‹ Traité de pédagogieChapitre 11 sur 60 · L’ESPRIT DE MÉTHODE ET DE DI SC IPLIN E · texte numérisé non relu

L’ESPRIT DE MÉTHODE ET DE DI SC IPLIN E

chose de pénible pour leur affection; et cet effort qu’ils feront sur l’élan d’un cœur qui ne raisonne pas les conséquences d’une caresse, cet effort est-il vraiment l’accomplissement d’un devoir ? Pour être éducateur, cesse-t-on vraiment d’être père, d’être mère? Kant aurait bien raison alors de se défier de l’éducation domestique. Celle-là ne peut être impersonnelle. Il aurait bien raison surtout de se défier des mères. Car elles ne sauraient comprimer leur cœur dans les étroitesses d’uneméthode qui ne fléchit point. Mais 11’est-ce pas la réfutation de ce que cette méthode a d’exclusif que de nous réduire à exclure aussi de l’éducation ceux qui semblent nés pour la donner? N’est-ce pas surtout une erreur, — et une erreur qui serait difficile à comprendre, si on ne savait que l’éducation rigide de Kant lui a laissé sans doute ignorer ce dont il parle, — que de prétendre que les enfants n’aiment pas leurs mamans pour leurs caresses et leurs gâteries, et que leur besoin naissant d’indépendance leur fait préférer de bonne heure la sollicitude moins tracassière de l’éducation paternelle? N’est-ce pas plutôt l’excuse de cette sollicitude, n’est-ce pas l’excuse de ces caresses prodiguées, je le veux bien, par instinct plus que par devoir, que l’enfant a besoin d’elles, et qu’elles réchauffent, avec son petit corps qui semble les appeler, sa petite âme ? Puisque Kant — le Kant delà Pédagogie — fait grand cas des fins poursuivies par la nature, ne devait-il pas voir dans l’instinct des mères les signes éclatants d’une finalité irrésistible? Système d’éducation condamné d’avance à être violé que celui qui compte sans cet instinct;et ne pouvant le détruire, ne vaut-il pas mieux le comprendre et s'en servir? Il corrige ce que toute pédagogie a de trop systématique et de trop brutal, et constitue à lui seul une pédagogie d’un ordre supérieur. Il a le tact, le sens des nuances, l’art de parler aux enfants leur langage, langage d’amour plus que de raison; il est habile à prévenir les résistances et à envelopper les volontés par un sourire, indéfinissable mélange d’une autorité

PRÉFACE

qui sait gronder en caressant, et d’une tendresse qui sait mettre une leçon dans un baiser. Croit-on que le premier âge au moins s’accommoderait d’une discipline qui ne serait qu’une discipline? Croit-on que l’on puisse faire éclore une âme dans l’atmosphère froide d’une règle qui serait elle-même sans âme? Et si cela même était possible, quel sentiment garderait l’enfant, devenu homme, pour ses années d’obéissance ? Kant dit quelque part qu’il faut que l’éducation soit légère à l’enfant, et que l’on entretienne son âme sereine. Mais il avoue que la chose est difficile et que l’enfance de chacun de nous lui apparaît comme une période de triste servitude. Est-il bon qu’il en soit ainsi? et que peut gagner la moralité à ce que l’éducation nous laisse un souvenir maudit, et à tout ce qu’elle a amassé en nous soit rejeté par le premier effort de notre liberté s’éveillant, comme les restes d’un mauvais rêve ? Kant aurait dû se souvenir ici de ce qu’il ne se lassera lui-même de répéter, qu’il faut traiter l’enfant en enfant et non en homme, encore moins par conséquent en soldat. Or la discipline qu’il nous prêche, pour imposante qu’elle soit, a une raideur quelque peu soldatesque. Elle n’est point faite pour ceux à qui elle doit s’appliquer, ni pour ceux qui doivent l’appliquer. Elle ne tient pas compte du droit qu’a l’enfant d’être enfant, et la mère d’être mère. Elle néglige un élément important du problème de l’éducation, à savoir les conditions spéciales de ce petit monde où chacun se souvient avec bonheur d’avoir vécu, où ce n’est pas le mal qu’on apprend d’ordinaire, mais d’où on emporte plutôt des provisions de vertu quelquefois inépuisables, de ce petit monde dont les membres ont entre eux des rapports que les rapports sociaux s’efforcent parfois d’imiter, sans y réussir, de la famille. La famille est un rouage inutile, parfois nuisible pour notre auteur, — erreur qui loge sa réfutation avec elle. S’il retardait de quelques années l’emploi de son impitoyable discipline, nous n’aurions plus qu’à en admirer la fortifiante influence. Mais

L’ESPRIT DE MÉTHODE ET DE DISCIPLINE. 2t

ce qui fortifie l’adulte peut épuiser et dessécher l’enfant.

