LES COMMENCEMENTS DE LA STATISTIQUE. VJ
pertico, Hessedaglio, Horpurgo et les autres ont continué a considérer les chiffres comme base du raisonnement.
La plupart des statisticiens allemands sont maintenant du même avis et soutiennent qu'il n'y a qu'une statistique ', laquelle s*exprime par des chiffres ayant plus ou moins besoin d'être commentés. Il faut faire parler les chiffres, a il faut leur ouvrir la bouche, » dit M. Rûmelin. L'unité de la statistique est surtout professée par les statisticiens pratiques; les théoriciens, au contraire, font encore des distinctions.
Les théoriciens, on le sait, sont nombreux en Allemagne; nous n'en nommerons que les principaux, sans avoir besoin d'ajouter qu'ils appartiennent à l'enseignement universitaire. Fallali (Einleitung in die Wissenschafl der Statistik, Tubingen, 1843) distingue la statistique concrète (équiva« lente à la statistique historique), la statistique abstraite (ou mathématique, en chiffres) et la pragmatique, qui combine les deux autres pour établir les rapport de causalité. Il faut que les chiffres soient expliqués pour que les causes et les effets ressortent. (P. 60.) 11 y a beaucoup de science dans ce petit livre, mais elle est tellement enveloppée de termes scolastiqucs, que plus d'une fois on abandonne la noix pour n'avoir pas avoir à la retirer de son écale.
Par ordre de date nous arrivons à M. Knies : Die Statistih ah seîbstândige Wissenschafl (La statistique considérée comme science séparée ou indépendante, Cassel 1850). Les résultats de bien des recherches sont accumulés dans cet écrit : l'auteur reconnaît que la statistique est un fleuve qui
I tVappSus, qui fut Tun des successeurs d^Achenwal, distingue la statistique spéciale (descriptive) de la statistique comparée (raathcmatico-philoBophique). Ce sont deux branches d'un même tronq.
a une double source : V la description politique d'un pays, et 2<^ rarithmétique politique; mais est-il logique d*en conclure que ce fleuve à deux sources doit avoir deux embou> chures, c*est-à-dire qu'il Tant diviser la statistique en deux sciences : le nom de statistique serait réservé à celle qui emploie les chiffres, et on appellerait description politique des États {Sloaten-Kunde) celle qui se sert de mots. Que dirait-on d*un homme qui, parce que le pain se compose de farine et d*eau, soutiendrait qu'il faut séparer ces deux éléments constitutifs, afin de pouvoir manger la farine et boire l'eau.
H. Jonak, Théorie der Slatislik (Vienne 1856), et avec lui il faut nommer H. de Stein, qui professe quelques idées analogues, H. Jonak, dont le livre nous paraît supérieur à ceux des précédents, tend à la conciliation; il montre comment la statistique, en se développant, passe de la description pure à la recherche des causes et des effets, donc à la réunion du chiffre et du texte. Hais il manque parfois peut-être d'un peu de clarté ou de netteté dans son exposé.
Nous ne savons vraiment pas pourquoi M. Jonak nie que la statistique a une double source, il suffit de lire son livre pour se convaincre de leur existence*.
L'éminent publiciste Robert de MohI, dans le troisième volume de son « Histoire et littérature des sciences poli-
* Par ex., p. 89.— AI. Jonak nous répondra, avec M. L. de Steio, que la source de la statistique, c'est le fait qu'on relève, tandis que l'histoire et les mathématiques ne peuvent fournir que la méthode pour son élaboration; mais ce serait là répondre à côté de la question. Il s agit de savoir comment l'humanité est arrivée à défi^agcv la statistique, et elle y est certainement arrivée par les deux voies que nous avons indiquées.
