LIVRE I. CHAPITRE I
«ont susceptibles de ‘faire l’objet d’une propriété particulière, qu’un homme ou une agglomération d’hommes peuvent occuper, transformer, ou transporter et consommer à l’exclusion des autres hommes. La plupart de ces richesses sont le résultat d’un travail humain; car si c’est la nature qui en fournit la matière, c’est le travail, collectif ou individuel, qui leur confère l’utilité.
L’utilité des richesses est la propriété qu’elles ont de servir à la satisfaction de nos désirs ; et cette propriété tient non-seulement aux choses elles-mêmes, mais à l’appréciation et à l’estime que les hommes en font. L’utilité des choses, ainsi définie, est donc soumise à toutes les influences qui agissent sur l’opinion des hommes : elle peut être déterminée par des besoins impérieux ou par des fantaisies d’imagination ; par les passions les plus nobles ou par les plus viles; par les croyances les plus élevées ou par des préjugés grossiers et ridicules : elle est sujette, par conséquent, à l’erreur et à toutes les incertitudes des jugements humains ; elle varie, dans le temps et dans l’espace, entre les différents individus dt les différents peuples.
11 ne s’agit point ici de l’utilité objective et absolue, mais seulement de l’utilité appréciée que l’erreur, aussi bien que la vérité, peut déterminer; et l’erreur en ce cas peut être commise par une agglomération d’hommes aussi bien que par un seul individu.
Il existe un certain nombre d’objets dont on considère habituellement l’utilité comme absolue, parce qu’elle a été toujours ou presque toujours appréciée par les hommes. Cette constance relative de l’opinion,, fixée probablement par des considérations solides et justes, n’appartient point aux choses qui en sont l’objet, et n’infirme point ce qui a été dit de la cause et de l’essence de l’utilité qui est, à son origine, le résultat d’un jugement humain.
Si l’opinion donne ou ôte l’utilité économique aux choses, elle la détermine à plus forte raison et établit seule les rapports de comparaison entre l’utilité de choses diverses. C’est dire assez que l’utilité économique, produit d’une opération complexe de l’âme, n’est point susceptible de mesure dans le sens mathématique du mot. Les utilités n’ont en aucune façon le caractère simple, général et permanent des quantités géométriques. Lorsque l’on exprime par 2 et par 4 le rapport de longueur de deux ligne*,
R1CHESSÊS, l'TILITÉ. 3
ce rapport du simple au double présente aux hommes de tous les temps, de tous les âges et de tous les pays, une idée claire, identique, invariable, qui domine l’esprit par l’invincible autorité de l’évidence. Lors, au contraire, que je veux estimer et comparer entre elles l’utilité d’un hectolitre de blé et l’utilité d’un habit, il faut que je recherche en moi-mème jusqu'à quel point l’un et l’autre peuvent servir à la satisfaction de mes désirs, et que je choisisse entre mes désirs ceux auxquels il me convient de donner la préférence. On comprend que, dans une appréciation de ce genre, les mêmes objets matériels peuvent être très-différemment estimés et comparés suivant les temps, les lieux, les hommes et les circonstances.
On ne peut même comparer exactement, c’est-à-dire mesurer en nombres, des utilités de même nature. Ainsi il n’est pas toujours vrai que 10 ou 100 hectolitres de blé aient 10 et 100 fois l’utilité d’un hectolitre de blé. L’utilité se règle sur les désirs ou, comme on dit, sur les besoins, autant que sur les quantités produites, et elle se détermine par un rapport dont les termes ne peuvent être. rigoureusement exprimés en nombres.
Cependant la somme des utilités dont disposent, soit un particulier, soit une société, est susceptible d’augmentation ou de diminution. 11 est incontestable, par exemple, que les hommes des sociétés modernes ont à leur disposition une somme d’utilités, ou, ce qui est la même chose, de richesses, plus grande que les hommes des sociétés antiques : en effet, ils peuvent satisfaire un plus grand nombre de désirs. Au point de vue purement économique *, ils sont donc incontestablement plus riches. On comprend même à la rigueur qu’en théorie, sinon en pratique, cette augmentation de la somme des utilités possédées par les modernes puisse être approximativement évaluée en nombres : il suffirait de prendre pour unité quelques-uns des désirs humains les plus égaux à eux-mêmes.
* Je die au point de vue économique, parce qu’en morale, on peut observer un phénomène différent : le désir de l’homme s’étend en raison des moyens qu’il a de se satisfaire, et les dépasse toujours infiniment. Il semble que le rapport qui existe entre les désirs de l’homme et les moyens qu’il a de les satisfaire soit presque invariable ; c’est ce qui fait a la fois noire misère et notre grandeur.