces auteurs italiens est moins connu, quoique méritant de Tètre : c'est Nicolas Froumenteau, qui publia en 1581 le

Secret des finances de France; cet auteur a pu consulter des états authentiques et en tirer profit. Mentionnons aussi les Recherches de la France; d'Etienne Pasquier, ouvrage qui parut en 1586, et les Relationi universali de Botero, livre publié en 1589, et qui renferme déjà les rudiments d'une statistique comparée. On devrait peut-être aussi nommer ici les deux Anglais Davenant et King; mais puisqu'on les compte parmi les arithméticiens politiques, nous en parlons plus loin.

Nous omettons un certain nombre d'auteurs, car nous ne prétendons donner ici que les jalons pour marquer les étapes de la science ^ La statistique, qui ne portait pas encore ce nom, était à peine traitée dans les livres, qu'on songea à lui faire sa place dans l'enseignement supérieur. C*est à Conring que Thonneur en revient. Ce savant avait le singulier privilège d'être à la petite université de Helmstâdt, qui florissait dans le duché de Brunswick, à la fois professeur de médecine et professeur de politique : il reçut une seconde chaire pour avoir refusé la position de médecin de la reine Christine de Suède. C'est surtout comme publiciste, comme auteur d'ouvrages sur le droit public, que ce savant s'est rendu célèbre. Le livre qui nous intéresse est intitulé : Exercitacio historico- polit ica de notUia singularis alicujm republicx, qui ne parut qu'après sa mort dans l'édition de ses œuvres complètes, publiée à

* On trouvera une riche bibliographie dans Fallati, Einleilung in die Wissensehaft der StatisUk, Tubingen, 1843. On consultera avec non moins de fruit les livres de Quadri, Heuschling, Jonak, Œttingen, Morpurgo, surtout ceux de R. de Mohl, de Knies et de Y. John, dont le tome l^ a paru en 1884. Meusel a déjà pu consacrer un ouvrage spécial à cette bibliographie (Litteralur der Staiistik), Nous avons sous les yeux rédition de 1790 (Leipzig, Gaspar Fritsch). La table s'étend sur 50 pages à 2 colonnes et cite environ 1,800 publications.

LBS COMIIBNCEIIENTS DE LA STATISTIQUE. 5

Brunswick en 1730 (t. IV}; mais ce livre reproduit son cours de 1660. Gonring a assez nettement tracé la ligne de démarcation qui sépare la statistique de la géographie, de riiistoire et de la politique. C'est l'État que la statistique doit décrire « d'après la méthode des quatre causes » savoir : 1^ Causa materialis, qui comprend le territoire et la population ; 2<» Causa finaliSy qui fait connaître le but de TÉtat et le moyen de l'atteindre; S^" Causa formalis^ où Tauteur décrit la forme du gouvernement; 4'' Causa efficiens, où il parle de la puissance publique, du souverain, qui est la cause efficiente principale, de ses ministres, de Tadministration, qui sont ses instruments animés, et il n'oublie pas les instruments inanimés, inler quas primaria est pecunia, Tarmée, la marine ne viennent qu'après. Quant au choisi des données, il formule le précepte que voici : Quantum in iis ad felicitatem seu infelicitatem reipublicae si positum et num haec discrimina advitam civilem inomenlisinl. Nous retrouverons cette manière de voir chez Achen wall et ses premiers successeurs. Gonring, né en 1606, est mort en 1681. Peut-être conviendrait-il de nommer en passant un contemporain de Gonring, Seckendorf, mort en 1692, professeur à rUniversité de Halle, l'auteur du Fûrslentaat et de nombreux ouvrages en allemand et en latin : mais G.-L. de Seckendorf ne semble pas avoir exercé autant d'influence sur la statistique que sur le droit public : ce sont les élèves de Gonring qui ont continué les traditions scientifiques qui aboutissent à la statistique. Deux de ses élèves ont même publié le résumé de ses leçons sans Tautorisation du maître, Pœpping, à Brunswick, en 1668, et R.-A. Oidenburger, en 1675, à Genève. Dès cette époque, on emploie déjà des mots dérivés de la racine qui fournira le terme de sta-

