LIVRE m. CHANTRE U
ruineux. Le commerçant qui y a recours n’emploie guère de tels moyens que pour dissimuler le mauvais état de ses affaires, es* pérant qu'il comblera l’abime au moment même où il l’agrandit; ou bien il essaie, eu désespéré, de prolonger le plus qu’il peut une aisance qui lui échappe. C’est pourquoi les crédits de ce genre impriment au compte courant un mouvement ascendant et presque en tout semblable à celui d’une maison activement conduite et en pleine prospérité.
11 y a cependant deux symptômes auxquels le banquier ne peut guère se tromper. Lorsque la comptabilité d’une maison indique d’une manière certaine la négligence ouïe désordre; lorsque les dépenses personnelles y deviennent considérables et surtout déréglées , lorsque les habitudes personnelles de l’ayant compte se dérèglent aussi, il n’y a plus de doute, la maison marche à sa ruine. Ajoutons qu’il est extrêmement rare que les mauvaises affaires ne produisent pas sur l’entrepreneur de commerce ou d’industrie les effets moraux que nous venons d'indiquer, et s’il est vrai que l’inconduite, quelque forme qu’elle ait, soit une cause de détresse commerciale, il est constant que la détresse commerciale n'est pas moins souvent la cause première de l’inconduite, de l’irrégularité des habitudes. Quelque soin que l’ayant compte mette à dissimuler ces symptômes, il a de la peine à y parvenir sous les yeux d’un banquier vigilant et sensé.
Mais quelques soins, quelques précautions que prenne un banquier, quels que soient son esprit et sa vigilance, il est exposé à éprouver des pertes et il doit, tout en faisant effort pour les éviter, s’y tenir préparé. Non-seulement, en effet, les papiers de complaisance et les tirages en l’air sont pratiqués par des maisons de commerce, mais on a vu des banquiers eux-mêmes s’y livrer. Ainsi, il y a quelques années, une maison de banque, établie sur une des principales places de France, succombait en même temps qu’une maison de Londres et une maison d’Amsterdam avec lesquelles elle avait échangé des acceptations de ' complaisance. Vers la même époque, une maison de banque du centre de la France avait affermé par un intermédiaire une forge et un haut-foumeau qui lui servaient moins à faire de la fonte et du fer qu'à fabriquer des lettres de change en l’air. Le maitre de forges remettait des traites importantes sur divers marchands de
fer des villes voisines : la maison de banque les passait en compte courant à ces correspondants et faisait les fonds à l’échéance. Tel marchand de fer qui n’avait aucune affaire avec la ftn-ge ou
qui y avait peut-être pris une facture de 10 ou 15,000 fr., payait deux, trois ou quatre cent mille francs de traites par an, et cela pendant plusieurs années. Les usages n’admettant, de banquier à banquier, que des effets à courte échéance, il fallait renouveler souvent les traites, acheter à un prix exorbitant le crédit obtenu par ce moyen, l'as n’est besoin de dire que la maison de banque et la forge ont bientôt fait faillite en même temps
Le papier de complaisance et le tirage en l’air sont ordinairement très-difficiles à reconnaître, surtout à l’origine, et c’est à l’origine qu’il importerait de les saisir. F.n effet, au bout de quelque temps, il est quelquefois bien tard : le banquier a fait des avances considérables : s’il ferme brusquement le compte et exige un remboursement immédiat, il peut déterminer une faillite et perdre la plus grande partie ou même la totalité de ce qu’il a avancé : s’il continue le crédit et le régularise, il peut fort bien avoir le sort d’un joueur qui, pour se racquitter, court de nouvelles chances et ajoute à ses pertes. S’il peut obtenir des garanties, hypothécaires ou autres, il ne doit pas manquer de les exiger. Quelquefois, comme disent les Anglais, il « nourrit le compte, » tolérant le découvert, réclamant des couvertures et essayant de rentrer peu à peu, à force d’instances, dans les fonds qu’il se trouve avoir avancés malgré lui. Mais ce procédé, qui peut être efficace avec un client négligent et de bonne foi, dont on’a laissé aller le compte ou qui se trouve tout-à-coup débiteur par suite de retours imprévus, réussit rarement à la suite de la négociation de valeurs fictives. La découverte de telles négociations, dans un de ses comptes courants, est une des plus rudes épreuves auxquelles un banquier puisse être exposé. C’est dans ces occurrences qu’il doit se servir de tout ce qu'il a de prudence, de discrétion, de fermeté. Quant à la conduite qu’il doit tenir, il n’y a point de règles : tout ce qu’on peut dire, c’est qu'après avoir vérifié à fond la situation de son débiteur, il doit aviser et prendre parti au mieux de ses intérêts, sans hésitation et sur-le-champ.
On admet fréquemment dans les comptes courants du papier qui, bi. mqite sincère et sérieux, bien qu’il ait la forme extérieure