‹ Traité de pédagogieChapitre 3 sur 60 · Anthropologie , IIe partie · texte numérisé non relu

Anthropologie , IIe partie

conduite, et qu’on n’acquiert pas peu à peu cette fixité, mais qu’il faut pour y parvenir une secousse violente, et comme une révolution de l’âme, à savoir l’avènement subit d’une règle jusqu’alors ignorée ou méconnue. Or l’éducation ne procède pas d’ordinaire par ces coups d’éclat. Qui dit éducation, au contraire, dit surveillance patiente, hygiène raisonnée, amendement gradué, lents efforts, travail quotidien,, sollicitude toujours en éveil, même pour ce qui n’est que détail et phénomène. Tant de peine serait donc perdue ! — Et perdre sa peine serait même pour l’éducateur le seul moyen de ne pas nuire. Car une éducation qui servirait à quelque chose pèserait sur la liberté de l’élève, et en lui donnant l’habitude, ou, comme on l’a dit, le préjugé du bien, lui en ôterait le mérite. La moralité qu’on ferait naître serait toute mécanique, et n’aurait de la moralité vraie que la ressemblance extérieure des actes, qui est de peu de prix. Ne vaut-il pas mieux laisser courir aux hommes le risque pour lequel ils sont nés, et respecter dans la liberté indisciplinée de l’enfant la possibilité d’une vertu qui se sera du moins faite elle-même ? Laissons donc là une entreprise dont nous aurions à regretter le succès, si nous n’avions à en regretter l’échec. Car si l’éducation peut quelque chose, elle peut trop.

Cependant Kant fut un pédagogue. Il le fut dans tous les sens du mot. La pauvreté de sa famille le força à débuter dans l’enseignement parles préceptorats. Comme Rousseau, il s’accuse d’avoir mieux réussi dans la théorie de l’éducation que dans la pratique. Toutefois l’amitié respectueuse que des élèves, même d’un rang élevé, gardèrent pour lui, semble donner un démenti à sa modestie. Comme professeur à l’Université, ses succès sont connus et incontestés. Mais il ne fut pas seulement ce pédadogue sans le vouloir qu’est tout éducateur et tout professeur. Il enseigna la pédagogie elle-même, comme il était tenu de le faire en sa qualité de professeur de philosophie. Les règlements universitaires

PRÉFACE

unissaient alors àKœnigsberg ces deux enseignements. Kant prit pour texte de ses leçons le livre d’un de ses collègues, Samuel Bock. Mais il s’écartait librement de son texte, notant au fur et à mesure ses impressions et ses idées. Ce sont ces notes que Rink a publiées. Enfin Kant ne fut pas seulement pédagogue par occasion ou par nécessité. 11 le fut par goût, au point que la lecture de YÉmile troubla l’économie de ses promenades quotidiennes, comme fit plus tard la Révolution française. — Une espèce de fou, accompagné d’un enfant de huit ans, traverse Kœnigsberg, tête et pieds nus, le corps enveloppé d’une peau de bête. Il fait courir toute la ville et pique toutes les curiosités. Mais ce qui intéresse Kant, c’est l’âme de cet enfant qui n’a connu ni maître ni discipline, et peu s’en faut qu’il ne se passionne pour cet Émile plus sauvage qu’Émile.

En dépit des théories que nous avons dites, les méthodes d’apprentissage moral, les leçons à tirer des événements et des doctrines, les délicatesses de la casuistique, l’étude minutieuse des voies et moyens de la vertu ont de tout temps préoccupé son esprit, façonné par une mère piétiste, et qui devait garder ineffaçables les impressions du jeune âge. Dans un écrit sur les tremblements de terre, méditant sur l’impitoyable nécessité des lois naturelles ou divines, qui déroutent nos calculs et broyent nos espérances, il est conduit, comme par la pente naturelle de sa pensée ordinaire, à conclure que le bonheur humain n’est pas de ce monde, et qu’il y faut sans doute chercher autre chose, conclusion au moins inattendue d’une dissertation scientifique. De même l’analyse des sentiments du beau et du sublime lui sert d’introduction à l’analyse de cette sublimité entre toutes : une bonne action. Le programme de ses leçons pour le semestre d’hiver 1765-1766 est une véritable profession de foi pédagogique : le maître ne doit pas enseigner des pensées, mais à penser. Le livre n’est qu’un prétexte, une matière à réflexion. L’acquisition des connaissances positives n’est que

l’accessoire et l’accident. Mais cet esprit qu’il s’agit avant tout, non de remplir, mais de former, ne s’exerce pas à vide, et l’expérience rentre ici dans ses droits. Si elle ne peut rien sans la raison, la raison ne peut rien sans elle. N’est-ce pas là justement la position que Kant doit prendre et garder entre l’empirisme et le rationalisme? Enfin il entreprit un jour d’expliquer par les rêves de la métaphysique les rêves d’un visionnaire, qui n’était autre que Swedenborg. Cet écrit semble être la gageure d’un sceptique. Car le métaphysicien y sourit de ses propres rêves. Sourire ému toutefois, scepticisme mêlé de regrets ou d’espérances; et entre tous ces rêves il en est même un que Kant a peur d’effleurer et de froisser. Il s’arrête et s’incline, comme disant à sa raison : Respecte ceci qui est au-dessus de toi. C’est du mystère de la vie future qu’il s’agit. D’ailleurs qu’importe à ce propos de savoir ou de ne pas savoir? Il suffit de croire et d’agir en croyant. Disons mieux : ne pas savoir fait le mérite de croire. Foi indispensable autant qu’indémontrable, qui résout ou du moins limite le scepticisme de l’auteur. Et nous n’empruntons jusqu’ici ces témoignages des préoccupations pratiques de Kant qu’aux écrits d’une période où Wolf et Hume passent pour s’être disputé toute sa pensée.

Il y a donc une pédagogie de Kant en dehors même du Traité de Pédagogie. Dans la Critique de la Raiso?i pratique et dans la Doctrine de la Vertu elle s’appelle la Méthodologie. Car « l'idée même de la vertu implique qu’elle doit être acquise, puisqu’elle n’est point innée », et, pour la même raison, « elle peut et doit être enseignée1 ». Les commencements sont pénibles, et on ne peut espérer arriver d’emblée à la pureté de l’intention morale. Avec les âmes incultes ou dégradées, il faut user de moyens à leur portée, et les solliciter provisoirement par l’intérêt, sauf à renoncer au plus tôt à cet allié compromettant. Il n’est pas, en effet.

Page 1