6 UVRE I. — PARTIE HIÇTORIQCE.

tistique. Ainsi Oldenburger donne à L. de Seckendorf le titre de egregius stalUta ; mais cela ne veut pas dire, comme le croit Heuschllng, « éminent statisticien, » mais éminent publiciste, ces deux mots pris dans le sens moderne. On a un passage de 1649 de Philander de Sittenwald, où statist, eu allemand^ est appliqué à un homme « qui comprend rintérèt des potentats'. »

C'est à l'Université de léna que le premier cours de statistique a été annoncé. Deux professeurs presque contemporains, B.-G. Struve (né en 1685, mort en 1738), et Martin Schmeitzel (né en 1679, mort en 1747), nous raconte l'un de leurs successeurs, B. Hildebrand, qui a publié en 1872 un discours sur les études politiques et économiques à l'université de léna^, se sont occupés simultanément de ces matières. Les leçons de Struve, professées de 1708 à 1720, sont annoncées tantôt De statu regni germanici^ etc., tantôt Notiliam statuum Germanix^ etc., le mot status signifiant un fois Ëtat (pays), et une fois état (situation), et cette double acception du mot a fait verser bien de Tencre aux statisticiens, de 1750 à 1850, et même plus tard encore'.

* Nous lisons ce qui suit dans le grand ouvrage de Guéry : (( Un publiciste allemand, aujourd'hui fort oublié, Helenus Politanua, paraît avoir employé le premier, du moins sous la forme latine, les mots statistique et statisticien. Ils se trouvent dans un ouvrage publié par lut en 1672, et intitulé : Microscopium StcUislicum qtio tlatus imperii Romano-Germanici reprxsentatur. »

Nous avons en vain cherché quelques données sur ce Helenus PolitanuB, dont le livre ne se trouve pas à la Bibliothèque nationale. M. V. John ne le cite pas non plus.

2 Die Verdien$te der Universitœt Jena, c/c , etc.

3 Dans son Einleitung in dos Studium der Statistik (Introduction à rétude de la statistique), publiée après sa mort par son élève 0. Qandil (Leipzig, Hinrich, 1881, p. 77), Wappâus fait venir Tusage de Ratio Status de remploi, ft*éqùent en Italie, des mots Ragione di State. Le mot Ëtat (Staat) dans le sens moderne, date du xviii« siècle.

LIS COMMBNCIIISIITS DE LA STÂTISTIOIE. 7

C'est Schmeitzel qui, le premier, semble avoir employé la forme statistique^ en latin, il est vrai, eoUegium statisticum, le mot allemand Statistik est postérieur. Il est très probable que ce fût réellement Âchenwall qui risqua la traduction, et s*ii n'avait eu d'autre mérite^ celui-là eût été bien mince, car, futur professeur de Gœttingue (université qui n*a été fondée que douze ans après), il a suivi le cours de Schmeitzel en qualité d'étudiant. Il résulte de ce qui précède que déclarer Achenwall c le père de la statistique, » c'est en faire un second Amêric Yespuce qui donne son nom à un continent qu'il n'a pas découvert.

Ne soyons pas injustes, cependant, envers Achenwall; il n'a jamais revendiqué un honneur qui ne lui est pas dû, mais il a le mérite d'avoir donné une grande impulsion à l'étude de la statistique, d avoir formulé une définition longtemps acceptée, de Tavoir mieux dégagée des sciences collatérales. Achenwall, né à Elbing, le 20 octobre 1719, est mort à Gœttingue le 1*' mai 1772. Nous avons sous les yeux la quatrième édition de son livre intitulé : Staatsverfassung der heutigen vornehmsien Europâischen Reiche^ etc. (Constitution des principaux États actuels de l'Europe, Gœttingue, 1768). La première édition est de 1749; la préface de cette première édition, reproduite dans la 4*, annonce une introduction au droit public des États de l'Europe. Ce qui donne son caractère particulier au livre, et a valu à son auteur rhonneur d'être considéré comme le fondateur de la statistique, c'est une introduction théorique sur c la statistique en général. » Achenwall y définit la statistique, et en trace les limites. II ne sera pas sans utilité d'en reproduire quelques passages.

