CHAPITRE VII
COMPARAISON DES DIVERS SYStËMES;
Il y a, dans tout système de crédit, trois ôhoses à considérer, savoir : le procédé ou, si Ton peut s'exprimer ainsi, le mécanisme des banques, la manière de s'en servir ou l'att dû banquier, enfin les habitudes commerciales de la société qui fournit la matière du crédit.
Le procédé ou, si Ton veut, Tinstrumënl, la banque, a donné lieu à toute une série d'inventions et de perfectionnements. D'abord le capitaliste prête directement ; puis il s'éta^blit un ihtermédiaire qui reçoit en dépôt et ]^rête : on s'aper-
çoît qu'il existe toujours dans la société une somïïie de capitaux disponibles, et on s'exerce â Futiliser, de ïnaiïière à suffire cependant à tontes les demandes de remboursement ; ensuite, dans les grands centres commerciaux, viennent les fcanques publiques de dépôt, qui, pSiT des virements, économisent l'usage de la monnac et le teilips perdu à la vérifier et à la compter : enfin les banques de circulation empruntent ïa valeur de la monnaie métallique et lui substitueùt un ageùt moins cher, plus commode et dont ïes émissions se proportionnent plus facilement aux besoins du commerce que celles de la monnaie elle-même.
Tel a été l'ordre du progrès en matière de procédé : de tous' les instruments de crédit dont l'usage est répandu, le plus parfait est la banque de circulation ; an-dessous est la banque de dépôt ordinaire, et il existe encore des contrées, en trop grand nombre, où l'on ne trouve de banque d'aucune sorte, oh le prêteur cherche l'emprunteur et où l'emprunteur coui'É après le prêteur.
On rencontre, il est vrai, des personnes qui déplorent l'existence du contrat de crédit : d'autres qui voudraient res* ter à l'état où il n'existe aucun intermédiaire entre le prêteur et l'emprunteur; d'autres accepteraient la banque de dépôt primitive, la banque de Pasion, et même à la rigueur nos ban* (jues de recouvrement avec comptes courants de banquier à banquier et les arbitrages. Un petit nombre seulement' en France verraient volontiers s'introduire la liberté des banques de circulation : encore ne la verraient-iïs s'établir ni sans crainte, ni sans- arrière-pensée de péril*
On rencontre aussi des personnes qui contestent Futilité des machines à vapeur et des chemins de fer et qui en déplorent 1* usage : il en est qui ne montent qu'en tremblant sur un steamer ou dans un wagon, qui préféreraient volontiers une g'abai*re au steamer, une charrette à une voiture suspendue) et celle-ci au wagon.
Il ne faut donc pas s'étonner que l'on conteste la supériorité de la banque de circulation sur toutes les autres^ ou même qu'on la considère comme un instrument nuisible, d^autant plus qu'elle échappe aux démonstrations matérielles, au
moyen desquelles les ingénieurs sont parvenus à faire absoudre par la routine la vapeur et ses applications.
Les Écossais sont les premiers qui aient appris à se servir librement, et dans toutes les opérations, de la banque de circulation. Ils en ont obtenu les plus beaux résultats, et, avec le temps, ils ont popularisé les banques, c'est-à-dire les habitudes commerciales, dans toutes les localités, dans toutes les classes de la société. Tous les capitaux disponibles du pays ont été mis sur le marché, et toutes les aptitudes ont été admises à s'en servir. L'instrument lui-même s'est perfectionné, et les banques d'Ecosse, qui ont habitué leurs commettants à se passer de monnaie métallique, sont presque celles qui, proportion gardée avec le chiffre de leurs opérations commerciales, ont émis le moins de monnaie de papier.
Les habitudes des Écossais, dit-on, favorisent le développement des banques de circulation. — Cela est vrai, mais il est certain que ces habitudes n'existaient pas, lorsque les banques ont commencé à fonctionner et même pendant les soixante premières années du siècle passé. Ces habitudes sont le résultat du travail opiniâtre des banques sur un des peuples les plus prudents de l'Europe, et peut-être le plus obstiné dans ses coutumes.
Dans le Nord des États-Unis, on applique d'une autre manière la banque de circulation. La direction y est moins expérimentée qu'en Ecosse, l'art y est moindre, et une législation qui tient les banques dans l'isolement nuit à leur solidité. 11 leur est plus difficile de pénétrer dans toutes les classes ; elles émettent plus de billets-monnaie et éprouvent des oscillations de caisse plus sensibles. Cependant les habitudes de la population sont favorables aux banques : leurs actions sont considérées comme le placement le plus sûr qui existe dans le pays, et elles sont recherchées par les capitaux que l'on pourrait appeler invalides, ceux des mineurs, des femmes, des établissements publics.
