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L’ÉDUCATION DE L’INTELLIGENCE

fuir la distraction comme l’ennemie même de l’éducation, être à ce qu’on fait, et ne rien faire que ce qui mérite d’être fait, être sérieux en un mot, tel est le secret du progrès intellectuel, et en même temps du progrès moral.

11 ne s’agit point cependant d’une éducation systématique et cloîtrée. Kant conseille aux maîtres de se défier de leurs raisonnements a priori, et de les soumettre à l’épreuve de la pratique. Il en veut surtout aux gouvernements qui se mêlent de gouverner en matière d’éducation. On ne décrète pas la meilleure méthode. Il faut la demander plutôt à ces expérimentations pédagogiques dont l’Institut de Dessau a pris l’initiative. L’expérience, qui est un contrôle nécessaire pour le maître, est pour l’élève le complément de l’école, si elle n’est elle-même la meilleure école. « Le meilleur moyen de comprendre, c’est de faire. » Savoir, c’est pouvoir, sans doute. Mais à plus forte raison pouvoir, c’est savoir. Outre cette expérience qui s’ajoute à l’enseignement comme l’exemple s’ajoute à la règle, il en est une qui vient avant tout enseignement et qui est la première institutrice de l’enfant. Les partisans modernes des leçons de choses ont vraiment tort de ne pas se réclamer de Kant. Car la géographie illustrée dont nous parlions tout à l’heure est dans sa pensée un continuel spectacle pour les yeux, et un spectacle où ne figurent pas seulement les fleuves et les montagnes, mais les choses et les bêtes. Toutefois cette nature peinte ne donne encore qu’un simulacre d’expérience. C’est l’expérience en plein air qu’il faut à l’élève de Kant. Comme Emile, il sautera, courra, grimpera, exerçant du même coup ses muscles et ses sens. C’est là une culture libre , qu’il faut distinguer de la culture scolaire .

Entendons-le bien : il faut les distinguer. Ne reconnaître aucune culture en dehors de l’école serait une erreur ; mais prétendre substituer le jeu à l’école et le laisser-aller à la discipline en serait une plus grave. On a imaginé qu’on pourrait tout apprendre en se jouant. Mais c’est là con-

PRÉFACE

fondre les genres; et de cette combinaison de deux éléments hétérogènes, le plaisir et le travail, naîtra quelque chose qui ne sera pas le travail et qui ne sera même plus le plaisir1. Bien loin d’avoir peur du travail pour les enfants, il faut le leur enseigner comme un des privilèges de notre nature, comme une bienfaisante nécessité qui nous arrache à nous-mêmes, c’est-à-dire à l’ennui, et qui seule donne au repos quelque saveur. Puis le travail, c’est l’ordre et c’est la règle, et l’éducation ne doit pas être œuvre de hasard et de caprice. Au nom de l’ordre et de la règle encore, Kant va jusqu’à condamner cette curiosité turbulente des enfants, ces questions qui embarrassent, cette indiscrétion enfin dont se réjouissent la plupart des parents, comme delà première dent de l’esprit, et comme d’une promesse de pensée. On ne se donne pas à soi-même, on reçoit la véritable éducation. Être imposée n’est pas son moindre titre. Qu’est-ce à dire, sinon que l’éducation de la volonté pénètre l’éducation intellectuelle comme l’éducation physique ? Si elle n’est pas tout, chez Kant, elle est partout. Nous traitions d’elle, alors que nous croyions ne traiter que des autres parties de l’éducation. Mais il est temps de s’en occuper pour elle-même, dussions-nous ne pas éviter d’inévitables redites.

l’esprit de méthode et de discipline

La moralité vraie suppose une intention éclairée, une pensée. Ainsi a-t-il fallu apprendre à penser. Mais cette

1. Cf. Rousseau, Emile, II : « Ce qu’on fait pour rendre l’éducation agréable aux enfants les empêche d’en profiter. » — Madame de Staël, De l'Allemagne , lre partie, ch. xvm : « L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la peine est en tous genres un des plus grands secrets de la nature ; et l’esprit de l’enfant doit s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. »

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