« Avant d'examiner les constitutions des États de i'Eu-

rope existants, dit-il, il sera utile de présenter quelques observations générales sur la statitisque, la science qui s*occupe de cet objet; d'en déterminer l'idée, retendue, les divisions et les relations naturelles (avec les autres sciences), et d'en exposer brièvement l'utilité et l'histoire... L'État est une société de familles, réunie sous un même chef, pour assurer leur prospérité (Glûckseligkeit) commune... » — A la question : Qu'est-ce que la statistique? il répond : « L'ensemble de ce qui est réellement remarquable dans un État, en fait la constitution dans le sens le plus général, et l'exposé de la constitution d'un ou de plusieurs États est la statistique. »

Le but de la statistique, selon Achenwall, est d*abord de connaître l'État, afin « qu'on soit à même, non seulement de bien juger les affaires publiques qui peuvent se présenter, mais encore pour qu'on soit apte à contribuer à leur direction. * Il continue ainsi : « Il en résulte naturellement que toutes les choses vraies qu'on peut dire d'un Etat ne sont pas nécessairement de la statistique ; on ne doit y comprendre que ce qui est réellement remarquable et ce

qui contribue très sensiblement à sa prospérité » Nous

n'entrerons pas dans d'autres détails ; il suffit de dire que l'auteur passe en revue les différents États de l'Europe, qu'il en explique l'organisation, qu'il en fait connaître en même temps l'agriculture, l'industrie, le commerce, et toutes les « choses remarquables », et que ces choses ont été souvent précisées par des chiffres.

Ce qu'il est essentiel de retenir, c'est qu'Achenwall entend par statistique la description de la sUiuitian aciiAelle d'un État : les mots soulignés renferment toute sa définition, laquelle a été pendant longtemps la devise de son école. Il y

a bien encore la désignation des « choses remarquables » qui souleva des difficultés et des discussions; mais on aurait pu s*en tenir à l'explication qu'en donna son successeur dans la chaire de TUniversité de Gœltingue, Â.-L. de Schlœzer (né en 1735, mort en 1809). C'était un savant éminent, un publiciste qui exerçait une grande influence sur les cours du Nord. Ses ouvrages se distinguent par une forme plus littéraire. Il a beaucoup contribué à populariser la statistique et son enseignement; il n'a pas été étranger à la création des bureaux de statistique en Allemagne» car il demandait que les relevés fussent faits par le gouvernement. Sa Théorie de la statistique a été — très librement il est vrai — traduite en français par Donnant, sous le titre de Introduction à ta science de la statistique (Paris, 1805) ^

Schlœzer partageait, dans son ensemble, la manière de voir d'Achenwall ; son explication des termes : choses remarquables, est à la fois spirituelle et énergique : « 1® beaucoup de choses sont remarquables, bien que la masse du public ne les reconnaisse pas pour telles, par exemple, le nombre des porcs dans un pays, le commencement de Tusage du café dans les villages ; 2<> d'autres objets, au contraire, que les masses jugent remarquables, ne le sont pourtant pas, ou ne l'ont été tout au plus que pendant l'enfance de la statistique. > Selon Schlœzer, « l'essence de l'État » peut être exprimée en trois mots : Vires unitae agunt (Des forces réunies qui agissent de concert). II développe ainsi

* C*est Brion de la Toui* qui semble avoir, le premier, employé le mot statistique, en France ; du moins a-t-tl publié, en 1789, un Tableau de la population de la France avec la citation des auteurs j au nombre de toixante-douxef qui ont écrit sur cette partie de la statistique. Selon Bachaumont, Mémoires secrets, les « économistes » ont rléjà employé le mot antérieurement. G^est Sinclair qui Tintroduisit eu Angleterre.

cette proposition : — 1^ Vires (les forces). La masse des forces d'un État, la source de tous les biens naturels ou produits par Tindustrie, forment la puissance. Je divise ces forces en quatre classes : a les individus; b les terres; c les productions; d l'argent en circulation. — 2<^ Unitae (unies). La réunion de ces forces, la forme du gouvernement, la constitution et la composition de TÉtat. -r- ^""Agunt (agissent). L'emploi actuel de la masse de ces jfbrces réunies, l'organisation du gouvernement et des affaires publiques et l'administration générale du pays.

