‹ Traité théorique et pratique des opérations de banqueChapitre 80 sur 268 · LIVRE II, CHAPITRE XVÎ · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XVÎ

très-importants, les mouvements du marché sont à la discrétion des grands capitalistes.

Le petit spéculateur ne diffère guère du joueur de roulette. Ses émotions sont aussi rapides, car il n'a garde de se borner à une seule opération par liquidation. Il achète et vend presque chaque jour, souvent plusieurs fois dans la même journée, suivant ses prévisions plus ou moins fondées, annulant un achat par une vente et une vente par un achat, supputant ses bénéfices ou ses pertes, au gré de la fluctuation perpétuelle du cours, objet unique et constant de ses pensées ou de ses rêves. Il n'est pas d'horizon plus borné que le sien : pour lui, il n'y a rien au delà de la liquidation, et, le plus souvent, rien au delà de la semaine courante, car, pour passer le dimanche à peu près tranquille, il se liquide, c'est-à-dire balance ses achats par ses ventes le samedi, quand il le peut. On s'étonne quelquefois de voir monter les cours, bien que tous les hommes de prévoyance moyenne voient dans un avenir prochain, à un mois, par exemple, des causes de baisse. Qu'importe au joueur? La question pour lui est de savoir si, du jour oîi il opère, jusqu'à la liquidation , il n'y aura 'pas un jour de hausse , un seul. On s'étonne aussi quelquefois de voir des joueurs faire de grands profits sans intelUgence commerciale ou autre, comme s'il était besoin d'intelligence pour gagner à un jeu de hasard?

Les petits joueurs s'attachent quelquefois à calculer la portée financière des événements, à supputer les résultats probables d'une nouvelle vraie ou fausse sur le cours des fonds. Ils ont les yeux fixés sur les causes naturelles de hausse ou de baisse, et ce sont des causes artificielles qui régissent les cours dans les temps ordinaires. — ce J'ai gagné ! mes calculs étaient justes; je suis un habile politique ! » — Point. Vous avez opéré dans le même sens que MM. X, Y, Z, et vous n'en saviez rien. — Les révolutions seules déroutent quelquefois les combinaisons que l'on pourrait appeler de force majeure des grands capitalistes ; encore les ^évolutions même n'ont pas toujours ce résultat.

Si de semblables combinaisons se produisaient souvent, elles auraient bien vite découragé la spéculation par la ruine suc-

cessive et prompte des petits spéculateurs. Aussi ne sont-elles pas très-fréquentes ; la spéculation sur les rentes ou actions n'est qu'une distraction pour les détenteurs de grands capitaux, et ils préfèrent opérer sur les émissions d'actions industrielles, chaque fois que l'offre de capitaux tend à augmenter d'une façon permanente.

§ 8. — Émission des actions industrielles.

Les actions industrielles anciennes, classées, dont le produit est connu, ne donnent guère lieu à des opérations à livrer, à moins que des causes spéciales et accidentelles, telles qu'un accroissement de concession, une fusion , etc. , ne les signalent à l'attention des spéculateurs. Il en est autrement des actions en émission. Dès que celles-ci sont émises par un banquier accrédité, quelle que soit leur valeur intrinsèque, elles sont assurées d'une hausse, à moins que les capitaux mobiliers ne soient ou ne deviennent rares. Pourquoi? Uniquement parce que les spéculateurs de profession ont confiance dans le banquier qui émet les actions, et qu'ils ont l'habitude de le suivre. Cette hausse est si bien prévue qu'elle a donné lieu à une mendicité d'un genre nouveau , qui s'est répandue au delà de ce que l'on pourrait imaginer.

