LIVRE IV. CHAPITRE X
les achats seront faits par l’intermédiaire de la banque à laquelle les paiements seront effectués en billets . Ainsi la somme représentée par les billets sera toujours égale à celle des marchandises existantes, puisque toute consommation sera précédée d’une extinction équivalente des billets en circulation. »
Telle est, dans sa plus simple expression, la théorie de la banque monétaire d’échange. Elle a été exposée pour la première fois, au moins à ma connaissance, en 1818, par M. Fulerand- Mazel, qui a fondé sur cette idée une banque d’échange à Paris en 1829 et une succursale à Marseille en 1832. Plus tard, au commencement de 1848, cette théorie était exposée avec éclat en Écosse par M. John Gray, et à Paris par M. Proudhon. Jamais on n’avait suivi avec une logique plus serrée que M. Gray les conséquences de l’axiome fondamental et incontestable : « Les services se paient avec des services. » L’imagination aussi est intervenue et a joué un grand rôle aussi bien dans les écrits de l’économiste écossais que dans ceux de M. Proudhon.
Leurs projets de banque d’échange étaient-ils réalisables?
Passons sur les difficultés d’exécution, et supposons que tous les produits de la société, de l'humanité même, sont bien évalués, cotés , emmagasinés dans le bazar de la banque d’échange. Les opérations commencent; mais quoi ! les prix sont toujours les mêmes , ou du moins ils ne varient jamais du jour de l’entrée au bazar au jour de la sortie , car s’ils varient un seul instant, la somme de la valeur des marchandises cesse de se trouver exactement égale à celle exprimée par les billets ; or, c’est sur cette égalité constante des deux sommes que toute la combinaison de la banque d’échange se trouve fondée. La fixité des prix depuis l’entrée au bazar jusqu’à consommation devrait-elle être décrétée ? Que ferait-on au moment où un accroissement de l'offre d’une marchandise ou la diminution de la demande rendrait nécessaire une baisse de prix? Déciderait-on que les marchandises, à l'entrée, seraient évaluées au nouveau cours et subiraient seules la baisse de prix? Mais alors personne ne voudrait des marchandises de même sorte, déposées antérieurement au bazar, et, pour les vendre, il faudrait cacher les dernières venues et imposer à la fois à
1 Lectures on the nature and use of money, by John Gray, un vol. in-8.
l’acheteur le prix et la marchandise. Ici évidemment on se trouve en face de l'impossible.
On peut, il est vrai, n’évaluer la marchandise déposée dans le bazar de la banque d’échange qu’à une portion de sa valeur, ou retenir, au compte du propriétaire, une somme de billets égale à une fraction, soit un quart, de la valeur, pour faire face aux variations de prix. En ce cas, le déposant se trouverait dans la situation du marchand qui emprunte au sous- comptoir d’escompte sur un certificat de dépôt, avec cette différence que le billet-monnaie de la banque n’aurait point, comme ceux des banques de circulation, une valeur certaine et presque fixe.
Si, au lieu de renfermer dans son bazar toute la société , la banque monétaire d’échange n’est qu’une maison libre, opérant en face de la concurrence, voici sa destinée inévitable : scs billets qui représentent non de la monnaie, mais des marchandises, ne peuvent avoir un cours régulier au-dehors qu’autant qu’on peut obtenir partout, contre ces billets, une valeur en marchandises ou en services égale à celle qu’on obtiendrait pour une même somme de monnaie, en un mot qu’autant qu’ils sont au pair de la monnaie métallique. S’ils tombaient au-dessous du pair, leur dépréciation emporterait celle de toutes les marchandises qu’ils représentent : tous les déposants souffriraient, et dans une égale proportion, des émissions de la banque; ils seraient solidaires de ses opérations. Or le papier de la banque monétaire d’échange tomberait rapidement au-dessous du pair, par l’excellente raison que la somme des marchandises existantes en tout temps est bien supérieure à celle des monnaies dont on a besoin et dont on se sert. Dès que les émissions atteindraient la somme inconnue, mais certaine, fixée par les besoins des échanges, la dépréciation commencerait à se faire sentir au préjudice des porteurs de billets qui ne pourraient obtenir hors du bazar de la banque d’échange, l’équivalent de la marchandise par eux déposée, contre les billetsmonnaie.
Enfin , la banque monétaire d’échange encouragerait la spéculation, c’est-à-dire l’achat ou la production de marchandises qui ne sont pas réclamées pour les besoins du marché. Le producteur, ou le marchand, dégagé de la responsabilité des réalisations , assuré d’obtenir en tout temps de sa marchandise un prix à peu