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L’ÉDUCATION DE L’INTELLIGENCE

l’éducation de l’intelligence

Cette éducation intermédiaire est encore physique, avonsnous dit avec Kant, en ce sens que ce sont des facultés naturelles qu’elle développe. La nature ne finit que là où la liberté commence. Ce sont deux « règnes », sans qu’il soit vrai de dire deux règnes ennemis. L’intelligence est du règne de la nature. Mais la nature n’est pas toute matière, et la nature de l’intelligence est justement d’être indépendante de la nature matérielle qu’elle perçoit. Non qu’elle existe à vide, et qu’elle puisse en se développant faire sortir de son sein tout ce qu'elle doit savoir. Il lui faut autre chose qu’elle-même pour qu’elle se révèle à elle-même, et c’est dans l’expérience qu’elle découvre ses propres formes qu’elle y a mises. Logiquement antérieure aux faits, elle est leur contemporaine dans la conscience; Ta |;non ziY a posteriori sont donnés ensemble dans la connaissance. — Cela est de la philosophie, et de la philosophie transcendentale. Mais voici comment la pédagogie traduit cette thèse en lois particulières et pratiques. Ne comptez pas que l’abstrait dans l’esprit se dégage peu à peu, et par une sorte de sélection, des sensations concrètes que vous y aurez entassées. L’abstrait est dans le concret, sans quoi il n’en jaillirait jamais, et jamais le multiple n’engendrerait l’unité. Les principes ne se font pas. Ils préexistent. Que votre enseignement n’aille donc pas lentement et timidement du particulier au général, mais qu’il imite mieux la nature. Si vous enseignez une langue, par exemple, n’attendez pas que les règles ressortent de l’usage. Elles ne ressortiraient pas du tout; et vous n’auriez introduit dans l’esprit que multiplicité et confusion. D’autre part, les règles seules ne vous donneraient

PRÉFACE

qu’un squelette sans consistance et sans vie. Faites donc marcher ensemble l’abstrait et le concret, « faites marcher ensemble les règles et l’usage ». Sur quelques points seulement la grammaire doit prendre les devants, pour que le désordre des mots ne soit pas un instant abandonné à luimême. Et accoutumez l’esprit à aller des règles aux exemples et des exemples aux règles. Car la forme n’est rien sans la matière, ni la matière sans la forme. Accoutumez-le à ne jamais apprendre sans comprendre. Toute matière brute ne sert qu’à l’emplir sans le nourrir. Cultivez la mémoire, mais pour que les facultés supérieures tirent profit d’elle et de ses richesses. Enseignez l’histoire, mais «pour exercer l’entendement à bien juger ». — Cependant à l’histoire Kant semble préférer la géographie, et cette préférence date de longtemps1. C’est qu’il y a une géographie pour tous les âges. Les cartes, les récits de voyage servent à l’éducation des enfants, en attendant qu’une géographie plus scientifique soit à la portée de leur intelligence plus mûre. Avec celle-ci, les mathématiques prendront place dans l’éducation. Elles donneront à l’esprit le sens de la vérité et de la science, le rendant plus exigeant et plus sérieux.

Le sérieux est le caractère de ce programme à peine esquissé. Kant, un maître en l’art de la parole, demande qu’on apprenne aux élèves à bien dire. Mais c’est la seule des qualités dites brillantes qui trouve grâce auprès de lui. Point de contes sous prétexte de développer l’imagination. C’est là une qualité qu’on possède toujours assez. Point de romans qui n’encombrent la mémoire que pour fausser la vie. Point de ces récitations ou déclamations qui font naître une hardiesse précoce et sollicitent l’enfant à prendre des airs d’homme. En général éviter tout gaspillage dans l’éducation, et n’apprendre que ce qu’on est intéressé à retenir, non quelque temps, mais toujours. Savoir faire attention,

1. Voir le programme de Cours pour le semestre d’hiver 1765-66.

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