L’ÉDUCATION ET LA DESTINATION DE L’INDIVIDU
avoir d’uniformité parmi eux qu’ autant qu’ils agissent d’après les mêmes principes et que ces principes deviènnent pour eux comme une seconde nature. Nous pouvons du moins travailler au plan d’une éducation conforme au but qu’on doit se proposer, et laisser à la postérité des instructions qu’elle pourra réaliser peu à peu. Voyez, par exemple, les oreilles d’ours : quand on les tire du pied même de la plante, elles ont toutes la même couleur; quand au contraire on en sème la graine, on obtient des couleurs toutes différentes et les plus variées. La nature a donc mis en elles certains germes, et il suffit, pour les y développer, de semer et de planter convenablement ces fleurs. Il en est de même chez l’homme.
11 y a beaucoup de germes dans l’humanité, et c’est à nous à développer proportionnellement nos dispositions naturelles, à donner à l’humanité tout son déploiement et à faire en sorte que nous remplissions notre destination. Les animaux remplissent la leur spontanément et sans la connaître. L’homme au contraire est obligé de chercher à atteindre la sienne, mais il ne peut le faire qu’autant qu’il en a une idée. L’accomplissement de cette destination est même entièrement impossible pour l’individu. Si l’on admet un premier couple réellement cultivé, il faut encore savoir comment il a formé ses élèves. Les premiers parents donnent à leurs enfants un premier exemple; ceux-ci Limitent, et ainsi se développent quelques dispositions naturelles. Mais toutes ne peuvent être cultivées de cette manière, car la plupart du temps les exemples ne s’offrent aux enfants que par occasion. Les hommes n’avaient autrefois aucune idée de la perfection dont
KANT. — PÉDAGOGIE
la nature humaine est capable; nous-mêmes nous ne la possédons pas encore dans toute sa pureté. Aussi bien est-il certain que tous les efforts individuels qui ont pour but la culture de nos élèves ne pourront jamais faire que ceux-ci viennent à remplir leur destination. Ce ne sont pas les individus, mais l’espèce seule qui peut arriver à ce but.
L’éducation est un art dont la pratique a besoin d’être perfectionnée par plusieurs générations. Chaque génération, munie des connaissances des précédentes, est toujours plus en mesure d’arriver à une éducation qui développe dans une juste proportion et conformément à leur but toutes nos dispositions naturelles, et qui conduise ainsi toute l’espèce humaine à sa destination. — La Providence a voulu que l’homme fût obligé de tirer le bien de lui-même, et elle lui dit en quelque sorte : « Entre dans le monde. J’ai mis en toi toutes sortes de dispositions pour le bien. C’est à toi qu’il appartient de les développer, et ainsi ton bonheur ou ton malheur dépend de toi. » C’est ainsi que le Créateur pourrait parler aux hommes.
L’homme doit d’abord développer ses dispositions pour le bien; la Providence ne les a pas mises en lui toutes formées ; ce sont de simples dispositions, et il n’y a pas encore là de distinction de moralité. Se rendre soi-même meilleur, se cultiver soi-même, et, si l’on est mauvais, développer en soi la moralité, voilà le devoir de l’homme. Quand on y réfléchit mûrement, on voit combien cela est difficile. L’éducation est donc le problème le plus grand et le plus ardu qui nous puisse être proposé. Les lumières en effet dépendent de l’éducation, et à son tour l’éducation dépend des lumières.