‹ Traité théorique et pratique des opérations de banque (volume 2)Chapitre 111 sur 328 · LIVRE 111. CHAPITRE U · texte numérisé non relu

LIVRE 111. CHAPITRE U

lui , soit pour 1 ,000 fr. à un , deux ou trois mois ; Jacques accepte la traite et, afin de se payer de sa complaisance, tire sur Jean pour une somme égale, à peu près à la même échéance que la traite de celui-ci, qui donne gon acceptation. Jean et Jacques se procurent chacun, par ce moyen, un effet de 1,000 fr., très-régulier en la forme, et par l’escompte duquel ils obtiennent un crédit d’égale somme chacun chez son banquier. Vient l’échéance des traites : si l'emprunt avait été fait pour peu de temps, si les fonds obtenus avaient reçu un bon emploi, ils pourraient servir à l’acquit des traites et les deux banquiers se trouveraient remboursés. Mais il est rare que les emprunts à découvert soient éteints aussi vite et avec tant d’exactitude, surtout lorsqu’ils ont été effectués par une manœuvre frauduleuse, en abusant le préteur. Toutefois, le négociant qui sait s’ouvrir un crédit si facilement , ne laisse pas protester ses acceptations; il crée de nouvelles traites qui sont négociées de la même manière que les premières, et dont le produit sert à acquitter celles-ci. Puis, une fois sur cette pente, il ne s’arrête pas; il multiplie les effets sans cause commerciale, et en grossit son compte chez le banquier, dans l’esprit duquel ces effets représentent des affaires réelles excellentes, parce qu’ils sont ponctuellement acquittés à l'échéance.

Si la chose se pratiquait exactement comme nous venons de la décrire, le banquier aurait quelque chance de découvrir la vérité. L’acceptation de Jean, de Nantes, pourrait lui être remise en recouvrement par un correspondant de Paris et il s’étonnerait avec raison de la réciprocité du tirage, de l’identité de somme et d’échéance. En effet, deux négociants que leurs affaires régulières constituent alternativement débiteurs et créditeurs l’un de l’autre, sont en petit nombre dans le commerce, et ceux-ci ont l’habitude de compenser leurs comptes et de ne tirer que pour le montant de la différence ou balance. Le banquier de Jean, en allant aux renseignements, arriverait bientôt à la connaissance de la vérité. Mais s’il y a trois complices, si Jean lire sur Jacques, et si celuici, au lieu de se rembourser sur Jean, se rembourse par un tirage sur Pierre, de Bordeaux, et si celui-ci, à son tour, se couvre en tirant sur Jean, la réciprocité des tirages cesse d’être apparente, surtout si les relations de commerce établissent habituellement Jean créancier de Jacques, Jacques créancier de Pierre et celui-ci

créancier de Jean. Quant à l’identité des sommes et des échéances , elle se‘ dissimule facilement par l'ouverture d’un compte courant d’acceptations de complaisance entre Jean, Jacques et Pierre.

Heureusement, un tel concours de circonstances est rare, parce qu’il suppose la complicité de trois maisons d’un crédit établi et faisant ensemble des affaires réelles. Or les maisons dont le crédit est établi ont une responsabilité; d’ailleurs, la fabrication du papier de complaisance suppose une certaine confiance réciproque entre ceux qui s’y livrent, et cette confiance ne peut guère exister, parce que chacun d’eux sait fort bien que ses complices ne sont pas plus que lui-même d’honnètes gens.

Mais il existe d’autres procédés plus simples et plus usités pour dissimuler la réciprocité du tirage, le feu croisé, cro-is fîrivg, comme disent les Anglais. Le créateur du papier dissimule sa qualité et prend celle de premier ou de second endosseur par l’interposition de signatures sans valeur, qu’il achète au prix d’une rétribution fort légère. A Paris, ce commerce de signatures est très-pratiqué dans les régions inférieures du crédit : il a ses courtiers, ses cafés, sa bourse; mais ce trafic et les signatures qui en font l’objet sont bien connus des banquiers, et ce ne sont pas eux qui s’y laissent prendre.

Le tirage en l’air est plus facile encore que la création du papier de complaisance, parce qu'il ne suppose l’assistance nécessaire d’aucun complice La plupart des recouvrements de Pans sur les départements et d’un département à l’autre se font au moyen de traites ou mandats qui sont négociés sans acceptation. Le négociant de mauvaise foi peut donc tirer sur une personne qui ne lui doit rien ou même qui n’existe pas, et passer la traite à son banquier en compte courant. Quelque temps avant l’échéance, il prend le montant de cette traite dans la caisse même du banquier et le couvre par une nouvelle remise du même genre que la première; les fonds sont envoyés au domicile indiqué , et la traite est payée fort exactement à l’échéance. 11 ne manque pas de négociants, honnêtes d’ailleurs, qui consentent à prêter leur nom aux tirages en l’air, à payer avec les fonds envoyés la veille ou le jour de l’échéance par le tireur.

On peut, ce semble, facilement reconnaître le tirage en l’air

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