CHAPITRE PREMIER
Pour apprécier la valeur d'une médication, je n'ai pas cru nécessaire d'abandonner le plan suivi par mes devanciers. Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, c'est aussi aux résultats qu'on juge les médications. Pour établir un jugement fondé, j'ai donc fait comparaître, au ban de la critique ces médications. J'ai noté, d'après les auteurs, d'après moi-même, les modifications qu'elles apportaient partiellement ou généralement; pour prendre un
exemple, j'ai montré que,, si les antithermiques abaissaient mieux la fièvre que les antiseptiques, ils ne répondaient cependant qu'en partie à une indication secondaire. Ce n'est qu'après avoir fait le procès de ces différents moyens, que je me suis cru en droit de conclure en faveur de l'un d'eux, qui parait satisfaire à la plupart des indications. Je dis à la plupart, ne connaissant pas une méthode qui s'oppose absolument à la production d'une péritonite ou d'une hémorragie.
J'ai donc examiné les méthodes anciennes, puis les modernes, avec les divisions traditionnellement imposées : Antithermiques , Antijjy rétiques, Toniques^ Aîitiseptiq^ies, etc. , et autres, tout en me redisant qu'écrire un livre sur le traitement d'une maladie était chose fragile, que c'était, à proprement parler, bâtir sur le sable, car l'erreur d'aujourd'hui sera peutêtre la vérité de demain, et la fortune de la thérapeutique est si changeante, qu'il faudrait être bien présomptueux pour s'imaginer écrire un ouvrage ne varietur. C'est en me remémorant ces vieilles vérités que 'j'ai fait l'exposé
sommaire des médications tentées contre la fièvre typhoïde. Le plus grand nombre d'entre elles ont eu le sort des choses vantées outre mesure, elles sont mortes, et je ne m'attarderai pas à vouloir les faire revivre, quelquesunes se disputent la faveur du corps médical : ce sont ces dernières qui m'occuperont.
Je tiens à déclarer de suite qu'on ne trouvera pas ici le comment et le pourquoi des traitements. Je reste persuadé que, quoi qu'on en dise en haut lieu, nous sommes asservis Pathologie pour de longues années encore à ne juger la taie et thérapeutique que sur ses résultats; que le laboratoire du physiologiste, du bactériologue, comme celui du chimiste, ne peut nous être que d'un faible secours, et qu'il nous importe avant tout de guérir le plus souvent et le mieux nos malades. J'ai donc rejeté de parti pris tout ce qui avait l'allure d'une théorie; j'ai essayé de montrer au médecin, par des faits pratiques et non point par des raisonnements a priori, quelles étaient les médications qui à l'heure actuelle se recommandaient à sa faveur; en un mot, j'ai repoussé l'école de ces
expérimenempirisme scientifique.
singuliers thérapeutes qui veulent faire de la médecine une sorte d'équation algébrique, et qui, étant donnée la question qui nous occupe, tiennent à peu près le raisonnement suivant : « Soit un bacille typhique : quelle est la meilleure façon de l'atteindre? » Aussitôt d'intervenir avec une nuée de préparations antiseptiques, qui toutes doivent tuer en un rien de temps l'ennemi, mais ne guérissent pas le malade!
Que nous importe, en effet, que la fièvre typhoïde soit engendrée par un bacille qui, par les produits solubles qu'il sécrète, empoisonne l'organisme ! Avons-nous un moyen d'anéantir ce parasite ? pouvons-nous neutraliser les poisons qu'il déverse? Non. Il nous faut accepter la lutte avec cet ennemi : nous devons nous borner à lui faire quitter la place le plus rapidement, à guetter les attaques qu'il tente en des points si divers. Notre prudence nous aide certainement à déjouer quelquesuns de ses coups, mais non pas tous. Voilà ce que la clinique nous enseigne depuis longtemps et cela se résume à dire : Aucune médication
spécifique n'existe. L'hygiène, la prophylaxie doivent être l'objet de toute notre sollicitude. Certes, nous pouvons lutter contre le mal, le terrasser presque toujours. Est-il beaucoup de maladies dont on puisse parler ainsi? C'est la revue des moyens dont nous disposons qui fait l'objet de ce livre.
Je pense que les praticiens me sauront gré de leur indiquer, aussi fidèlement que possible, quelles sont les armes les plus sûres, les moins périlleuses dont ils disposent pour la lutte. Encore une fois, si je ne puis leur dire comment ils auront raison de l'ennemi, il suffira, je pense, qu'ils sachent qu'ils le pourront; ce que faisant, ils feront de la vraie thérapeutique, et non de la médecine expérimentale.
J'ai dit qu'aucune médication spécifique du iin'yapas mal n'existe, si l'on entend par spécifique un iion"abôrtiagent capable de faire avorter le germe de la Yqno ' maladie ou de le tuer dès son attaque; en un mot, il n'y a pas de médications jugulant la fièvre typhoïde.
Cette franche déclaration m'évitera la peine
de réfuter une nouvelle fois les prétentions émises par tant de prôneurs de médicaments nouveaux. Comme mes devanciers, je souhaite l'avènement prochain du médicament spécifique, je n'en nie pas la probable venue, maintenant que le bacille typhique nous est connu, que sa vie, ses conditions de développement, nous deviennent plus familières ; mais encore une fois je répète qu'en ce moment aucun médicament ne peut se targuer de jouir de cette propriété. Il me paraît tout à fait sans intérêt d'essayer de prévoir quelles qualités devra posséder ce médicament inconnu, comment il ne devra pas tuer le malade en atteignant le microbe, de montrer que jusqu'ici s'il est facile de s'opposer in vili^o au développement d'une culture, que si sans difficultés on neutralise, dans le laboratoire, les produits toxiques dérivés de ces organismes, il n'en est pas de même en clinique; que sous l'étiquette d'antisepsie intestinale on vante une foule de préparations qui ne font nullement du conduit intestinal un milieu stérile; que, pour tout dire, nous payons en ce moment notre
tribut thérapeutique au laboratoire, d'où sont sorties tant de retentissantes recherches, mais que, sans crainte d'être faux prophète, il ne se passera pas long temps oii, les lanceurs des nouvelles méthodes étant oubliés, il en ira de même des médications si fort vantées.
Ce que je me propose, n'ayant d'autre but que de dire aux médecins ce que je crois la vérité, je ne craindrai pas, dans les pages qui vont siiivre, de juger, comme il me parait convenir, une foule de médications. Le nom de leurs parrains n'est pas pour m' émouvoir, car je pense qu'il importe plus à une méthode thérapeutique d'être bonne, que logique.
Il faut sans cesse ramener l'esprit des médecins aux débuts de notre art, leur montrer que nous ne sommes que des empiriques dégrossis, et que toutes les fois que nous avons voulu nous élever au rang de savants nous n'avons fait qu'entasser erreur sur erreur; que chaque fois que nous avons traité nos malades comme un animal de laboratoire ou une cornue, les plus amères déceptions nous ont été réservées.