CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES
Les auteurs anciens se sont très peu occupés du traitement de l’ankylose du genou. Hippocrate‘ cherche à prévenir l’ankylose en remédiant à l’inflammation de l’articulation. Il a soin dans les fractures du membre inférieur de placer le membre dans la rectitude de façon à éviter l’ankylose angulaire, mais lorsque l'affection est acquise, elle est pour lui au-dessus des ressources de l’art, Celse ? recotamande la section des brides cicatricielles qui gênent les mouvements du genou; mais, comme Hippocrate, ilconseille de ne point toucher aux ankyloses proprement dites.
Galien, Paul d’Egine n’apportent aucun fait nouveau à l'histoire de l’ankylose de l’articulation du genou et passent entièrement sous silence le chapitre de son traitement.
1 Hippocrate, éd. Littré, tomes II, IV, VII.
3 Celse, livre VII, chap. 1v, section 2.
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Guy de Chauliac se contente de définir l’ankylose et dit qu’elle survient lorsque la liqueur glaireuse des articulations «s’est endurcie en forme de plâtre ou de quelque autre substance étrangère ».
Après lui, Ambroise Paré signale la fréquence des ankyloses du genou après les fractures de l’article et pose nettement les bases du traitement préventif. Il conseille les mouvements de flexion et d'extension de temps à autre, pendant la durée du traitement «pour obvier, dit-il, à l’agglutination des os ensemble appelée, d’après Galien, ancyle ou ankylose ».
Fabrice de Hilden‘ (1660) s'occupe le premier de la nature et des causes de cette affection, pose les véritables bases de son traitement et imagine un appareil fort ingénieux employé longtemps par ses successeurs.
A la suite de la guérison d’un abeès ou d’une tumeur (Meliceris) on voit, dit-il, survenir une grande rigidité dans la jointure, il est impossible de la fléchir en aucune sorte; bon nombre de chirurgiens ont perdu leur temps et leur huile à essayer de ramollir les ligaments etles tendons; la suppuration, ayant altéré et érodé lesos, a provoqué l’incrustation des cartilages.
« Hinc sit ut ossa, a suis cartilaginibus et vinculis denudata, inter se per callum(quod ante me nullus, quod sciam, observavit) tam firmiter coalescant at si nunquam in ea parte fuisset articulus. »
Il établit deux grandes classes d’ankyloses : les ankyloses osseuses et les ankyloses ligamenteuses ; des premières, il possède quelques squelettes dans son cabinet et conclut à
1 Fab. de Hilden, éd. de Francfort, 1682, page 881.
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leur incurabilité; pour les secondes, il dit que la grande rétraction des nerfs et des tendons fait éprouver de grandes difficultés pour redresser l’article, mais que grâce à son procédé il a pu obtenir d'excellents résultats.
On trouve dans l'édition complète des œuvres de cet auteur la description et la figure de son appareil. Il signale en même temps un appareil du même genre qui lui a été indiqué par un chirurgien contemporain, Walter Rif.
L'appareil de Fabrice de Hilden est composé d'une large gouttière de bois, rectiligne et garnie de ouate ; on place cette gouttière sous le membre ankylosé à angle plus ou moins droit ou aigu; une genouillère embrasse le genou ; elle est reliée à la gouttière par une vis de rappel qui amène peu à peu le membre dans la rectitude quand on la fait tourner. Deux boucles de cuir, l’une à la partiesupérieure, l’autre à la partie inférieure, destinées àmaintenirlemembre dans la gouttière, complètent l’appareil.
Il recommande d'employer les émollientsetles ppmmades avant de placer le membre dans l’appareil et dit de l’y laisser séjourner un temps variable suivant l’ancienneté de l’ankylose, sa forme et sa résistance.
Quelques années après, Verduc‘{ invente le bandage qui porte son nom et qu'il applique pour la première fois à une fillette de dix ans atteinte d’une ankylose du genou à angle aigu.
Cette ankylose, dit-il, datait de sept à huit mois etletalon était appliqué contre la cuisse.
Bien qu'elle fût jugée par tous incurable, il entreprend sa guérison et l’obtient. Ne pouvant appliquer l’appareil
1 Verduc. Traité des fractures et des luxations, Paris, 1685.
de Hilden, vu la trop grande flexion de la jambe, il place sous l’articulation une attelle fort mince d’un pouce de {large sur huit de long après l'avoir enfermée dans plusieurs doubles de linges; avant de la maintenir par plusieurs tours de bande, il fait exécuter au membre des mouvements de ftexion et d’extension, place ensuite son attelle qu'il fixe au-dessus et au-dessous du genou au moyen de plusieurs jets de bandes, après avoir eu soin de placer une lame de carton épaisse et pliée dans du linge sur le sommet de l’article. Il répète cette manœuvre deux fois par jour, et s'arrête chaque fois que les craquements dans l’article sont trop violents. Grâce à cette méthode de redressement progressif, ila pu obtenir un excellent résultat, Le redressement obtenu, la malade a pu marcher sans boiter,
Les discussions de l’Académie de Chirurgie, pas plus que les travaux publiés de 1750 à 1780, n’ont amené de changements notables dans l’état de la question. Les chirurgiens font peu d’efforts pour perfectionner les méthodes. Richerand en est encore à « fluidifier la graisse », et ses contemporains considèrent comme dangereuse la pratique de Verduc. Boyer seul ne craint pas de pratiquer fréquemment l'extension graduelle du membre inférieur.
