‹ Traitement de la fièvre typhoïdeChapitre 14 sur 62 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Examinons maintenant les moyens préconisés pour lutter contre la maladie.

Je range sous le vocable général de méthodes Mcsthodes

anciennes.

anciennes, non pas seulement celles qui ont été employées il y a longtemps, mais aussi celles qui, proposées plus récemment, sont allées rejoindre leurs aînées. En médecine, les mortnés sont nombreux. Dans le combat pour l'existence, les médications, comme les individus débiles, succombent; seules subsistent celles qui ont pour elles la force des faits : les autres meurent vite ou traînent une existence précaire ; quelques-unes enfin, vouées à une mort certaine — telle l'expectation — font néan-

moins une belle résistance. Nous ne nous arrêterons que peu d'instants à exposer les Écolo do médications en honneur du temps de Louis et de ses successeurs immédiats. Cette glorieuse école pensait avec Laënnec « que la dothiénentcrie était une des maladies contre lesquelles Fart offrait le moins de ressources, et où la nature déployait le plus sa puissance » (E. LiTTRÉ, in Dict. en 30 volumes, art. DotJiiénentérie, t. X, p. 471); aussi ne songeait-elle guère à dissimuler son impuissance. « Il est certain ajoutait le savant auteur de l'article précité, que la médecine ne possède aucun moyen sur l'efficacité duquel elle puisse compter dans cette redoutable affection; cependant, ajoutait-il, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'emploi judicieux de la thérapeutique exerce une action sinon directe et capitale, au moins indirecte et accessoire, sur l'issue de la maladie, action fort importante dans une affection qui, abandonnée à elle-même, est toujours si grave, etc. [loc. cit.). » Remarquons incidemment que sous cet aveu d'impuissance relative se cache cepen-

dant le désir de lutter, si faibles que soient les armes dont est pourvu le médecin, nous n'y voyons pas encore élevé au rang d'une médication systématique — et quel système ! — l'expectation : celle-ci n'apparaîtra qu'alors qu'une longue série d'insuccès aura conquis au parti du « ne rien faire » une véritable légion de médecins.

En tète de ces expectants on a le regret de voir Trousseau, qui dit :

« L'intervention de l'art est généralement inutile dans les fièvres éruptives, avec lesquelles la dothiénentérie présente de si frap- Trousseau

et SCS élèves.

pantes analogies. Leur marche est bien peu susceptible d'être modifiée par les moyens que la médecine tient à sa disposition.

« Lorsque les cas sont légers, la guérison arrive d'elle-même, et un médecin sage doit se garder de troubler les efforts de la nature par une médication intempestive; mais aussi lorsque malheureusement les cas sont graves, la maladie est souvent fatale dans son développement, et, bien que dans quelques circonstances notre intervention soit d'une reélle

uUlil(^, le ])his ordinairement nous sommes forc(^'s de subir ce que nous ne pouvons empêcher et de reconnaître notre impuissance. » (Trousseau, in CL méd., t. I, pp. 347-348.)

Qui croirait que cette page du représentant le plus éminent de la clinique française d'il y a trente ans n'est pas vieille d'un siècle? Quel praticien parmi les plus expectants de nos L'expocta- jours Consentirait à assister résigné à l'évolution d'une fièvre typhoïde quelle qu'elle soit, sans intervenir autrement qu'avec un lavement de camomille ou un verre d'eau de Sedlitz?Si cette expectation brutale, franche est abandonnée, il en est une autre, hypocrite et non moins dangereuse, qui consiste à ne rien faire, en ayant l'apparence contraire.

C'est une chose inutile à nier que l'expectation compte en effet de nombreux adeptes. Sceptiques vrais ou faux, médecins peureux ou observateurs curieux d'assister à un acte morbide qu'on ne trouble pas, tous — et c'est légion — puisent des motifs de non-intervention dans l'observation clinique, disent-ils. Et de répandre autour d'eux cette pratique !

et les élèves de suivre, heureux d'échapper à toute responsabilité, se félicitant et s'endurcissant dans leurs convictions, quand la maladie tourne bien, éprouvant peu de regrets, soumis à un fatalisme, à un « ça devait être » quand le malade succombe !

Il est temps de réagir, de dénoncer cette coupable conduite, et de montrer que, sans thérapeutique brouillonne et offensante, le mé- scs

dangers.

decin a encore le devoir d'en faire une.

Il n'est possible de faire entrer cette idée dans l'esprit des médecins qu'à la condition de leur bien démontrer la gravité de la fièvre typhoïde d'une façon générale, et plus encore Gravité

. (le la fièvre

l'incertitude du pronostic. typhoïde.

La gravité du typhus abdominal, qui nous la dira? Ceux qui l'ont le mieux étudiée jadis et de nos jours.

