LIVRE I, CHAPITRE XIII
immeubles, rentes, actions, fonds de commerce et autres valeurs d'une aptitude spéciale et qui ne sont pas propres à être consommées en nature. En môme temps, les entrepreneurs d'industrie, dont la puissance et les débouchés sont réduits à la fois, éprouvent des pertes et se minent, entraînant le crédit dans leur chute : ceux des travailleurs sur lesquels porle directement le poids de la dépréciation du travail et devant lesquels les débouchés se ferment, souffrent, et souvent disparaissent par la mort ou par Témigration, lorsque le mouvement rétrograde de la richesse vient à se prolonger.
C'est ainsi que, par la fiscalité de son administration, par son faste, par son grand état militaire, par le brigandage, par son mépris pour le travail, l'Empire romain est tombé d'inanition en quelque sorte. 11 avait consommé d'abord les capitaux faciles à réaliser, ensuite les outils, puis les bestiaux, puis les maisons, et enfin les fonds de terre, réduisant incessamment ses instruments de travail et le nombre de ses travailleurs, mangeant, on peut le dire, les villes et les provinces, fonds et habitants.
n n'est pas nécessaire d'aller prendre dans l'histoire d'illustres exemples, de parler de peuples et de nations. Ce qui est vrai d'une grande agglomération d'hommes est vrai aussi d'une moyenne et d'une petite, d'une profession, d'une classe, d'une contrée, d'un canton. Les mêmes lois économiques régissent les empires et les villages, et il ne manque pas, hélas! de localités en France où l'on a pu observer les symptômes si remarquables de l'appauvrissement.
Lorsque nous avons parlé du marché idéal du crédit où les capitaux viennent s'offrir, quand ils n'ont pas d'emploi, comme des ouvriers en grève, et duquel ils se retirent après en avoir trouvé ; lorsque nous avons parlé des marchés spéciaux à chaque marchandise, des crises commerciales, etc., nous avons indiqué des phénomènes que l'on peut observer dans les plus petites localités comme dans les plus grandes, et qui, pour y être parfois moins sensibles, n'y sont pas moins réels. Bien que les circonscriptions commerciales qui constituent un marché n'aient pas de limites matérielles, comme les circonscriptions administratives ou politiques ; bien qu'un marché, si
petit qu'il soit, ait toujours ses quartiers et se trouve toujours englobé dans un marché plus grand, il n'en a pas moins ses mouvements particuliers régis par des lois que l'économie politique a constatées.
S'il est une de ces lois qui mérite la qualification de générale, c'est celle qui proportionne directement le prix des fonds de terre, rentes, actions, fonds de commerce à la somme de capitaux mobiliers qui se trouvent sur le marché. Les marchandises destinées à être consommées en nature ne subissent pas les mêmes variations : r parce qu'on n'est pas libre de consommer ou de ne pas consommer des comestibles, vêtements, etc., tandis qu'on est libre de placer ou de ne pas placer des capitaux, soit à intérêt, soit en fonds de terre, etc., et que l'on court à l'essentiel avant de songer à l'épargne ; 2* parce qu'il est facile de réduire la quantité des approvisionnements en marchandises qui se consomment en nature et à mesure des besoins, tandis que les fonds de terre, canaux, chemins de fer, etc., ne, sont pas réductibles en quantité, mais seulement en valeur.
Il résulte de cette loi qu'une diminution minime de la somme des capitaux mobiliers ou l'apparence de diminution que produit une panique ont pour effet immédiat une diminution proportionnelle sur le prix de tous les capitaux appropriés à la reproduction. Une augmentation de la somme des capitaux mobiliers ou seulement de la confiance, a des effets opposés, de telle sorte que la valeur vénale de tout le capital actif d'une nation est affectée par les variations que subit la somme de ses capitaux mobiUers, ou même la confiance qui porte et maintient ces capitaux sur le marché.
C'est à la suite d'une variation de ce genre qu'un publiciste affirmait, en 1848, que la France, en deux mois, s'était appauvrie de plus de vingt milliards. En réalité, la consommation n'avait pas augmenté et la somme des richesses effectives, la somme des utilités que possédait le pays n'avait pas considérablement changé ; mais l'opinion était sous l'empire d'une panique, les capitaux mobiliers s'étaient f étirés du marché, et ceux qui voulaient réaliser des immeubles, des rentes, etc., ou qui y étaient forcés pour remplir leurs engagements, éprou-
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vaîent une perte aussi grande que si la société avait tout à coup été appauvrie de vingt milliards. Plus tard, on a dit que la France s'était enrichie subitement, parce que, la panique ayant disparu et fait place à une confiance robuste, le prix de toutes les marchandises qui avaient subi une dépréciation a suivi un mouvement ascendant. Tout ce déplacement de valeurs vénales était l'effet d'un changement d'opinion.
On remarquera sans doute que, lorsqu'une société s'enrichit, c'est surtout au profit du travail, de tous les capitaux actifs en état d'emploi et des entrepreneurs d'industrie. Les mouvements rétrogrades de la richesse, au contraire, ruinent les entrepreneurs, abaissent le prix du travail et de tous les capitaux actifs en état d'emploi, au profit des capitaux oisifs non engagés. Ceux-ci gagnent une partie de ce que perd la société tout entière et s'enrichissent de la ruine d'autruî.