11 ne saurait être question de nommer ici les nombreux auteurs, contemporains ou non d'Achenwall, qui ont cultivé la statistique ; nous l'avons déjà dit, nous nous bornons à poser des jalons : nous ne nommerons donc que le Danois Ânchersen, qui le premier semble avoir publié en 1741 une statistique consistant uniquement en tableau de chiffres, et Caspari, l'auteur d'une Géographie qui est devenue un modèle, lequel en a également publié en 1778; les tableaux avaient ainsi été mis à la mode. Il en est résulté une polémique où l'on ne s'est pas ménagé lés épithètes désagréables. Gatterer publia en 1775 : « L'Idéal d'une statistique générale, » Zimmermann a le premier tenté des Annales statistiques; mais ce périodique ne parut que de 1790 à 1792 (18 fascicules en 3 vol.). Meusel fit alors (1790) sa Lilteratur der Statistique (Voy. p. 4, en note), bibliographie qui reçut des suppléments en 1793 et 1797. Ces trois livraisons ont été refondues, et la seconde édition a été publiée en deux volumes, en 1806 et 1807. Combien de volumes faudrait-il aujourd'hui pour faire riuventaire des « trésors littéraires de la statistique de tous les pays I »

Avant de continuer à suivre ce courant, qui, on le voit.

preod les proportions d*un fleuve, nous devons remonter à la source d'un autre courant qui, malgré ses humbles commencements, ne tardera pas à gagner une grande importance : nous vouions parler de l'Arithmétique politique. Les auteurs dont nous avons parlé jusqu'à présent — ou les désigne comme appartenant à l'école historique, et plus souvent peut-être comme formant Vicole descriptive — présentaient les choses telles qu'elles apparaissaient, sans trop se préoccuper de leurs rapports entre elles, ni des causes ou des effets; ils ne développaient pas et ne tiraient pas trop de conséquences ou, comme on dit aussi en Allemagne, ils n'étaient pas pragmatiques ; les hommes dont nous allons parler maintenant^ au contraire, — on les constitue, à tort d'ailleurs, en écokmatliimalique^ -* contribueront à introduire dans la statistique la tendance de rechercher des lois, de pénétrer au fond des choses, et aussi celle de prendre des renseignements précis pour des vérités absolues et universelles.

Cette branche de la statistique, que caractérise un zèle si ardent pour la précision, a commencé par des conjectures. On voyait, par exemple, qu'il y avait un rapport quelconque entre l'âge de l'individu et sa mort, entre le nombre des habitants et les quantités de blé consommées, entre la fortune des individus ou leur production et l'impôt qu'ils peuvent supporter; ayant besoin de renseignements sur Tun ou l'autre de ces faits ou même sur les deux à la fois, et l'outillage administratif de l'époque ne permettant pas de relever directement le renseignement désiré, on cher-

* Wappâufl préfère parler d'une école philosophique^ parce qu'on aura une tendance à rapprocher les cauBca des effets. Slissmilch lui donne même Tidée de dire : École philosophico -théologique.

chait à le déduire des données qu*on pouvait se procurer. C*est ainsi qu'on concluait du nombre des habitants à la consommation, ou de la consommation au nombre des habitants. L'école historique a souvent procédé de même ; seulement, elle se contentait des chiffres approximatifs ainsi obtenus, tandis que les mathématiciens ne cessaient de réclamer la précision la plus rigoureuse. Ces conjectures sont quelquefois nommées aujourd'hui des « observations indirectes. »