Lorsque l'on compare le chiffre des principaux comptes des banques d'Ecosse et de Massachusetts à la population du pays, on constate les résultats suivants :
LIVIK lY, CHAPITRE TH.
ARTICLES DBS BILAIfS.
PAR TÉTB D'HABITANTS.
Capital,
(inconou).
Portefeuille
Dépôts
Billet».
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Les banques écossaises De publient leur bilan qu'autant que la loi le prescrit, et c'est pourquoi nous n'avons pas le chiffre de leur portefeuille. Mais une étude, même superficielle, du tableau ci-dessus suffit pour montrer la différence profonde qui existe entre deux systèmes de banque, bons l'un et l'autre, bien que fondés sur des combinaisons diverses et presque opposées.
Il est remarquable que les deux contrées dans lesquelles l'usage des banques de circulation est le plus répandu, soient habitées par une population renommée auprès de ses voisins par une excessive prudence et par une grande ténacité d'habitudes. Dans l'un et l'autre pays, on considère la banque de dépôt, telle qu'elle existe en France, avec un petit capital, un petit portefeuille et d'énormes encaisses, comme un instrument imparfait, peu énergique et peu sûr, dont on ne se sert que par exception. La banque de circulation est appropriée, dans ces pays, à tous les besoins : on l'établit dans les plus petites proportions comme dans les plus gran« des, dans les campagnes comme dans les villes.
On dit bien en Europe que les banques américaines n'ont aucune consistance, et cela peut être vrai pour celles des grandes villes et de quelques États du Sud ou des États de l'Ouest qui sont encore en formation ; mais cette assertion est complètement inexacte en ce qui touche la Nouvelle-Angle-
* Dans la formation de ce tableau, la population de TËcosse, qui est de 3|013»700 âmes, a été évaluée en nombres ronds, pour la facilité du calcul, à 3,000,000 d'âmes et celle du Massachusetts, qui est de 994,499 à 1,000,000 d'âmes. La réduction des dollars a été faite, au change approximatif de 5 fr. 40, et celle des livres sterling au change de 25 fr. 20.
iH6 TRAITÉ DES Ot^ÉKÀtlONS M BANQUE.
terre, où la situation des banques a subi le moins de révolutions que dans aucun État du continent européen. Qiiantaux banquet d'Ecosse^ elles offrent une expérience de cent cinquante ans sans catastrophés : cette expérience ne devraitelle pas suffire à convaincre les plus incrédules?
En Angleterre, la banque de circulation et l'art du banquier sont moins avancés. Dans les comtés comme en Irlande, une grande partie de la population reste étrangère aux banques et ne les connaît, ni comme lieux de dépôts, ni comme agences de placement. Les émissions de papier, comparées au chiffre du capital, sont plus fortes : elles éprouvent aussi des fluctuations plus considérables, et il est nécessaire de Conserver un encaisse plus gros. En ce pays, d'ailleurs^ les banques de circulation ne sont pas soumises aux influences commerciales : elles subissent Tinfluence des hécessités politiques, directement, par l'effet du privilège de la Banque d'Angleterre et de son cortège de restrictions; indirectement, par la concentration à la Bourse de Londres d'une masse énorme de capitaux engagés dans le jeu.
Il faut bien observer, en effet, que la concentration de ces capitaux et le genre d'emplois auxquels ils sont affectés est une des causes les plus actives qiii puissent déterminer les grandes crises commerciales. Les capitaux employés par le commerce régulier varient peu en quantité et tfès*lentemeut; au contraire, les capitaux engagés dans le jeu et la spéculation sont tourmentés par de très-grands orages. Essayons de ren* dre sensible l'influence que leurs agitations apportent sur le marché commun.
Supposons que les capitaux engagés d'uùe manière perma^ nente dans les spéculations de la Bourse de Londres s'élèvent à 300 millions de francs. Si les affaires auxquelles Ils sont em* ployés deviennent rares, c'est-à-dire si les cours sont calmes, s'il ne se crée pas de nouvelles valeurs industrielles ou d'État^ ces capitaux sont réduits à jouer les uns contre les autres; et comme la perte d'un joueur compense nécessairement le gain de l'autre, un tel jeu ne peut guère durer; Dans ces moments de stagnation, une partie des 300 miUlOûs sera placée ell fonds publics, l'autre en dépôt chez le banquier qui s'en
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servira poUf escom|)tër le papier dû ctimmercë régulier.
