LIVRE II. CHAPITRE XVI
actions se coteront en hausse à la Bourse dès le premier jour, qile les spéculateurs se les arracheront à 50, 100, 500 fr. de prime, selon l’état du marché; qu’ils achèteront, par exemple, 150, 200, 600 fr. une action de 500 fr. sur lesquels 100 fr. seulement ont été versés, qui a coûté, par conséquent, 100 fr. au pair. On se propose de vendre, de réaliser la prime avant l'échéance du second terme qui amène un nouveau versement d’un cinquième. Celui qui sollicite au pair 100 actions de 500 fr. sait fort bien que, moyennant 10,000 fr., il obtient un titre qu’il peut vendre à l’instant 15,000 , 20,000 fr. C’est une aumône de 5,000, de 10,000 fr. qu’il demande au capitaliste ou fondateur1, et lorsque celui-ci l’accorde, il doit avoir ses raisons.
En effet il intéresse à son affaire et engage dans sa spéculation un grand nombre de personnes placées de manière à lui être utiles, soit auprès de l'opinion, soit auprès du gouvernement, dans les assemblées délibérantes. Le cercle des spéculateurs s’étend, et il est difficile que les capitaux disponibles ne soient pas entraînés dans le mouvement qui se produit : bientôt ces capitaux viennent en effet, pour spéculer parfois, mais pour rester engagés au besoin. Tel capitaliste de département retirera les fonds qu’il avait en dépôt chez son banquier, exigera le remboursement d’un prêt hypothécaire, pour venir acheter des actions de chemins de fer. Cependant la compagnie s’organise, elle fonctionne, emploie les 100 fr. par action versés dans ses caisses, et réclame un second versement. A ce moment, d’ordinaire, l’émission est accomplie, les spéculateurs, les gens du monde surtout, détiennent encore beaucoup de titres, et les capitalistes qui cherchent un placement durable en ont quelque peu. Ceux-ci versent le second terme; parmi les spéculateurs, les uns ont recours aux expédients et le versent aussi, lo capitaliste de département que nous avons tout-à l’heure pris pour exemple, réalise à outrance les créances liquides qu’il peut avoir sur le commerçant ou l’industriel de sa localité ; au besoin même, de prêteur qu’il était, il devient emprunteur et engage ses immeubles. Un certain nombre de spécu-
1 Cela est si vrai que dans ces derniers temps une maison expérimentée a pris le parti de garder les titres et d’envoyer des bons de caisse pour le montant de la dilTérence aux personnes qu’elle jugeait hors d’état d’acquitter et de garder au besoin les actions.
lateurs qui ne peuvent faire le second versement, vendent leurs titres à tout prix, ou on les vend pour eux. Il se produit naturellement alors un mouvement de baisse dont les habiles savent profiter, puis la hausse reprend son cours. Les mêmes oscillations se produisent à chaque versement, jusqu’à la libération entière de l’action qui finit par rester aux mains d’un capitaliste sérieux. A mesure que cette action prend une valeur certaine, la spéculation s’en éloigne, la quitte pour une autre, et l’action se classe; son prix se règle sur le revenu qu’elle produit. Que de primes gagnées et perdues avant qu’elle soit parvenue à ce point !
Il est arrivé plusieurs fois, notamment en 1837 et 1847, que les actions industrielles, trop abondantes pour l’état du marché, sont restées en suspens aux mains des banquiers et des spéculateurs, à défaut de preneurs disposés à payer les primes. On voyait alors les travaux s’arrêter, les engagements envers l'État laissés en souffrance, puis modifiés au profit des compagnies, de manière à relever les cours.