LIVRE 1, CHAPITRE XIV
comme le prix de toutes choses tend à baisser, on éprouve le besoin d'évaluer souvent, de transformer même violemment, de convertir en monnaie. Celle-ci reste constamment en hausse, parce que, le crédit se restreignant, il faut une plus grande quantité d'espèces pour effectuer les mômes payements.
La hausse ou la baisse des monnaies se manifeste nécessairement par une baisse ou une hausse en sens contraire dans le prix de toutes les marchandises, puisque par la vente toutes les marchandises viennent se mesurer, s'équilibrer en quelque sorte avec la monnaie. Leur prix nominal ou le rapport de leur valeur avec celle de la monnaie est changé, mais leur prix relatif reste le même. Si la monnaie éprouve une baisse de 5 p. 7o> pai* exemple, le prix de toutes les marchandises s'élève de 5 p. Vo; si, au contraire, la monnaie hausse de 5 p. Voi toutes les marchandises baissent de 8 p. y* : mais, dans l'un comme dans l'autre cas, le rapport qui existe entre le prix d'un tonneau de sucre et d'un hectolitre de blé reste le même, de telle sorte que les transactions commerciales au comptant ne sont point affectées directement par la hausse ou par la baisse du cours des monnaies.
Il en est autrement des ventes à terme et, en général, de toutes les créances évaluées en sommes monnayées. Ces créances, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, constituent entre le débiteur et le créancier un véritable marché à livrer, de telle sorte que la hausse du prix des monnaies profite au créancier et la baisse au débiteur. En effet, comme dans le cours régulier des choses, tout payement est précédé d'une réalisation par le débiteur, s'il se manifeste une hausse de 5 p. 7o sur le cours des monnaies avant l'extinction de la dette, il faudra que le débiteur donne 5 p. 7o de plus en marchandises pour obtenir et payer la même somme de monnaie. En cas de baisse des monnaies , le débiteur se libère au moyen d'une valeur moindre de 5 p. Vo que celle qu'il avait empruntée.
Les rentes perpétuelles, actions industrielles et autres titres dont la valeur est fondée sur une redevance en monnaie, ne sont point affectés eu hausse ou en baisse par les variations du cours des monnaies comme les créances ordinaires. En
effet, la valeur en capital de ces sortes de titres est toujours fondée sur leur valeur en revenu, et si celui-ci hausse ou baisse de 5 p. **/o, le capital hausse ou baisse d'autant. Si quatre francs de rente au pair valent cent francs, la valeur des cent francs suit toujours le sort de celle des quatre francs payables en monnaie. Les deux termes du rapport étant également affectés, ce rapport ne change point, et le prix de la rente reste le même qu'auparavant.
Le cours des immeubles est tout autrement affecté que celui des rentes par le cours de la monnaie, parce que le revenu de rimmeuble n'est évalué en monnaie que lorsqu'il y a un bail et pour la durée du bail seulement; de telle sorte que si le propriétaire voit diminuer son revenu par la baisse du prix des monnaies pendant la durée du bail, il voit augmenter dans les mêmes proportions la valeur en capital de son immeuble, parce que son revenu, récolte ou service de loyer, n'est point en monnaie, mais, au contraire, en valeurs qui s'échangent et s'équilibrent contre la monnaie.
Les variations du prix des capitaux mobiliers et les variations du prix des monnaies qui amènent également sur les marchés de grandes perturbations et qui se ressemblent sous tant de rapports, se distinguent donc par des effets très-différents. Les variations dans le prix des monnaies affectent le prix de toutes choses en raison inverse et d'une manière uniforme : les variations dans le prix des capitaux mobiliers affectent le prix des autres marchandises ou capitaux appropriés d'une manière fort inégale. Une variation du prix des monnaies n'introduit aucun changement dans les rapports de valeur qui existaient entre les divers capitaux appropriés : ainsi une baisse des monnaies fait hausser le prix des grains dans la même proportion que celui des immeubles, tandis qu'elle n'affecte point le prix des rentes. Une variation du prix des capitaux mobiliers, au contraire, change le rapport de valeur qui existait entre les divers capitaux appropriés. Est-ce une hausse? le prix des immeubles, des rentes, des actions, s'abaisse inégalement, tandis que celui des denrées reste stationnaire. Dans la pratique, on peut donc distinguer les perturbations qui viennent des monnaies de celles qui
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Tiennent des capitaux mobiliers à ce signe que les premières n'affectent point le prix des rentes et que les secondes n'affectent guère le prix des denrées.