Mais on ne tarde pas, dans une telle situation, h créer de noutelles valeurs, afctiotts de chemitis dé fer, emprunts étrElrigers, etc. Leë cours ô'atiimeîlt, et aussitôt les 300 rtiillibllè s'engagent presque entièretnent dans le jetî. heé propriétaire^ ou négociants qui avaient téalisé quelques épargnés et tjili île pouvaient les placer qO'à bas prix ou même gratuitement chefc le banquier, alléchés par les chances du jeu, viennent se théier aui spéculateurs de profession; leurs capitaux s'ajoutent aux 300 millions qui flottaient déjà sur let place et passent successivement, de l'emploi qu'ils avaient d'abord, dans leS chemins de fer ou dans l'emprunt dont les titres sont émis à la Bourse* Plus le jeu est actif et prolongé, plus les Capitaux et les capitalistes abandonnent les placements ordinelires ^oUr y accourir.
Chacun sait avec quelle rapidité se multiplient les promesses dans les opérations de Bourse. A la suite d'Une période de spéculation, il est impossible qu'Utte portion importante de ces promesses ne tombe pas en soufTrance^ pslrce que tous les spéculateurs ou la plupart, en joUant sur les différences, se trouvent avoir engagé plus de capitaux qu'ils n'en possèdent. Si, par exemple, avec un fonds ordinaire de 300 millions et 200 millions de capitaux étrangers, qui cherchent un placement sérieux, on engage définitivement 700 millions. Il se manifeste un déficit de 200 millions qui doit être comblé d'une façon ou de l'autre. Qu'atrive-t-ll alors? Il se produit, sur les valeurs qui forment la matière des engagements en souflrdnce et généralement sur toutes les valeurs qui se négocient à la Bourse^ une baisse équivalente à près de 200 millions. D'autre partj et bien avant cette baisse^ les spéculateurs engagés tisent de tous leurs moyens de crédit légitimes oU autres^ et s'en servent pour appeler à eux les fonds destinés au commerce de marchandises, chez les banquiers et ailleurs. Le déplacement de capitaux qui s'opère en cette circonstance produit tous les effets que nous avons décrits en parlant des crises oontmér-» ciales*.
* Voir p. 56 et saW.
. Il est bon de remarquer ici que les fonds destinés aux opérations de Bourse forment la plus grande partie des dépôts dont disposent les banquiers qui se livrent aux opérations de première classe, telles que nous les avons définies. Le spéculateur de Bourse est, de tous les capitalistes, celui qui doit être le plus disposé à consentir un compte courant sans intérêt. En effet, il n'attend son bénéfice ni de l'intérêt régulier, ni d'un long travail commercial; il fonde son espoir de gain sur une opération rapide, réalisée à la faveur d'une disponibilité constante, et le remboursement sur demande est la seule condition essentielle de son compte courant.
On comprend à quel point les opérations du banquier peuvent être affectées elles-mêmes par celles d'une clientèle de spéculateurs ; il est obligé d'avoir toujours en caisse ou à la Banque d'Angleterre un compte courant improductif, de ne consacrer à l'escompte du papier de commerce qu'une petite partie de ses moyens et de réduire ses escomptes dès qu'il survient une crise. Ainsi il est appelé vers la Bourse, non par la spéculation peut-être, mais par des reports, par des avances à gros intérêt sur dépôt de rentes, d'actions industrielles, etc. Tout banquier n'est-il pas amené, par la force des choses, à faire le genre d'opérations qui convient le mieux à la nature de ses relations et de sa clientèle?
Telle est la cause réelle de presque toutes les crises commerciales de la place de Londres. S'il y en eut quelquefois dautres, provenant du commerce de marchandises, elles furent relativement peu actives, même en 1810. En 18:25, en 1837, en 1847 même, les engagements excessifs et téméraires des spéculateurs du Stock Exchange ont exercé plus d'influence sur le marché du crédit que toute autre cause; la disette ellemême n'a été, dans la dernière crise, qu'une cause secondaire.
C'est cette présence des capitaux destinés au jeu, ce sont leurs opérations qui tiennent le marché du crédit dans une perpétuelle agitation sur les grandes places, telles que Londres, Paris, New-York, Amsterdam, etc. Aucun art du banquier ne peut ni prévenir, ni empêcher les oscillations énormes qui s'y produisent presque régulièrement et qui jettent