L'inventeur de l'expression Arithmétique politique semble avoir été sir William Petty (né en 1623, mort en 1687), membre de la Société royale, esprit très distingué, auteur de divers ouvrages estimés, et entre autres de Several Essays in political Àrithmeticks. Nous avons sous les yeux Tédition de 1699, qui a paru après sa mort (la 1" édition est de 1683). Ce petit livre n'est plus qu'une curiosité; mais le contenu, quelle qu'en soit la valeur intrinsèque, montre quel sens l'auteur attachait à l'arithmétique politique. Ce sont des combinaisons de chiffres sur des matières politiques et sociales, qui se fondent, si elles peuvent, sur des données exactes, mais qui ne reculent pas devant les conjectures, les hypothèses, les évaluations, quand elles ne peuvent pas arriver autrement à leurs fins. L'approximation n'est toujours qu'un expédient, ce n'est pas le caractère propre de cette arithmétique, comme certains auteurs l'ont cru à tort; on ne se sert d'hypothèse qu'à défaut de connaissances positives.

L'un des inconvénients de ces statistiques conjecturales, c'est qu'on est mal renseigné; le second, et celui-ci est bien plus grand, c'est qu'on peut mal renseigner. Lorsqu'on se met à conjecturer^ comment résister au plaisir de donner

raison à ses goûts, de prévoir ce que l'on désire. Il parait que Petty n'a pas su éviter cet écueil ; il tenait à montrer que l'Angleterre est plus riche et plus puissante que la France, et il le montre plus ou moins bien, mais il n'a fait ainsi que provoquer la contradiction de Davenant^ qui publia, en 4699, un Essay upon ihe probable méthode of making a peopkgainers in the btUanee ofirade, ouvrage qui, on le devine, n'est pas exempt de toute hérésie économique. Davenant avait déjà publié un Sssay on ways and means, et des Discourses on the publick Revenues and on the Trade of England. Les renseignements lui avaient été fournis par King, qui a puisé dans les registres des impositions. Il y avait là un certain nombre de données exactes sur Tétat civil, les professsions, etc., etc., des habitants, et Tarithmétique politique a consisté dans les évaluations nécessaires pour combler les lacunes. L'auteur avait pour but de combiner un nouveau plan de finances, afin d'alléger un peu les changes des classes inférieures.

John Graunt et E. Halley étaient les contemporains des précédents. Graunt était probablement dans le commerce, comme Davenant et King, mais Halley était astronome, mathématicien, et il avait des visées tout à fait spéciales '. Il en fut de mémed*un certain nombre de mathématiciens, de Hoivre, Kersseboom, Déparcieux et autres, qui cultivèrent seulement une branche de l'arithmétique politique, celle qui cherche à utiliser la régularité approximative qu'on remarque dans le taux de la mortalité par âges, pour

* M. Graefczer a publié, en 1883 (Breslau, chez Schottlaender), un très intéressant livre sur Edm. Halley et Caspar Neumann, C'est ce dernier qui eut le premiei- Tidée d'utiliser les naissances et les décès pour en tirer des enseignements sociaux.

UHIVERSITï

établir des tarifs de rentes viagères. C*est une des applications du calcul des probabilités inventé par Pascal. Nous renvoyons pour les détails au chapitre des Tables de mortalité (§ 2). Les auteurs que nous venons de nommer ont très peu contribué aux progrès de la statistique, car leur but était trop étroit. Le but s*élargit avec J.-P. Sûssmiich, qui est véritablement statisticien, quoiqu'il ait rempli les fonctions de pasteur. Il est né à Berlin en 1707, et mort dans la même ville en 1767.

