XXXIII. — Goutte cardlo-vasculaîne
Le système vasculaire est rarement sain dans la goutte. L'artério-sclérose et l'athérome sont précoces chez ces malades. Mais pendant longtemps les accidents
goutteux du côté du cœur se traduisent par des troubles purement nerveux. Aussi importe-t-il de faire une distinction entre les phénomènes cardiaques qui surviennent chez un sujet jeune et chez un individu en puissance de goutte depuis de longues années.
Bien que la règle ne soit pas absolue, on aura affaire le plus souvent dans le premier cas à des troubles sans gravité, d'ordre purement fonctionnel; dans le second, au contraire, on devra redouter une lésion sérieuse portant sur les artères nourricières du cœur ou sur le muscle cardiaque, et c'est la vie même du malade qui est en question.
La tachycardie, l'arythmie, les intermittences, la fausse angine de poitrine sont les symptômes ordinaires du cœur goutteux. Tant qu'il s'agit de goutteux jeunes, à moins de constatation directe par l'auscultation des signes physiques d'une lésion mitrale ou aortique, on doit admettre l'origine simplement nerveuse de ces symptômes.
C'est surtout chez les goutteux dyspeptiques qu'on les observe; ils surviennent d'ordinaire après le repas et coïncident avec le gonffement tympanique de l'estomac. Les battements des artères, et en particulier les battements aortiques à l'épigastre, accompagnent souvent les crises de tachycardie et de palpitations cardiaques.
Dans ces cas, tout en dirigeant contre la diathèse uricémique un traitement rationnel, il faut surtout s'attacher à modifier les désordres dyspeptiques, comme nous l'avons indiqué plus haut.
Mais il peut se faire cependant que les troubles cardiaques existent sans dyspepsie et se rattachent à
l'action directe exercée sur les nerfs du cœur par un sang trop chargé d'acide urique. C'est ainsi qu'on voit nettement ces divers phénomènes précéder une attaque articulaire et disparaître brusquement une fois la localisation faite sur une jointure.
Ici les antispasmodiques et en particulier le bromure de potassium, le bromure de camphre, associés aux alcalins doivent être employés. Mais on réussira souvent beaucoup mieux à calmer ces manifestations pénibles en administrant soit le colchique, soit le salicylate de soude. A ce point de vue, le salicylate prescrit, à la dose quotidienne de 2 grammes, nous a donné de meilleurs résultats que le colchique.
Nous avons rapporté, dans notre Traité de la goutte, un remarquable exemple de pseudo-angine de poitrine chez un goutteux, guéris par le salicylate de soude. Chez ce malade, les accès angineux en moins de dix semaines se reproduisirent plus de trente fois, malgré l'emploi du bromure, de l'iodure de potassium, de la teinture de valériane, du valérianate de quinine, de la morphine, etc. Ils ne cédèrent qu'à l'administration du salicylate de soude à la dose de 2 grammes, puis de 1 gramme par jour , continué pendant plusieurs semaines.
Mais si ces phénomènes cardiaques n'ont pas de gravité réelle le plus souvent chez un goutteux jeune, il ne faut pas oublier que tous, palpitations, irrégularités, intermittences, accès angineux, peuvent coexister avec une lésion du cœur et on doit toujours avoir présente à l'esprit la phrase de Stokes : «: Dans les cas où il y a eu des attaques de goutte répétées, surtout à un âge avancé, le praticien doit hésiter avant
d'attribuer les troubles fonctionnels du cœur à la goutte, sans altération anatomique du cœur. »
Le diagnostic est d'autant plus épineux que les lésions goutteuses du cœur se traduisent rarement par un souffle. Ce ne sont pas les oriUces qui sont habituellement lésés dans la goutte, c'est le myocarde qui s'altère et qui subit l'infiltration flbro-graisseuse, soit primitivement, soit secondairement à l'hypertrophie, conséquence elle-même de la néphrite interstitielle atrophique.
Conti^e le cœur graisseux, contre le cœur sclérosé, contre l'angine de poitrine vraie, symptomatique d'une sclérose des coronaires, nous sommes à peu près désarmés. On emploiera, sans se faire illusion sur leur efficacité, les moyens préconisés dans ces cas, l'iodure de potassium à petites doses continues, la trinitrine, etc. : on combattra les accès angineux par le nitrite d'amyle, la morphine, la liqueur d'Hoffmann. Mais dès qu'on sera assuré de l'existence d'une altération cardiaque, valvulaire ou musculaire, on se gardera de l'emploi des eaux thermales qui ne peuvent que précipiter la déchéance finale.
Quand cette déchéance commence à s'accuser et que l'œdème des jambes, la dyspnée continue, le gonflement du foie, la congestion pulmonaire indiquent l'asystolie imminente, on administrera les toniques cardiaques, la digitale, la spartéine, la caféine, etc., suivant les indications. 11 n'y a plus à se préoccuper de l'état goutteux, on doit se comporter comme en présence d'une affection du cœur ordinaire.
L'artério-sclérose goutteuse peut exister longtemps sans complication cardiaque proprement dite, se tra-
duisant seulement par une sorte de cachexie précoce, avec pâleur des tissus, anémie générale, épuisement facile, fatigue cérébrale et musculaire rapide.
Le traitement doit être surtout hygiénique. On conseillera la vie au grand air, a la campagne, le repos loin des affaires et des préoccupations, un exercice modéré, un régime substantiel. Nous ne saurions trop protester encore ici contre l'abus du régime lacté et la suppression de la viande, prescrite sous prétexte de modifier l'état des artères. Nous n'admettons pas la prétention thérapeutique de rendre leur souplesse à des artères sclérosées . Ce n'est pas contre l'induration artérielle qu'il faut diriger ses efforts, mais contre les conséquences de la lésion des artères sur la nutrition des tissus. Le fer, la noix vomique, la strychnine sont plus utiles que l'iodure de potassium ou de sodium. Une cure annuelle à Ragatz, à Gastein, à Wildbad sera un bon adjuvant de ce traitement reconstituant.
Il n'y a que peu de chose à dire du traitement de la phlébite goutteuse. On doit seulement se rappeler que la fréquence des embolies pulmonaires est plus grande dans cette variété d'inflammation veineuse que dans toute autre. Aussi, tout en employant les topiques ordinaires calmants et résolutifs, faut-il insister sur la nécessité du repos absolu au lit avec immobilité du membre, et cela jusqu'à ce que toute trace d'induration ou de douleur sur le trajet du vaisseau ait complètement disparu.