CARACTÈRES CLINIQUES DE LA MIGRAINE
Il y a peu d’affections dont le tableau clinique soit aussi net et aussi franc que celui de la migraine. Il est probable que la maladie est vieille comme le monde et cependant on ne l’a pas toujours décrite isolément. Dans l’antiquité, comme au siècle dernier, comme à notre époque, certains auteurs ne l’ont considérée que comme un syndrome variable selon les individus, selon les affections génératrices.
Hippocrate, par exemple, décrit des céphalalgies ; il essaie d’en tirer parti au point de vue du pronostic, il ne décrit pas une migraine.
Celui qui l’a le mieux connue, le mieux caractérisée, de tous les médecins anciens, c'est assurément Galien. « L’hémicrânie, dit-il, est une affection douloureuse qui intéresse une des moitiés de la tête, tantôt l’une, tantôt l’autre ; qui se termine près de la suture longitudinale et, le plus souvent, est rendue plus acerbe vers la périphérie par l’influx des vapeurs, des humeurs et de beaucoup d’autres choses froides ou chaudes. Certains malades souffrent violemmentdans les muscles des tempes, la plupart sont même éprouvés de cette manière ; d’autres ont une douleur qui monte vers le vertex. Quelques-uns souffrent tellement qu’ils ne peuvent même pas supporter le contact des mains. Le péricrâne est intéressé, mais les téguments ne sont nullement indemnes. Il est donc probable qu’il se fait par les artères, par les veines ou par toutes les deux, des vapeurs et des humeurs, tandis que les parties contenues dans le crâne, c’est-à-dire le cerveau et les enveloppes, rejettent au dehors ce qu’elles renferment en trop grande abondance ; tandis que le corps placé au-dessous delà tête envoie des vapeurs ou des humeurs viciées. C’est pourquoi celui qui veut traiter l’hémicrânie doit chercher d’abord quelle purgation convient au malade et à quelle veine il faut le sai-
gner ; ensuite, pour venir au secours de la tête elle-même, il échauffera en frottant soit avec ses doigts, soit avec une serviette, la moitié du front , surtout celle qui est en avant du temporal ; cette médication doit être appliquée avant l’arrivée de l’accès. Après lui les médecins auront recours aux médicaments dits hémicrâniques.
Lorsque la douleur est accompagnée de beaucoup de chaleur, on administrera quelque chose de réfrigérant ; dans le cas contraire, on réchauffera à propos. Mais les médecins mêleront toujours aux deux ordres de médicaments quelque chose d’astringent. Je m’étonne que ni Apollonius, ni Archigène, ni Asclépiade n’aient décrit des médicaments hémicrâniques en parlant des remèdes employés contre la céphalalgie. Il convenait cependant de les noter quand même ils ne présenteraient rien de spécial, pour passer en revue tout ce qui lui touche.
De même, Héras et Griton ont négligé de passer soigneusement en revue cette affection.
Il est démontré que les médicaments qui soulagent la tête à ceux qui souffrent de maladies chroniques, soulagent également les « hémicrâniques » *.
1. De compositione médicament orum secundum locos. üb. II. Cap. III. Ed Külin, t. XII, p. 195.
Ici, comme partout, Galien ne se contente point de l’observation pure, il indique implicitement la raison d’être de sa description et l’idée qu’il se fait du processus : l’hémicranie est une affection paroxystique, unilatérale, distincte de la céphalalgie diffuse ou généralisée. Cette opinion si bien en rapport avec l'esprit méthodique et parfois paradoxal du médecin de Pergame, a été probablement la cause qu’un mot impropre est resté dans la nomenclature médicale jusqu’à notre temps ; que beaucoup de médecins n’ont pas parlé de l’affection ou n’en ont parlé qu’incidemment. Il s’en faut que la migraine soit toujours localisée comme semblent l’indiquer les lignes citées plus haut. Elles présentent malgré tout une ébauche de ses caractères fondamentaux. Sujette à de violentes exacerbations, la douleur est à la fois superficielle et profonde ; elle siège dans le péricrâne et dans le cuir chevelu ; cette douleur n’est qu’un symptôme secondaire : il faut pour la produire que le cerveau reçoive de la périphérie un sang de mauvaise qualité ; que le trop plein de ses vaisseaux se déverse dans ceux de ses enveloppes.
Passons sans transition de l’antiquité aux temps modernes : Broussais présentait avec
Galien plus d’une ressemblance. Hardi comme lui, il ne s’effrayait ni d’une hypotèse, ni d’une théorie hasardée. Sa migraine est une affection distincte de toutes les autres céphalalgies ; le nom n’est que la traduction littérale du vieux terme galénique : « Elle consiste, dit-il, dans une douleur de tête plus ou moins forte souvent d’un seul côté, d’où lui est venu le nom d "'hémicrânie traduit par celui de migraine. » ■ — Il faut avouer que la traduction est libre, — Cette migraine est bien celle que tout le monde connaît. Dans ses symptômes ordinaires et sa marche, on voit:
Des accès à début variable commençant le plus souvent dans le cours de la journée, parfois le matin aussitôt après que le malade vient de se lever. 11 est rare que la douleur atteigne d’emblée son maximum ; elle est en général précédée de frissons, de bâillements, parfois de nausées : à ce moment, elle débute à un point déterminé, presque toujours le même chez le ' même individu, puis augmente, s’irradie, s’accompagne de phénomènes souvent très pénibles soit dans le voisinage, comme le larmoiement et la photophobie, soit à distance, comme des éructations, vomissements ou fourmillements des membres. Rien n’est plus variable que
les caractères delà douleur: tantôt contusive, constrictive, elle est d’autres fois lancinante, ou térébrante. Certains malades disent qu’ils ont des sensations comparables à celles que produiraient des coups de marteau répétés sur le crâne ; d’autres se plaignent qu’un cercle de fer leur comprime le front et les tempes : quelques personnes parlent de déchirures et de perforations des os. Cet état peut être exagéré par le bruit d’une conversation, le séjour dans un milieu à température élevée, par le grand air, le froid, le vent h
La durée de l’accès varié. Il dure communément de dix à douze heures : ce n’est que dans cas des exceptionnels qu’on l’a vu persister trente-six, quarante-huit, soixante-seize heures et même cinq jours, ainsi que M. Labarraque en a cité un exemple dans sa thèse, en 1837. Elle s’est jugée quelquefois par des vomisséments bilieux ou par une transpiration ou bien par une abondante excrétion d’urine ; mais le plus communément on n’observe aucune crise, et c’est après avoir dormi quelques heures que les individus se réveillent, les uns tout à fait bien portants, les autres éprouvant encore
1. Cours de pathologie et de thérapeutique générale 1835 t. iv p. 462.
du malaise, de la fatigue, de la courbature, un sentiment de pesanteur et d’embarras dans la tête, avec de l’inappétence et une bouche empâtée ; mais ces reliquats de la maladie, qui n’existent guère qu’après un accès un peu violent, ne tardent pas à se dissiper. » (Grisolle) i.
En parcourant nos observations on pourrait retrouver, sans difficulté, le tableau clinique que nous venons d’ébaucher. Nous allons maintenant étudier isolément les symptômes.
1. Grisolle. Traité de pathologie interne ,9e éd. t. 2, p. 827.