DIFFICULTÉS DE L’ÉDUCATION
Aussi ne saurait-elle marcher en avant que pas à pas, et ne peut-on arriver à s’en faire une idée exacte que parce que chaque génération transmet ses expériences et ses connaissances à la suivante, qui y ajoute à son tour et les lègue ainsi augmentées à celle qui lui succède. Quelle culture et quelle expérience ne suppose donc pas cette idée? C’est pourquoi elle ne pouvait paraître que fort tard, et nous-mêmes ne l’avons pas encore élevée à son plus haut degré de pureté. La question est de savoir si l’éducation dans l’individu doit imiter la culture que l’humanité en général reçoit de ses diverses générations.
Il y a deux choses dont on peut regarder la découverte comme la plus difficile pour l’humanité : l’art de gouverner les hommes et celui de les élever, et pourtant on dispute éncore sur ces idées.
Or par où commencerons-nous à développer les dispositions de l’homme? Faut-il partir de l’état barbare ou d’un état déjà cultivé? Il est difficile de concevoir un développement prenant son point de départ dans la barbarie, (aussi l’est-il tant de se faire une idée du premier homme), et nous voyons que, toutes les fois que l’on est parti de cet état, on n’a jamais manqué d’y retomber, et qu’il a toujours fallu faire de nouveaux efforts pour en sortir. Aussi chez des peuples très civilisés retrouvons-nous le voisinage de la barbarie, attesté par les plus anciens monuments écrits qu’ils nous aient laissés; — et quel degré de culture l’écriture ne suppose-t-elle pas déjà? C’est à ce point que l’on pourrait, au point de vue de la civilisation, faire dater de l’art d’écrire le commencement du monde.
Comme nos dispositions naturelles ne se développent
KANT. — PÉDAGOGIE
pas d’elles-mêmes, toute éducation est — un art. — La nature ne nous a donné pour cela aucun instinct. — L’origine, ainsi que la marche de cet art, est ou mécanique*, sans plan, soumise aux circonstances données, ou raisonnée. L’art de l’éducation ne résulte pas mécaniquement des circonstances où nous apprenons par expérience si une certaine chose nous est nuisible ou utile. Tout art de ce genre, qui serait purement mécanique, contiendrait beaucoup d’erreurs et de lacunes, parce qu’il ne suivrait aucun plan, il faut donc que l’art de l’éducation, que la pédagogie soit raisonnée, pour que la nature humaine puisse se développer de manière à remplir sa destination. Les parents qui ont eux-mêmes reçu une certaine éducation sont déjà des modèles sur lesquels se règlent les enfants. Mais pour rendre ceux-ci meilleurs, il est nécessaire de faire de la pédagogie une étude; autrement il n’-y a rien à en espérer, et l’éducation est confiée à des hommes d’une mauvaise éducation. Il faut dans l’art de l’éducation substituer la science au mécanisme* ; sans quoi elle ne sera jamais un effort continu, et une génération pourrait bien renverser ce qu’une autre aurait bâti.
Un principe de pédagogie que devraient surtout avoir devant les yeux les hommes qui font des plans d’éducation, c’est qu’on ne doit pas élever les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après un état meilleur, possible dans l’avenir, c’est-à-dire d’après l’idée de l’humanité et de son entière destination. Ce principe est d’une grande importance. Les parents n’élèvent ordinairement leurs enfants qu’en vue du monde actuel, si corrompu qu’il soit, ils devraient au contraire leur donner une éducation meil-