LIVRE in. CHAPITRE IV
Ainsi les capitaux fournis aux banques par les émissions de billets au porteur sont moins sujets à des retraits soudains que les dépôts exigibles sur demande et non productifs d’intérêt consentis par les particuliers. Ceux-ci ne gardent pas volontiers leurs fonds stériles dans les caisses des banques, et ils se hâtent de les retirer dès qu’ils en trouvent l’emploi. Les mêmes causes qui font apporter du papier à l’escompte font retirer les dépôts des particuliers. Au contraire, quelle que soit l’activité du travail et la multiplicité des affaires, les billets qui remplissent toujours les fonctions utiles de monnaie sont toujours demandés et à l’état d’emploi, sans que jamais ni les caprices, ni les convenances personnelles en quelque sorte du commerce ordinaire en puissent amener à l’échange des sommes considérables.
Ainsi les émissions de billets à vue et au porteur qui fournissent à la banque le dépôt, en apparence, le plus variable et le plus incertain, lui donnent en réalité le dépôt le plus certain et le plus invariable. Ce n’est pas tout : les mouvements d’entrée et de sortie des capitaux représentés par les billets dans les banques bien accréditées s’opèrent en sens inverse du mouvement des dépôts particuliers, de manière à fournir une sorte de compensateur. En effet, lorsque l’activité des affaires rappelle les dépôts particuliers, les billets restent en circulation; lorsque les affaires languissent, les dépôts rentrent et le service monétaire emploie moins de billets; dans les crises commerciales, les dépôts affluent en même temps que la circulation des billets augmente. Une forte demande d’espèces pour l’exportation peut seule faire à la fois sortir les dépôts et rentrer les billets. Nous omettons à dessein, dans cette énumération, les paniques dont l’origine est politique et qui n’ont, par l’effet de leur nature même, ni loi fixe, ni mesure prévue.
A l’état normal, les banques de circulation, dont l’organisation est plus complète que celle des banques ordinaires, sont aussi plus faciles à administrer. Les dépôts particuliers exigibles sur demande sont sujets à des mouvements brusques et imprévus qui ne permettent au banquier de pourvoir à ses besoins de caisse qu’à force d’art et de précaution. 11 est plus facile de prévoir les présentations au change des billets-monnaie que les retraits des dépôts, parce que ces retraits sont déterminés le plus souvent
par des circonstances particulières et obscures, tandis que les présentations importantes de billets au change sont toujours déterminées par des causes générales et connues. La machine la plus parfaite est en même temps la plus facile à conduire, parce qu’elle se règle elle-même et qu’un peu d’attention suffit à celui qui en comprend le mécanisme.
Le directeur d’une banque de circulation doit s’attacher d’abord à obtenir la confiance du public : c’est la première condition de toute émission de billets. Cette confiance 6’acquiert par les moyens ordinaires : l’importance du capital propre, une exactitude scrupuleuse à remplir 6es engagements, l’intelligence apportée dans le choix des effets admis à l’escompte, la déterminent presque toujours. Si le portefeuille est bon, si l’exigibilité des effets qu’il contient est bien calculée de manière à fournir des rentrées suffisantes pour subvenir aux besoins probables, il est évident que le crédit de la banque ne peut pas être ébranlé. Supposons que ce crédit soit entier et mérité, que les valeurs en portefeuille soient saines et réalisables, et essayons de prévoir les exigences qui, dans cette situation, peuvent naître des émissions de billets; essayons de constater les lois de leur circulation.
§ 2. — Quelle est la limite des émissions.
Une banque donnée peut-elle mettre et conserver en circulation autant de billets qu’il lui plaît? Le vulgaire n’en doute pas, et les écrits de quelques économistes, les assertions de quelques hommes d’affaires éminents dans les enquêtes anglaises, les discours prononcés à diverses époques devant le parlement anglais ou à la tribune française semblent reproduire l’opinion vulgaire. Pourtant cette opinion est erronée : toute émission de billets a ses limites, que la science ne peut prévoir eu chiffres, mais que l’expérience fait bientôt connaître; ce sont les limites mêmes de la circulation monétaire , variables suivant les contrées et les habitudes commerciales, mais à peu près fixes dans chaque contrée ou, pour parler plus exactement, sur chaque marché.
Supposons qu’il s’agisse de l’établissement d’une banque sur un marché quelconque où il n’en existe pas. Le service des échanges emploie habituellement sur ce marché une certaine quantité de
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ou même de 5 fr. les paiements inférieurs à 25 fr. et à 5 fr. devront être faits en espèces. Ainsi les billets de banque remplacent une quantité de monnaie métallique plus ou moins considérable, selon leur coupure, mais toujours inférieure au chiffre total, 100: ils ne pourront pas plus atteindre ce chiffre que l’eau ne peut s’élever d’un centimètre au-dessus de son niveau. Ce n’est pas la volonté des administrateurs de la banque qui détermine cette limite infranchissable des émissions, ce n’est pas le gouvernement, ce n’est ni Pierre, ni Paul, c’est tout le monde et ceux même qui s’en doutent le moins; c’est le mouvement instinctif, spontané, irrésistible des affaires commerciales.
Soit qu’une seule banque jouisse du privilège exclusif d'émettre des billets, soit que plusieurs banques, stimulées par la concurrence, essaient de forcer les émissions, le résultat est exactement le même : il est impossible de dépasser le chiffre fixé par les besoins du service des échanges. S’il est une vérité démontrée * et presque triviale, c’est celle-ci, et pourtant on raisonne tous les jours comme si elle n’avait jamais été établie.
Que signifient maintenant toutes ces déclamations, dont on a rempli des volumes, sur ce qu’il y avait d’exorbitant à confier à des particuliers le pouvoir de battre monnaie, le droit régalien de disposer de la circulation du pays, etc. ? En frappant exclusivement la monnaie métallique, les gouvernements prétendentils eux-mêmes régler la quantité dont le commerce a besoin? Non; les gouvernements n’élèyent aucune prétention de ce genre : ils se bornent à constater que telle pièce d’or ou d’argent, fabriquée sur la demande du commerce, est frappée à tel titre et pèse tel poids. De même les banques de circulation affirment que les effets de leur portefeuille garantissent le paiement surdemandede leurs billets-monnaie, et leur capital entier répond de l’exécution de leur engagement. Si elles battent monnaie par l’émission de leurs billets, il est certain du moins qu’il ne dépend pas d’elles de multiplier cette monnaie au-delà des besoins commerciaux, de franchir la limite que ces besoins mêmes ont établie.
Pour qu’il fût possible de porter les émissions au-delà de cette limite naturelle, il faudrait que les billets de banque cessassent
• Voyez notamment la démonstration de J.-B. Say. Traité d'économie politique, liv. 1", chap. 17 et 23. — Wilson, F.conomist, avril 1845, etc.