C'est Chomel nous donnant le chiffre de 22 p. 100, pour exprimer le taux de la mortalité ; Griesinger (20 pl 100); Murchison (17, 27 p. 100); (G. de Mussy, Jaccoud, 19,76 p. lOÔ).

Pour parler des plus récentes publications

c'est Mcrklen, fixant d'une façon certaine la Mortaiitcî. mortalité dans les hôpitaux de Paris, d'après la statistique générale, à 14 et 15 p. 100. Ce statistiques, sont Hies chiffrcs enfin, confirmant cette manière de voir'.

Reste la question capitale à mon sens, comme aux yeux de tous les adversaires de l'inaction (c'est ainsi que s'appelle l'expccta- Inccrtitudos tion), do savoir si une fièvre typhoïde au dédî/' pianos- Ij^it peut être pronostiquée avec la môme certitude qu'une amygdalite, qu'une rougeole ou qu'une variole. Je réponds hardiment par la négative.

G. de Mussy, que je me plais à citer, a dépeint d'assez pittoresque façon la situation du médecin appelé auprès d'un typhique. Commentant l'aphorisme d'Hippocrate : ISon nimis tulœ in ac.ulis praidicliones sioe mortis sive salai is, il ajoutait : « Le médecin qui entreprend le traitement d'un dothiénentérique est dans la position d'un général qui entre en campagne; il né peut connaître qu'imparfai ter-

tio.

'1. Voyez ^««. Soc. mérf. '//rf/).1888, 89, 90, 91, 92.

ment les forces de l'ennemi et, trop souvent môme, ses propres ressources. A chaque instant il peut avoir à soutenir une attaqué qu'il n'avait pas prévue, ou, après l'avoir assailli d'un côté, par un changement soudain, son adversaire peut se présenter d'un autre côté. La' situation de la veille ne lui permet pas de prédire celle du lendemain : du matin au soir, d'une heure à l'autre, elle peut changer. »

« L'infection constituée, les prévisions se basent sur l'état de santé antérieur et sur l'évolution de symptômes qui ont pour l'avenir une importance capitale. Malheureusement ces derniers signes surviennent à une période relativement avancée de la maladie et ne permettent pas toujours de porter un jugement dès le début. » (Chantemessu.)

Ceci est, sans contredit, l'expression de la vérité, et pour tracer une sorte de schéma du pronostic il n'est besoin que de consulter ses souvenirs. On est appelé auprès d'un indi- Exemple, vidu jeune, sans tare aucune, chez lequel les symptômes de malaise général sont très évidents : on pense naturellement à quelque

embarras des voies digeslives, l'on y est incité par la perle de l'appétit, l'augmenta- Lion de la soif, l'état de la langue, fréquemment la constipation. On croit qu'on aura raison de tout cela avec un purgatif ou un émétique, et l'on part sans soupçons. Le lendemain, la détente n'est pas celle qu'on espérait, la fièvre a peu varié, le malaise continue, l'individu est « mal en train » : l'idée d'un typhus abdominal se présente; on cherche à l'établir ou au contraire à l'écarter, et l'on sent s'accentuer les doutes. Quel médecin n'a eu fréquemment l'occasion d'observer pareils faits? Dans le doute, on s'abstient, on se réfugie derrière une série d'aphorismes, dont le plus connu est le « Primo non nocei^e ». Bref, on ne fait rien. La maladie va son train ; bientôt elle s'affirme de plus en plus probable, puis bientôt certaine, et cinq, six jours se sont ainsi passés, ou dans l'inaction complète, ou dans la mise en œuvre de quelques timides moyens. C'est alors que la question du pronostic se dresse, et chacun la tranche suivant ses sentiments.

Si j'ai choisi à dessein l'exemple d'un sujet jeune et sain, c'est pour mieux faire toucher du doigt la difficulté du problème que doit résoudre le médecin. Ce dernier peut-il scientifiquement apprécier à cette 'période ce que va Les signes

tirés des an-

devenir la maladie? Est-ce l'élévation rapide tôcôdentsdo de la température qui va lui servir de guide? J.atu''r'^,''dû Qui ne sait qu'il est des typhus qui tournent p""'^-

insulnsants.

court? Sera-ce au contraire le peu d'intensité du mouvement fébrile qui lui permettra d'inférer que la maladie restera bénigne? Il suffit de rappeler les faits certains de dothiénentéries mortelles, encore que relativement apyrétiques. Consultera-t-il le pouls, « cette clef du pronostic (Liebermeister)? Mais à ce moment il peut être pathologiquement normal? Est-ce au rein qu'il demandera une réponse? Qui ne sait que toutes les urines de cette période sont albumineuses?