Une Compagnie est fondée au capital de 40, 60, 100 millions, divisés en actions de 500 fr. ou de 1,000 fr., par exemple, pour la confection et l'exploitation d'un chemin de fer. Aux termes de l'acte de société, les actionnaires doivent verser le montant de leurs actions en quatre ou cinq termes successifs. Toutes ces actions sont prises immédiatement, au pair, par un ou plusieurs grands capitalistes qui versent le premier terme, soit un cinquième. Aussitôt ces capitalistes sont assaillis de demandes : des gens du monde, des femmes, des diplomates, des danseuses, des magistrats, des militaires, viennent solliciter bien humblement, qui 20, qui 30, qui 100, qui 800 actions au pair. Est-ce pour faire un placement sérieux? Ont-ils besoin de placer des fonds? Ont-ils même les fonds nécessaires pour acquérir la propriété intégrale des actions qu'ils sollicitent? Nullement, mais ils savent que ces

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actions se coteront en hausse à la Bourse dès le premier jour, que les spéculateurs se les arracheront à 50, 100, 500 fr, de prime, selon l'état du marché; qu'ils achèteront, par exemple, 150, 200, 600 fr. une action de 500 fr, sur lesquels 100 fr, seulement ont été versés, qui a coûté, par conséquent, 100 fr. au pair. On se propose de vendre, de réaliser la prime avant l'échéance du second terme qui amène un nouveau versement d'un cinquième. Celui qui sollicite au pair 100 actions de 500 fr., sait fort bien que, moyennant 10,000 fr., il obtient un titre qu'il peut vendre à l'instant 15,000, 20,000 fr. C'est une aumône de 5,000, de 10,000 fr. qu'il demande au capitaliste ou fondateur \ et lorsque celui-ci l'accorde, il doit avoir ses raisons.

En effet, il intéresse à son affaire et engage dans sa spéculation un grand nombre de personnes placées de manière à lui être utiles, soit auprès de Topinion, soit auprès du gouvernement, ou dans les assemblées délibérantes. Le cercle des spéculateurs s'étend, et il est difficile que les capitaux disponibles ne soient pas entraînés dans le mouvement qui se produit : bientôt ces capitaux viennent, en effet, pour spéculer parfois, mais pour rester engagés au besoin. Tel capitaliste de département retirera les fonds qu'il avait en dépôt chez son banquier, exigera le remboursement d'un prêt hypothécaire, pour venir acheter des actions de chemins de fer. Cependant la Compagnie s'organise, elle fonctionne, emploie les 100 fr. par action versés dans ses caisses, et réclame un second versement. A ce moment, d'ordinaire, l'émission est accomphe, les spéculateurs, les gens du monde, surtout détiennent encore beaucoup de titres, et les capitalistes qui cherchent un placement durable en ont quelque peu. Ceux-ci versent le second terme ; parmi les spéculateurs, les uns ont recours aux expédients et le versent aussi. Le capitaliste de département, que nous avons tout à l'heure pris pour exemple, réahse à outrance les créances liquides qu'il peut avoir sur le commer-

* Cela est si vrai que, dans ces derniers temps, une maison expérimentée a pris le parti de garder les titres et d'envoyer des bons de caisse pour le montant de la diflërence aux personnes qu'elle jugeait hors d'état d'acquitter et de garder au besoin les actions.

çant ou rindustriel de sa localité ; au besoin même, de prêteur qu'il était, il devient emprunteur et engage ses immeubles. Un certain nombre de spéculateurs, qui ne peuvent faire le second versement, vendent leurs titres à tout prix, ou on les vend pour eux. Il.se produit naturellement alors un mouvement de baisse dont les habiles savent profiter, puis la hausse reprend son cours. Les mêmes oscillations se produisent à chaque versement, jusqu'à la libération entière de l'action qui finit par rester aux mains d'un capitaliste sérieux. A mesure que cette action prend une valeur certaine, la spéculation s'en éloigne, la quitte pour une autre, et l'action se classe ; son prix se règle sur le revenu qu'elle produit. Que de primes gagnées et perdues avant qu'elle soit parvenue à ce point !

Il est arrivé plusieurs fois, notamment en 1837 et 1847, que les actions industrielles, trop abondantes pour l'état du marché, sont restées en suspens aux mains des banquiers et des spéculateurs, à défaut de preneurs disposés à payer les primes. On voyait alors les travaux s'arrêter, les engagements envers l'État laissés en souffrance, puis modifiés au profit des compagnies , de manière à relever les cours.

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