On a observé que la baisse des monnaies facilitant l'acquittement des débiteurs, l'exécution des contrats de crédit, augmentait la confiance et, par suite, imprimait de l'activité aux affaires, abaissait le taux de l'intérêt et élevait celui des immeubles, rentes, etc.^ tandis que la hausse de la valeur des monnaies produisait des effets contraires. Cette observation, exacte quant aux effets de la hausse de la valeur des monnaies, cesse de l'être, quant à la baisse, au delà de certaines limites. Si, par exemple, le capitaliste, le vendeur à terme, etc., voyaient la monnaie suivre un mouvement de baisse rapide et dont ils ne pourraient prévoir la fin, ils s'empresseraient de convertir leur capital en marchandises et refuseraient de s'engager davantage dans aucun contrat de crédit. Cette liquidation, qui serait facile, aurait pour effet d'accélérer la dépréciation des monnaies, de priver les emprunteurs pour l'avenir des bénéfices du crédit, ou de faire établir les contrats, non plus en monnaie, mais en marchandises d'un cours moins variable et à un taux d'intérêt élevé. C'est ce qu'on a vu en France à la fin du système de Law et au temps des assignats, en Autriche et en Russie pendant les guerres de l'Empire, plus récemment au Brésil, de nos jours à Buenos-Aires.
Lorsque le cours des monnaies se règle librement sur celui des métaux précieux, ses mouvements de hausse et de baisse, lents et peu considérables, ne produisent pas des effets très-sensibles. Personne d'ailleurs n*a le droit de s'en plaindre : créancier et débiteur ont couru librement les chances du marché à livrer, et ils doivent en subir avec résignation les conséquences naturelles. Il n'en est pas de même lorsque les gouvernements viennent dérouter les prévisions sur lesquelles les contrats ont été établis par des altérations du titre des monnaies ou par des émissions immodérées de papier à cours forcé. La France a vu deux grands désastres et la ruine entière du crédit résulter d'émissions excessives de papier-monnaie, et tous les États du continent
ont passé par des crises à peu près semblables pendant les guerres de la Réyolutîon et de l'Empire.
L'Angleterre a été plus heureuse. Grâce à un concours étonnant de circonstances, le génie de ses inventeurs, l'intelligence et l'audace de ses entrepreneurs dans toutes les branches du commerce et de l'industrie, abaissaient le prix de presque toutes les marchandises en même temps que les dépenses énormes du gouvernement se traduisaient, par des émissions de papier à cours forcé, en un abaissement du prix des monnaies. C'est ainsi que fut maintenu, presque par miracle, sans que personne l'eût prévu, ni y eût songé, une sorte d'équilibre approximatif, un ralentissement dans la dépréciation du papier-monnaie, de telle sorte que le crédit reçut une impulsion des actes mêmes qui auraient dû le détruire.
Toutefois, ce n'est pas sans peine et sans perturbations que l'Angleterre a subi cette double crise de l'abaissement irrégulier et successif de sa monnaie de 1797 à 1814, et de la hausse qui a duré de 1814 à 1821. Ces variations du prix des monnaies qui sont allées jusqu'à 28 p. 7©^ ont transféré irrégulièrement et contre toute équité des sommes considérables, dans la première période, des créanciers aux débiteurs, et dans la seconde, des débiteurs aux créanciers.
Nous reviendrons sur ce sujet, lorsque nous étudierons les divers systèmes monétaires.