Son livre, dont la première édition a paru en 1740, et dont nous avons sous les yeux la 3* édition améliorée, publié en 1755, a pour titre : Die gœttliche Ordnung in den Verânderungen des imnschlichen Geschlechts, etc. (L'ordre divin dans les variations du genre humain, prouvé par les naissances, les décès et la reproduction des hommes). Cet ouvrage a deux volumes. Dans le premier, l'auteur traite du taux de la mortalité, des causes de la mortalité supérieure des villes, de la proportion des mariages, du rapport des naissances aux mariages et aux décès, des obstacles à Taccroissement de la population : épidémies, guerres, famines, inondations et tremblements de terre, castration, célibat (il évalue, page 386, pour la France seule, le nombre des prêtres et religieux à 500,000 individus, en donnant une statistique des cures et des couvents). Dans un chapitre spécial. Fauteur cherche à démontrer que ces maux ne sont nullement nécessaires; dans d'autres, il étudie les moyens qu'un gouvernement peut prendre pour augmenter le chiffre de la population.

Dans le tome II, Tauteur s'étend sur les lois agraires, sur l'utilité des manufactures et sur les autres questions analogues, et il consacre un chapitre à l'examen de cette ques*

LBS COMMENCBMElfTS DE LA STATISTIQUE. 15

tion : La religion chrétienne est-elle moins favorable à l'augmentation de la population que celles des Grecs et des Romains? Ce chapitre a été rédigé pour réfuter ce que Montesquieu a exposé dans les lettres 116* et suivantes de ses Lettres Persanes. Sûssmiich dit les lettres 108 et 109, mais on sait que le numérotage des lettres a été modifié; Sûssmiich cite d'après l'avant-derniëre édition. Ajoutons que chacun des deux volumes de la Gœttliche Ordnung renl'erme un grand nombre de tableaux que Sûssmiich s*est procurés an prix des plus grands efforts.

Les ouvrages de Mess^mnce (Recherches sur la population de la France, 1768), et Moheau {Recherches et considérations sur la population de la France, 1778), qui parurent en France à peu près à la même époque, furent loin d'exercer l'influence qu'on peut attribuer à celui de Sûssmiich.

Si l'auteur deY Ordre divin avait été professeur de faculté, son influence aurait été bien plus grande ; mais en soutenant que le mouvement de la population est soumis à des lois générales, qu'il y a dans le retour des phénomènes une régularité qui permet de les prévoir, il a jeté dans les esprits un ferment qui contribuera évidemment aux progrès de la science. (Voyez aussi le chapitre des Tables de mortalité.)

La présence du ferment se manifestera, comme nous allons le voir, par une longue discussion, qui sera violente en Allemagne, parce que chacune de ses universités a plusieurs chaires de politique, d'histoire, de statistique, sans compter la géographie et l'économie politique, et que souvent les professeurs luttent pro aris et focis — il s'agit du foyer de son école ; — mais tous les pays civilisés prendront part à la discussion. Voilà donc l'une des manifes^-

talions du ferment; l'autre résultera du fait de la fusion involontaire et peut-être inconsciente des deux doctrines ou de la réunion des deux courants dont nous venons de tracer Thistoire. Schlœzer a beau affirmer que la statistique est « une histoire qui s'arrête » à un moment donné, afin de nous laisser le temps de fixer (de photographier) l'état présent; il ne peut pas lui-même se borner à la description pure, il arrive aussi à des généralisations qui ressemblent beaucoup aux procédés de l'arithmétique politique. Voici par exemple, le résumé d'une opinion que nous empruntons textuellement à la traduction précitée de Donnant (p. 231), pour qu'on ne nous soupçonne pas de Ta voir arrangé : « Les hommes sont à considérer par rapport à leur nombre et par rapport à leurs qualités, tant physiques que morales. Cette dernière considération est la plus importante ; elle nous donne la valeur politique des hommes, laquelle peut être envisagée sous trois rapports différents :

« 1° Sous le rapport militaire. Ici la proportion la plus juste, qui ne devrait pas être dépassée, est que, sur 100 à 102 S on peut prendre 2 soldats. Sur 100 individus, on compte, d'après le terme moyen, en Europe, 48 mâles, dont 10 en état de porter les armes.

c 2o Sous le rapport économique. Le terme moyen du produit du travail des hommes, en Europe, est que chacun peut nourrir, par son travail, 3 personnes adultes, lui-même compris.