Ce n’est pas notre sensibilité seulement que Kant tient pour suspecte, c’est aussi celle de l’enfant; et il se défie de l’inconstance de ses inclinations comme des imprudences de notre affection. Si nos ordres trouvent un secours dans la complicité de ses désirs et de ses plaisirs, nous n’irons point jusqu’à le refuser, pourvu que nous ne le cherchions jamais. Encore est-il souvent préférable d’habituer l’enfant à se faire de petites violences. L’éducation du cœur se résume en peu de mots chez Kant. Elle doit être négative. Il ne faut jamais compter sur la sensibilité, et il faut compter avec elle, pour la contenir et la prévenir. Un seul sentiment, — car au respect convient à peine ce nom, — est excepté de cette condamnation sommaire, la patience, c’est-à-dire un sentiment qui consiste dans le silence de tous les autres. Kant ne redoute pas seulement la sensibilité pour le mal, mais encore pour le bien qu’elle peut faire. Son secours es pour la moralité un alliage qui la déprécie. Il ne faut pas s’adresser au cœur de l’enfant, même pour exciter sa pitié. Car cette pitié serait faite de nerfs, comme nous dirions aujourd’hui, plus que de vertu. L’idée de devoir nous rend seule pitoyables de la bonne façon. Car il y a deux façons de faire même le bien. On le fait mécaniquement et moralement. La sensibilité, pur mécanisme mental, ne produit de l’action vertueuse que l’ombre et le mensonge.

Pour des raisons analogues, Kant bannit de l’éducation les récompenses, bonnes pour désapprendre à l’enfant ce qu’on s’efforce de lui apprendre, le sacrifice de ses petites passions et de ses petits intérêts. Mais il admet les punitions comme l’accompagnement obligé de toute désobéissance. Ces punitions doivent d’ailleurs être infligées sans colère. Car l’enfant doit voir en elles autre chose que la marque d’une force supérieure à la sienne, et de caprices devant lesquels ses caprices à lui doivent provisoirement s’incliner, à savoir la sanction inévitable et impassible d’une règle qui ne veut

PRÉFACE

pas être violée. Les punitions sont un remède nécessaire, mais d’une application malaisée. Elle risquent de faire des caractères timides et rampants. D’autres fois elles aigrissent et rendent intraitable. Maladroits surtout les parents qui, comme s’ils avaient entrepris d’enseigner l’hvpocrisie et la servilité, exigent que leurs enfants les remercient de leurs coups et baisent la main qui les a frappés ! Toutefois ces punitions qui peuvent faire autant de mal que de bien sont les punitions physiques, et celles-là ne doivent être qu’une exception et un pis-aller. Elles sont un moyen de dressage, non d’éducation. Mais on est souvent réduit à se contenter de dresser. Encore est-il. deux sortes de punitions physiques : les punitions positives, qui consistent dans un châtiment corporel, et les punitions négatives, qui consistent dans une privation. Celles-ci sont voisines des punitions morales qui s’adressent chez l’enfant au besoin qu’il a d’être aimé, ou mieux encore, au besoin qu’il a d’être honoré. Le mépris est la meilleure punition, pourvu qu’on ne le prodigue point. Et cette punition-là ne dresse pas seulement, elle moralise. Enfin Kant reconnaît un dernier régime de punitions, et qui a cet avantage que pour lui il n’y a pas de limite d’âge, et que l’homme y est soumis comme l’enfant. Ce sont les punitions, nous dirions aujourd’hui : les réactions naturelles.

On voit que si loin qu’il semble être de la nature, Kant ne l’oublie point. Il n’oublie ni les secours qu’elle lui apporte, ni les bornes qu’elle lui trace. C’est ainsi qu’il proportionne à l’âge les moyens de discipline, se gardant bien, par un usage prématuré de l’idée du devoir et du sentiment de la honte, d’en compromettre pour plus tard la bienfaisante influence. Il faut aux enfants une discipline d’enfants ; et cette discipline elle-même est un moyen, et non une lin, un moyen pour émanciper la liberté, qu’elle doit par conséquent se garder d’étouffer. En même temps qu’elle est son alliée contre les parties inférieures de notre être, elle est pour elle le contraste et comme la gêne nécessaire pour qu’elle prenne

Page 1