LIVRE 11. CHAPITRE XVtt
soient vendus en gros et ensuite revendus au détail au moyen de la spéculation. On a dit, il est vrai, que les hommes avaient besoin d’être trompés pour entrer dans les grandes affaires auxquelles ils ne se portaient que sous la conduite de certains chefs de file connus et accrédités ; on l’a dit plusieurs fois et sous diverses formes, à la tribune et ailleurs, lorsqu’il y avait une tribune.
Cette nécessité de tromper les capitalistes, d’exciter leur avidité par la spéculation, de les étourdir au bruit des opérations de la Bourse, n’est pas démontrée le moins du monde. Il est vrai qu'il y a des habitudes prises, des usages établis, une sorte de prescription en faveur de l’agiotage. Mais lorsque des capitaux réellement disponibles existent sur le marché et y cherchent un placement, il est bien probable qu’ils viendraient d’eux-mêmes sans qu’il fût nécessaire de faire tant de bruit autour des émissions de titres. On les a vus venir ainsi quelquefois, même en France : il est vrai qu’en ces cas ils achetaient les titres moins cher. Du reste le commerce régulier ne se sert pas à'allumeurs ; il laisse ce moyen de succès aux débitants de marchandises suspectes.
Les spéculations de Bourse, dit-on, sont utiles, parce que les fonds et les hommes qu’elles emploient servent à soutenir le cours de la rente et des valeurs industrielles, puisque, après tout, ils en détiennent une portion importante, déclassée, il est vrai, mobile, changeant de mains à tout instant, mais fixée dans la spéculation, comme la monnaie, qui change à tout instant de maître, est fixée dans la circulation. — Oui, mais la monnaie sert aux échanges qui sont utiles, tandis que les capitaux et les hommes engagés dans la spéculation ne servent à rien, pas plus „ que les hommes et les capitaux engagés autour d’une table de jeq. *
Les spéculations de Bourse comprises sous le nom collectif d’agiotage, et les opérations fondées sur ces spéculations, se détachent par leur caractère de toutes les autres opérations de banque, de la même façon que le commerce de spéculation se distingue du commerce de consommation que l’on peut appeler commerce normal. 11 existe donc deux sortes de banques bien distinctes, celle du commerce et celle de la spéculation.
La première prend part aux travaux, aux soucis, aux risques de la production de laquelle elle attend son salaire. Le banquier
DEUX soutes d’opérations dé banque. 135
du commerce marche à la tète des entrepreneurs de travail, dont il est le confident, le conseiller, le guide et l’appui. Ses intérêts sont liés de la manière la plus étroite et jusqu’à la solidarité aux intérêts de ceux qui travaillent, qui produisent : s’il l’oubliait un moment, il lui suffirait de jeter les yeux sur son portefeuille où l’alliance des signatures atteste sur chaque effet la solidarité des intérêts, pour sentir aussitôt le lien étroit qui le rattache à sa clientèle. Que celle-ci prospère, il prospère aussi ; qu’elle fasse peu d’affaires ou se ruine, aussitôt il languit et se trouve exposé aux catastrophes.
Comme le producteur de tout rang, le banquier du commerce a un intérêt direct et très-grand à ce que les affaires conservent une allure régulière et calme, sans oscillations violentes de hausse ou de baisse, sans déplacement fortuit et violent des propriétés. Il n’a rien à gagner aux crises et elles peuvent le compromettre ; n’est-il pas entrepreneur lui-même? les capitaux qu’il a prêtés ne sont-ils pas plus ou moins engagés? n’a-t-il pas à craindre que l’élévation soudaine du prix des capitaux oisifs ne lui enlève ceux qui sont en dépôt chez lui? n’a-t-il pas à craindre qu’une contraction de crédit n’entraine des faillites dans sa clientèle? n'est-il pas assuré que cette contraction réduira le chiffre général des affaires et surtout le chiffre des siennes?
Ix banquier du commerce attend ses bénéfices du travail et non du jeu ; il doit donc désirer que le crédit s’étende le plus possible du côté du travail, que les capitaux aillent aux mains de ceux qui peuvent le mieux les faire valoir; que tout capital oisif se produise sur le marché, que tout homme oisif travaille, que tout homme ignorant apprenne à travailler plus et mieux, à créer des richesses qui donnent de nouveaux moyens d’échange et ouvrent des débouchés nouveaux à ceux qui travaillent déjà. Tous lès monopoles lui sont hostiles, tous les privilèges nuisibles, toutes les entraves apportées à la production odieuses. Peu lui importe que le taux courant de l’intérêt soit bas ou élevé, puisqu’il le paie d’une main eu même temps qu’il le reçoit de l’autre; mais il lui importe beaucoup et toujours que les placements soient sûrs et que les engagements soient exactement remplis.
Le banquier du commerce est, jusqu’à un certain point, le censeur, le modérateur et, à l’occasion, le promoteur de la pro-