De quelque côté donc que se tourne le médecin, il n'y a qu'incertitudes, surprises, autant" dire ignorance absolue à se prononcer. Et c'est, dépourvu de tous ces moyens, qu'on vient demander au savant de prononcer son arrêt! Je

sais les critiques qu'on m'adressera; j'entends d'ici la foule de ceux qui me diront : « Rien n'est plus facile, en général, que d'apprécier les chances probables de guérison ou de mort d'un typhique, même an début. » Une température modérée, un cerveau peu engourdi, un cœur énergique, voilà qui permet d'affirmer presque la guérison. Renversez les termes, et vous pourrez non moins certainement pronostiquer la mort. Si, dès le début, l'hyperpyrexie, le délire, la détresse cardiaque, sont des éléments de probabilité de la gravité de l'infection, et partant de la mort imminente, laréciproque n'est nidlement vraie, et une fièvre d'apparence très bénigne au début devient souvent très grave, et cela sans la survenance des phénomènes dramatiques (comme la perforation ou l'hémorragie). Peu à peu, progressivement pour ainsi dire, l'organisme lutte, Variabilité mais il ost vaiucu partiellement : c'est le pou-

journalièro .

(le la mala- mou uu jour, puis Ic ccrvcau ; enlm le cœur luimôme finit par succomber dans cette série de petits combats de tirailleurs, — pour reprendre la figure de G. de Mussy, — qui ne sont considé-

rés que comme des escarmouches. La bataille est générale, seulement l'ennemi a dissimulé son feu jusqu'au moment oii, démasquant toutes ses batteries, il anéantit en un rien de temps ce qui reste de vitalité, au plus grand étonnement du général adverse, je veux dire du médecin traitant.

Je viens il y a quelques jours de vérifier une fois de plus la vérité de ce que j'avance. J'ai vu un jeune homme de vingt-cinq ans, que cinq de mes collègues des hôpitaux observation avaient successivement été appelés à voir en consultation. Le premier avait dit : (( Ce ne sera rien » ; le second : « Ce sera bénin » ; le troisième : « C'est une bonne typhoïde »; à la venue du quatrième, (c'était vers le 14" jour,) on avait parlé de quelques « craintes »; au 20° jour, le cinquième consultant survenait pour déclarer que « la situation devenait tout à fait menaçante » ; et quand moi sixième, je fus mandé au 31« jour, ce fut pour dire que la partie était presque perdue ; à moins que le bain froid ne pût galvaniser ce cœur paralysé. Durant quarante jours en-

ae TRAITEMENT DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE.

coro il fallut lutter pour guérir (après doux mois de maladie) ce malheureux patient.

Si j'ai rapporté le fait, c'est pour montrer que des médecins très éclairés sont dans l'impossibilité de dire : « Cette fièvre typhoïde sera grave ou bénigne » ; et, cette impossibilité étant reconnue, pour condamner, une fois pour toutes, la coupable expectation.

Il faut en effet se pénétrer de cette idée, que ne rien faire en pareille occurrence, c'eU (Tubord nuire; que se renfermer dans une pru- L'expecta- dcute inactiou, pour n'avoir pas à se déjuger

tioa est cou- , , . . -,

pabie. si l'on s'est trompé, c est imiter certains chirurgiens qui n'opèrent qu'à la dernière extrémité une hernie qui s'étrangle. Ceux-là seuls ont les succès qui lèvent un étranglement probable dès les premières heures, et n'attendent point l'apparition de phénomènes qui rendent certains le diagnostic et la mort aussi...

J'espère avoir démontré que l'expectation n'est jamais permise en face d'une dothiénentérie probable; qu'en conséquence il n'y a pas lieu à s'occuper de ce qu'on a nommé si improprement une méthode, la méthode de

l'expcctation ! Débarrassés de l'expectation , voyons quels moyens nous sont proposés pour combattre l'ennemi.

De la vénérable saignée il n'y a rien à dire, saiguée. sinon qu'elle est morte, pour le plus grand bien des malades, après avoir marqué par une trace sanglante son passage. Je ne sais s'il existe quelques praticiens qui, dès le début d'une fièvre typhoïde, conseillent encore « une bonne application de sangsues pour dégager le cerveau », mais je sais qu'il est des familles pour le demander, familles dont les pères ont connu Broussais ou Bouillaud. Notre génération médicale n'a pas l'expérience nécessaire pour juger cette méthode, parce qu'elle est universellement abandonnée, mais il lui est bien permis de penser que cet oubli est mérité, car, chose rare, la généralité des médecins s'est prononcée unanimement contre elle. On trouve encore dans Trousseau comme un écho de ces doctrines, puisque cet illustre clinicien considère l'entérorrhagie comme un symptôme favorable; dans Murchison, qui, pour calmer des douleurs

abdominales ou de tête, prescrivait quelques sangsues « loco dolenti ».

Cette médication est jugée par ses résultats : c'est sous sa domination que la mortalité typhique a dépassé 30 p. 100; aussi bien je crois que nul ne sera plus tenté désormais de l'employer.

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