L’ESPRIT DE MÉTHODE ET DE DISCIPLINE
pensée serait impuissante si notre volonté n’était assouplie à l’obéissance. Et avant d’enseigner la moralité proprement dite, dans la mesure où elle peut s’enseigner, il faut mater et discipliner les volontés. Car, bien loin d’être synonyme d’indiscipline, la liberté trouve dans la discipline l’apprentissage qui lui convient. L’ordre dans la vie suppose un ordre préalable, l’ordre dans l’éducation. Tout, nous l’avons vu, doit y être soumis, le sommeil comme le travail ; et l’ordre dans ces choses est plus important que ces choses elles-mêmes, la forme de l’action que sa matière. « Ainsi, par exemple, on envoie d’abord les enfants à l’école, non pour qu’ils y apprennent quelque chose, mais pour qu’ils s’accoutument à rester tranquillement assis et à observer ponctuellement ce qu’on leur ordonne. » Voilà pourquoi on n’élève pas par boutade. « Donnez à l’enfant ce dont il a besoin, et dites-lui ensuite : Tu eu as assez. Mais il est absolument nécessaire que cela soit irrévocable. » Il faut montrer aux enfants des lois inflexibles pour leur donner l’idée de loi, et l’éducateur doit s’imposer à lui-même l’esprit de méthode plus important dès lors dans ses commandements et dans ses défenses que ce qu’il commande et ce qu’il défend. Il peut lui en coûter, si c’est un père. Il est si bon de céder à ceux qu’on aime ! Mais on n’élève pas avec le cœur, c’est-à-dire avec ce qui est étranger à toute règle et à toute méthode. C’est donner prise sur nous aux enfants que de trahir notre faiblesse pour eux; et ce n’est plus faire son métier d’éducateur que de chercher dans l’éducation le plaisir égoïste de caresses plus douces aux parents qu’aux enfants, et que de l’acheter par sa condescendance. Les enfants ne sont pas des jouets à l'usage des grandes personnes, et la pédagogie populaire ne dit-elle point qu’on doit les aimer pour eux et non pour soi ?
Et c’est pourquoi l’éducation publique doit être préférée à l’éducation privée. Sans donte le partage de l’autorité entre les maîtres et les parents est un danger, mais que les pa-
PRÉFACE
renls éviteront en abdiquant; et les maîtres, pourvu qu’iis se défendent toute préférence comme un manquement à leur devoir professionnel, auront plus de chance de représenter dignement la règle abstraite et impersonnelle. Ajoutons qu’au contact de petites volontés égales et rivales, les angles de chaque volonté s’useront et se poliront. « Un arbre qui pousse isolé au milieu d’un champ perd sa rectitude en croissant et étend ses branches au loin ; au contraire*, celui qui croît au milieu d’une forêt se conserve droit, à cause de la résistance que lui opposent les arbres voisins, et il cherche au-dessus de lui l’air et le soleil. » Aux grands qui ont un précepteur pour eux seuls, et un précepteur qui est un serviteur, manquera ce sentiment de la limitation d’une liberté par une autre qui est le complément du sentiment même de la liberté. Celui-là même leur fera défaut; car il naît de la contrariété et du besoin, et lorsque livrés à nos seules ressources nous apprenons à les connaître. L’école offre cette ressource aux jeunes âmes, et, mettant en contact, parfois en conflit, les individualités, elle donne du même coup à chacune la conscience d’elle-même et le respect des autres. Elle nous apprend, sinon toute la moralité, du moins une de ses formes inférieures, mais indispensables, la sociabilité ; et nous initiant à la vie en commun, elle nous initie à ce que Kant appelle la plus douce des jouissances de la vie. — Comme entre élèves, enfin, le mérite seul fait les rangs, l’école sera une école de justice sociale, véritable image de la vie civique, dit Kant; — d’autres diraient modèle plutôt qu’imagé. — Ce sera donc aimer les enfants pour eux que de renoncer au charme de leur commerce, et à ce continuel échange de tendresses que l’on prendrait à tort pour une éducation. L’éducation est chose sévère et qui doit se défier du sentiment.
Cependant nous nous demanderons ici s’il ne doit pas y avoir une mesure à cette défiance? L’attitude des parents, telle qu’elle résulte des pages qui précèdent, a quelque