« 3® Sous le rapport financier. On examine ici sur quelle somme lÉtat peut compter auprès de chaque individu. D'après la proportion moyenne, les gouvernements peuvent envisager chacun de leurs sujets comme uu capital

I Le texte porte cent d^uj, mais n*est-ce pas deux cents qu*il faudrait?

ambulant de 400 francs'. C'est là de raritbmétique politique.

Néamoins, il est probable que Técole descriptive l'aurait emporté avec le temps — elle a eu longtemps le nombre en sa faveur — si deux faits n'étaient pas intervenus : V la création des bureaux de statistique, à partir du commencement de ce siècle, création qui ouvre une nouvelle période, et à laquelle nous consacrons un chapitre spécial ; et S^ la découverte par Quetelet, en 1824 ou 1827, d*une régularité (Gesetzmàssigkeit) dans les actes purement moraux. Nous discutons ailleurs (voir chap. v, § 1*') la portée de cette découverte, dont on a peut-être exagéré l'importance; mais il est en tout cas incontestable que les publications de Quetelet ont produit une très grande, une immense sensation, une bien plus grande certainement que le livre de Sûssmilch. VOrdre divin de ce dernier était à la fois religieux et optimisme; il proclamait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, tandis que Quetelet expose la Physique sodaky semble croire à une sorte de fatalité, quoiqu'il s*en défende, et tienne le langage d'un pessimiste. (Voy. le chap. v.)

La discussion a cependant continué jusqu'à nos jours entre Técole descriptive, qui veut réduire les chiffres au rôle d'un simple accessoire, et Técole dite mathématique, qui leur donne le premier rang^. En France, le chiffre a prévalu d'assez bonne heure. A voir les définitions, on croirait même que le chiffre est tout. « La statistique, a dit Guerry, consiste essentiellement dans rénumération métlio-

* Voy. noire évaluation dans V Europe politique et sociale, p. 266. Paris, Hachette, 18C9.

^ Voy. rintroduction précitée (p. 6, en note) de Wappaus.

18 LIVRE f. — PARTIE HISTORIQUE.

dique d'éléments variables dont elle détermine la moyenne. » Dufau la définit (1840) : « La science qui enseigne à déduire de termes analogues les lois de la succession de Taits sociaux. » [Traité^ p. 36.) Il ajoute : « Les faits doivent être sous forme de termes numériques. » (P. 36.) Moreau de Jonnès dit : « La statistique est la science des faits sociaux, exprimés par des termes numériques. » Eléments. (1847, p. 1.) Mais, en réalité, ces auteurs n'ont pas manqué d'accompagner leurs chiffres de textes très développés, surtout Horeau de Jonnès, dont les livres appartiennent complètement à l'école historique ; — il a toujours dédaigné et combattu les doctrines et les travaux de Guerry, Dufau, Quetelet, Paye, et, ajoutons-le, avec des arguments d'une faiblesse remarquable' : — les <x termes numériques x> ne s'appliquent qu'à ses publications officielles.

En Angleterre la célèbre Société de statistique de Londres indique en peu de mots la combinaison rationnelle qui s'y est faite entre les deux points de vue : « Comme certaines autres sciences, la statistique cherche à déduire, de faits bien établis, des principes généraux qui intéressent ou affectent l'humanité. » Les faits sont généralement des chiffres, mais ces chiffres ont souvent besoin d'explication. [Journal of the statistical society, vol. I, p. 3.) Quant à l'Italie, voici un détail significatif: Gioja met la devise suivante sur le frontispice de sa Filosofia dclla sialistica : « In hac philosophia [experimenlaU), — legbs deducuntdr ex PHiKNOMENis, ct rcddunlur générales per induciionem; cette deviseesttiréedeNewton(Phil.nat.princip. math.). Les statisticiens italiens actuels, Correuti, Gabaglio, Bodio, Lam-

' Voy., par exemple, ses Éléments, p. L C'est une simple dénégaliou satifi preuve.

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