LIVRE IV. CHAPITRE IX
denrée dont le commerce était le plus répandu parmi eux *, sont venus à l’usage presque exclusif des métaux précieux.
A l’origine, la valeur de la monnaie dépendait exclusivement de la matière dont elle était faite. Plus tard, lorsque l’usage des monnaies s’est répandu et a vieilli dans les sociétés humaines, de manière à y devenir un besoin de première nécessité, cet usage est devenu lui-mème l’une des causes principales de la valeur des monnaies.
§ 1 . — Monnaie métallique.
La monnaie métallique tire à la fois sa valeur de la matière dont elle est faite et de l’usage auquel elle sert. Aussi la considère-t-on avec raison comme la seule monnaie régulière, la seule dont les variations soient à l’abri des caprices et des fantaisies des particuliers et des gouvernements, la seule dont les émissions soient toujours, à la longue, réglées exactement sur les besoins commerciaux.
Plusieurs métaux fournissent la matière des monnaies, et dans tous les pays des actes de l'autorité publique ont fixé le rapport de valeur dans lequel l'or et l’argent seraient employés à la fabrication des monnaies. En France, on le sait, la loi du 7 germi-
1 Voir sur les monnaies des anciens Russes et notamment sur l’emploi des fourrures comme monnaie, le t. IV du Cours d’e'conomie politique de Storch. — Au commencement du xvn* siècle, les planteurs des colonies anglaises de l’Amérique du Nord manquaient souvent d’espèces monnayées : alors les paiements s’effectuaient au moyen de la marchandise qui avait le prix courant le mieux établi. En 16! 8, les paiements furent faits en tabac dans la Virginie sur le pied de trois shillings la livre. En 1641, ils furent faits en blé dans le Massachusetts.
Le tabac de Virginie servit même à une emplette de femmes : « En 1620, dit un chroniqueur, sir Edward Sandys , trésorier de la compagnie de Virginie, proposa d’envoyer une cargaison de femmes pour les planteurs qui en manquaient. La proposition fut approuvée, et 90 filles, jeunes et honnêtes, furent expédiées en Amérique : l'année suivante, on en expédia 60 autres, belles et bien recommandées à la Compagnie pour leur bonne éducation et leurs bonnes mœurs. Le prix courant d’une femme de la première expédition était de lOO livres de tabac; mais soit que l’article fût devenu rare, soit que les femmes de la seconde expédition eussent plus de valeur, elles furent cédées au prix courant de 150 livres de tabac évaluées à 3 shillings la livre. Si une femme était achetée à crédit, la dette qui résultait de ce marché était privilégiée et primait toutes les autres. »
nai an XI a décidé que For et l’argent seraient estimés en monnaie au rapport de valeur de 1 à i5 1/2, ou, en d'autres termes, qu’une pièce d’or du poids de 6 grammes 45 t, serait reçue dans les paiements comme l’équivalent de vingt pièces d’argent au même titre et du poids de 5 grammes.
On comprend assez que cette fixation légale n’empêche point le prix des deux métaux précieux de varier, non-seulement lorsqu’ils sont en barres, mais aussi lorsqu'ils sont sous forme de monnaie. Ainsi tantôt la valeur de l’or est supérieure et tantôt elle est inférieure au rapport de 15 1/2 à 1, établi par la loi de germinal an XI . Des hommes éminents ont pris texte de cette mobilité des cours pour critiquer la fixation légale d’un rapport de valeur, et quelques-uns ont pensé qu’il résulterait de cette fixation de grands inconvénients, si, comme il est probable, le prix de l’or venait à baisser bien au-dessous du rapport légal.
Cependant il est difficile, surtout chez les peuples qui répugnent à l’usage de la monnaie de papier, de se passer de monnaie d’or. Cette monnaie répond à des besoins spéciaux et légitimes qu’il serait difficile de satisfaire, s’il n’y avait pas un rapport de change officiel établi par la loi. Rien n’oblige, du reste, le commerce à employer dans telle proportion la mounaie d’or et dans telle autre la monnaie d’argent : l’établissement par la loi d’un rapport entre les deux métaux dans le change des monnaies donne seulement à l’acheteur ou au débiteur la faculté d’opter dans ses paiements entre la monnaie d’or et la monnaie d’argent. On ne voit pas bien d’où pourrait sortir un danger réel de cette faculté d’opter accordée au commerce.
Qu’arrive-Uil, en effet ? C’est que le commerce emploie et emploiera toujours de préférence celui des deux métaux qu’il trouvera tout à la fois le plus commode et le moins cher. Si le rapport de valeur fixé par la loi vient à changer dans les marchés et que le commerce substitue dans les paiements un métal à l’autre, lai fixation légale du rapport de change sert à modérer la rapidité du changement de valeur relative. En effet, si, comme ou parait le craindre, l’or remplace l’argent dans la circulation monétaire de la France, l’argent, privé de l’emploi considérable qu'il tire encore aujourd'hui de son usage comme monnaie, baissera de prix, en même temps que l’or, acquérant un emploi qu’il n’avait pas au-