tiques » (Geschichte et Literatur der Slaatswissenschaften y i^ édit., i8S8), a consacré à rbistoirede la théorie une section de son livre remarquable. Hohl divise les statisticiens eu sept catégories; c^était pousser trop loin les distinctions, qui, d'ailleurs, ne prennent pas toujours leur critérium dans les choses essentielles, caractéristiques, mais trop souvent dans les choses accidentelles, comme l'emploi du mot Slaatsmerkwûrdigkeîten (ce qui est remarquable dans un État), par Âchenwall, et celui de « forces de l'État, » par Peuchet. Ces deux auteurs ont voulu dire absolument la même chose, — nous venons de les comparer; — seulement Achenwall emploie une expression naïve et Peuchet une expression prétentieuse, voilà tout. Mais ce n*est là qu*un détail; les jugements de Mohl sur les livres sont généralement justes, et son introduction porte le cachet du maître. Mohl fait la part du chiffre et celle du texte; mais il se trompe en croyant qu*on pourrait à la rigueur se passer des chiffres. Ce dédain pour un instrument de précision comme les nombres est d'autant plus étonnant que réminent publiciste allemand est la clarté et la netteté même; son style, qui est pourtant toujours élevé, n*est jamais nuageux; mais il était surtout jurisconsulte et homme politique; il n'avait jamais fait de la statistique. 11 lui manquait d'avoir c mis la main à la pâte » pour être convaincu que le chiffre, sans être tout, est indispensable.
H. Rûmelin, au contraire, a fait de la statistique, et dans ses Reden und Aufsâtze (Discours et Essais, Tubingne, tome 1, 1875)^ il a le droit de parler de son expérience, mais il n'a pas la netteté de Robert de Mohl. M. Rûmelin fait rêver, tandis que Mohl fait penser. M. Rûmelin unit à un
profond savoir, à une vaste érudition, une îmaginalion vive qui donne de l'éclat et du charme au style, mais lui enlève un peu de sa rigueur *. Sur le rapport entre le chiffre et le texte, il a des idées justes; mais en raisonnant sur Tobjet de la statistique, il arrive à cette singulière conclusion, qu*elle ne peut pas être à la fois une science politique et une science sociale. (P. 277.) Il établit une statistique politique pour étudier l'État, et une statistique sociale pour étudier la société, conclusions qui, en fin de compte, diffèrent peu de celles de M. Knies, etaboutissent adonner des noms spéciaux à la même opération scientifique, selon la nature des éléments auxquels elle s'applique.
Contrairement à la manière de voir de la plupart des auteurs que nous venons de nommer, nous croyons les discussions sur l'objet de la statistique oiseuses et stériles. On peut à la rigueur appliquer le terme de statistique à tous les objets qui sont susceptibles d'être étudiés à l'aide de chiffres; pourquoi d'ailleurs vouloir limiter le nombre de ces objets? Et comment s'y prendrait-on? Dira-t-on qu'il faut tirer la ligne de démarcation à tel endroit, parce qu'Âchenwall, Schlœzer ou d'autres ont fait une définition qui exclut tel objet? Ce serait là un argument d'une faiblesse quelque peu extrême; ce serait vouloir faire supprimer les chemins de fer parce que Henri IV et Louis XIV ne s'en sont pas servis. Accumulera-t-on les subtilités dans l'espoir de prouver que nous ne devons pas étudier telle chose de telle façon? On nous exciterait seulement à entreprendre ce qu'on a la prétention de nous interdire; écrire sur une porte : Le public n'entre pas ici,
* Nous avons souvent remarqué que l'éclat et la rigueur s'excluaient.
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c est meltre tous les passants en tentation de l'ouvrir. Et pourquoi n'étudierions-nous pas Ums les objets d'après toutes les méthodes possibles? C'est, en effet, l'impossibilité seule qui doit nous arrêter. D'un autre côté, si, au fond, ces auteurs étaient également de cet avis, et avaient seulement voulu distinguer des nuances en leur donnant des noms particuliers, alors ces discussions seraient sans intérêt : « much ado about nothing. »