À partir de 1825 la question prend tout à coup une marche précipitée. Presque tous les procédés thérapeutiques usités de nos jours apparaissent à la fois. Déjà Rhea Barton, en 1826, avait pratiqué la section du femur pour une ankylose de la hanche. En 1835, il fait une opération analogue pour l’ankylose du genou; et sa pratique est rapidement imitée. Gibson, Platt-Burr, Gordon Buck la répètent avec bonheur, mais elle n’en reste pas moins une opération »
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exceptionnelle, périlleuse, et repoussée par là grande majorité des praticiens français et étrangers. On né délaissé point pour cela la cure de l’ankylose, car l’époque qui voit naître ces procédés sanglants est ‘extrêmement fertilé én travaux sur le redressement de l’ankylose vicieuse du genou. En 1839, Louvrier imagine une machine qui fait grand bruit et soulève par quelques succès un enthousiasme que ne tardent pas à réprimer de graves accidents. Cette machine mérite bien l'oubli dans lequel elle est tombée, mais l’idée qui préside à sa construction, l’idée du redressement brusque par un appareil, fut une idée féconde dont il importe, avec Velpeau, de rapporter l’honneur à Louvrier. Un peu avantcedernier chirurgien, Michaëlis, Stromeyer, Dieffenbach, considérant que la résistance à la rupture de l’ankylose siégeait surtout dans les tendons et les aponévroses en proposèrent la section sous-cutanée, La ténotomie combinée au redressement forcé manuel fut depuis souvent pratiquée par Bonnet, par J. Guérin, surtout par Palasciano qui fit, de la flexion brusque combinée aux sections tendineuses, une méthode régulière et un instant classique. Lorsque Bonnet commença ses travaux sur la question, la ténotomie, le redressement forcé manuel, le redressement brusque à l’aide des machines étaient donc connus. Deux obstacles s’opposaient à la vulgarisation de ces méthodes : d’abord la douleur extrême provoquée par ces manœuvres de force, ensuite le défaut d'indications précises basées sur l'étude clinique des faits.
L’'anesthésie chirurgicale vint lever le premier obstacle ; Bonnet avec son grand sens pratique supprima le second. A partir de ce grand chirurgien, les manœuvres de redressement prennent place dans la chirurgie courante;
les détails opératoires sont bien réglés, l'étude de l'anatomie et de la physiologie pathologiques montre ici l'utilité, là l'impuissance de la ténotomie, et fait bien comprendre les dangers ou l'impossibilité de certaines manœuvres dans certains cas particuliers. Bonnet n'invente à proprement parler aucun des éléments fondamentaux de sa méthode, il emprunte la ténotomie à Dieffenbach et à Stromeyer, il prend à Palasciano, à Louvrier, le redressement brusque, il utilise la découverte récente de l’anesthésie chirurgicale. Son grand mérite est de régulariser, de simplifier, d'adapter à la clinique de tous les jours ces procédés exceptionnels et redoutés.
Il a le tort de ne pas s’en tenir là ; il ne se contente pas de redresser les ankyloses, il veut encore rétablir la mobilité complète de l’articulation rompue. $es illusions à ce sujet pe sont pas douteuses, la pratique n’a pas sanctionné sa manière de voir, et ses élèves n’ont pas manqué de relever sur ce point ses exagérations. Cette question fut longuement discutée en 1864 au congrès de Lyon, et Delore, Philippeaux, etc., n’ont pas craint de critiquer et de modifier la pratique de leur maître.
A l'étranger, Langenbeck de Hanovre, Billroth, Schuh de Vienne, Volkmann, Nusbaum surtout, pratiquent souvent le redressement forcé. Ils font, la plupart du temps, le redressement manuel, ou se servent de machines élémentaires. On retrouve dans leur pratique une partie, et la partie la plus dangereuse des errements de Louvrier; ils appliquent la même méthode à des cas très différents, c’està-dire parfois à des cas défavorables et, comme Louvrier, ils ont de graves accidents à enregistrer. Ils rompent l'artère poplitée (Holl), déchirent la veine (Friedberg), con-