DE L’INÉGALITÉ DES HOMMES
lui faire remarquer. On ne doit pas même lui permettre de donner des ordres aux domestiques, s’il remarque que ses parents commandent aux domestiques, on peut toujours lui dire : « Nous leur donnons du pain, et c’est pour cela qu’ils nous obéissent; tu ne veux pas faire cela, eh bien ! nous n’avons pas besoin de t’obéir. » Les enfants ne savent rien de cette différence, si les parents ne leur en donnent pas eux-mêmes l’idée. Il faut montrer à l’adolescent que l’inégalité des hommes est une disposition qui vient de ce que certains hommes ont cherché à se distinguer des autres par certains avantages. La conscience de l’égalité des hommes dans l’inégalité civile peut lui être peu à peu inculquée.
Il faut accoutumer le jeune homme à s’estimer absolument et non d’après les autres. L’estime d’autrui, dans tout ce qui ne constitue nullement la valeur de l’homme, est affaire de vanité. Il faut en outre lui enseigner à avoir de la conscience en toute chose, et à s’efforcer non seulement de paraître, mais d’être. Habituez-le à veiller à ce que, dans aucune circonstance où il a une fois pris sa résolution elle ne devienne une vaine résolution; il vaudrait mieux n’en prendre aucune, et laisser la chose en suspens; — enseignezlui la modération à l’endroit des circonstances extérieures et la patience dans les travaux : sustine et abstine, — enseignez-lui aussi la modération dans les plaisirs. Quand on ne désire pas seulement des plaisirs, mais qu’on sait aussi être patient dans le travail, on devient un membre utile de la communauté et on se préserve de l’ennui.
Il faut de plus instruire le jeune homme à se montrer enjoué et de bonne humeur. La sérénité du coeur ré-
KANT. — PÉDAGOGIE
suite naturellement d’une conscience sans reproche. — Recommandez-lui l’égalité d’humeur. On peut arriver par l’usage, à se montrer toujours de bonne humeur en société.
On doit s’accoutumer à considérer beaucoup de choses comme des devoirs. Une action doit m’être précieuse, non parce qu’elle s’accorde avec mon penchant, mais parce que je remplis mon devoir en la faisant.
Il faut développer l’amour d’autrui et ensuite tous les sentiments cosmopolites. Il y a dans notre âme quelque chose qui fait que nous nous intéressons : 1° à notre moi ; 2° à ceux avec lesquels nous avons été élevés, et 3° même au bien du monde. Il faut rendre cet intérêt familier aux enfants, et faire qu’il échauffe leurs âmes. Ils doivent se réjouir du bien du monde, encore que ce ne soit pas l’avantage de leur patrie ou leur propre avantage.
11 faut les exercer à n’attacher qu’une médiocre valeur à la jouissance des plaisirs de la vie. On écartera ainsi la crainte puérile de la mort. Il faut montrer aux jeunes gens que la jouissance ne tient pas ce qu’elle promet.
Il faut enfin appeler leur attention sur la nécessité de régler chaque jour leur propre compte, afin de pouvoir faire à la fin de leur vie une estimation de la valeur acquise.
LEXIQUE