LIVRE IV, CHAPITRE IX
lières et les contributions publiques ont toujours assez peu d'importance.
La valeur de ce papier, résultant uniquement de l'usage auquel il sert, est limitée par cet usage même : si les émissions étaient médiocres, le papier-monnaie pourrait valoir autant que la monnaie métallique. Mais dès que les émissions excèdent le chiffre inconnu que l'usage et les besoins ont fixé, sa dépréciation commence, et suit, en raison directe, le progrès des émissions.
Si nous évaluons à 100 la quantité de papier-monnaie que comporte un marché d'après l'emploi dont ce papier est susceptible, toute émission qui excédera ce chijEfre de 100, n'ajoutera rien à la valeur totale de la circulation : elle ne servira qu'à déprécier le papier -monnaie précédemment émis en même temps que le nouveau, dans une proportion facile à calculer d'avance. Si, par exemple, l'emploi utile du papier-monnaie égale 100, et que l'émission soit de 100, ce papier vaut la monnaie métallique, et on pourrait le convertir en billet échangeable à vue contre espèces, sans qu'il sortît pour cela de la circulation. Mais il est rare que le cours forcé de monnaie soit attribué à un papier sans intention d'en forcer les émissions : l'histoire n'en fournit peut-être qu'un seul exemple ^ Supposons donc que les émissions soient portées à 125 : la tota^ lité du papier émis ne vaut cependant que 100 : chaque billet perd une partie de sa valeur dans le rapport de 28 à 100 ou de 1 à 5 ; cinq francs en papier-monnaie, par exemple, ne vaudront plus que quatre francs de monnaie métallique. En ajoutant 25 à la somme du papier-monnaie en circulation, le gouvernement aura réduit dans la proportion de 1/5 chaque billet antérieurement émis, dans la main ou dans la caisse du porteur. Comme transfert de propriété, le résultat est le même que s'il avait pris de vive force 1/5 de toutes les sommes de papier-monnaie possédées par les particuliers.
Il faut observer que, dans la supposition faite ci-dessus, la somme de 25 émise en excès par le gouvernement perd, elle aussi, 1/5 de sa valeur, soit au change contre la monnaie
* Le décret qui donna cours forcé aux billets de la Banque de France, en 1848.
métallique, soit pour l'achat de services personnels ou de marchandises. Les émissions contiennent-elles et atteignentelles en somme le chiffre de 160? La valeur totale du papiermonnaie n'a point varié : elle est toujours égale à 100. Les dernières émissions ont réduit la valeur de chaque billet en circulation dans le rapport de 100/180 : chaque billet perd donc 1/3 de sa valeur primitive, les derniers émis par le gouvernement, comme tous les autres.
Si les émissions continuent jusqu'à 200, jusqu'à 500, jusqu'à 1,000, la valeur de la somme totale du papier-monnaie n'en est point altérée; elle reste toujours égale à 100, tandis que la valeur de chaque billet est réduite exactement en raison des émissions, de telle sorte que chaque billet vaut seulement 1/2, 1/5, 1/10 de ce qu'il valait au commencement. Pour prendre un quart de la valeur de la somme du papier-monnaie lorsque les émissions ont atteint 1,000, il faut donc recourir à une émission nouvelle de 300, tandis qu'à l'origine, le môme résultat eût été obtenu par une émission de 33. Ainsi plus les émissions ont excédé les besoins, plus la dépréciation est grande, moins les émissions de papier-monnaie produisent au gouvernement. On a vu deux fois en France, pendant le dernier siècle, jusqu'où pouvait conduire l'abus de cet expédient hasardé.
La plupart des créations de papier-monnaie sont faites avec promesse de payer plus tard en monnaie métallique le papier émis. Aussi les cours sont affectés non-seulement par l'abondance des émissions, mais aussi par la confiance qu'inspire le gouvernement duquel émane la promesse. Sans parler des incidents de l'histoire des assignats dont le nom seul soulève encore des passions, on peut voir par les variations du cours du papier continental émis par les États-Unis dans la guerre de l'Indépendance, que le prix de ce papier était affecté presque autant par les événements politiques que par l'abondance des émissions. En 1776, il figurait dans la circulation pour neuf millions de dollars et n'avait pas subi de dépréciation sensible; en avril 1778, les émissions s'élevaient à 30 millions : la dépréciation naturelle aurait donc dû être dans le rapport de 3 1/2 à 1 ; mais comme l'issue de la guerre était très-dou-