I. Loc, cit
dent régulièrement au retour des règles ; la menstruation peut hâter leur arrivée ou augmenter leur intensité ; mais elle a la môme influence sur presque tous les accidents douloureux ; la perturbation organique accompagnant le flux menstruel a des retentissements partout où se trouve un locus minons resistentiæ ; parfois, au lieu d’un accès de migraine c’est un paroxysme de névralgie dentaire qu’elle détermine. Personne dans ce cas ne songera à considérer la menstruation comme la cause première ou unique de la douleur, c’est tout au plus une circonstance adjuvante. Restent les affections du cerveau; ici encore il faut avouer qu’on a singulièrement interprété les choses. « Il ne faudrait pas, dit Broussais, conclure que la migraine est une garantie de santé ou un préservatif de maladie. L’étude de la marche de cette affection considérée en grand fait voir le contraire : elle montre que ses accès peuvent se rapprocher et se changer en encéphalite aiguë, en folie, en congestion apoplectique ; qu’elle peut être suivie, quand on la brave ou qu’on la traite mal, d’épilepsie, d hémiplégie, d’imbécillité, de démence, de paralysie générale, de ramollissement du cerveau, de cataracte, d’opacité de l’œil ».
Voilà un tableau vraiment sombre, on ne saurait dire pourtant que ce soit un tableau de fantaisie ; tous les accidents dont parle Broussais ont été observés chez des individus qui se sont longtemps plaints de migraine. Ce qui n’est plus vrai, c’est la filiation établie entre eux et la névrose. Les hémicrânies dont il s’agit, étaient symptomatiques d’une affection cérébrale, tumeur ou encéphalite qui suivait sa marche ordinaire ; si on les eût bien étudiées on aurait trouvé d’autres symptômes mportants du côté du mouvement, de la vision ou du sensorium.
Les accidents suspects accompagnant une migraine ordinaire sont absolument rares; dans nos observations, nous avons noté simplement des bourdonnements d’oreille (obs. 8), de l’altération de la mémoire (obs. 12), des troubles mal déterminés que le malade comparait à des bruissements intracrâniens (obs. 29).
Cette discussion nous montre que si des causes éloignées peuvent produire la migraine et suf- * fisent parfois pour cela, leur action est peu commune et hors de proportion avec la fréquence de l’affection. Laissons donc en seconde ligne le cerveau, le tube digestif et l’appareil génital.
Depuis Dubois Reymond, c’est du côté du sympathique cervical et du bulbe rachidien qu’on s’est tourné. Ce savant physiologiste était dans des conditions d’étude exceptionnellement défavorables. Ses observations ont été faites sur lui-même ; la migraine dont il parle est une migraine qui l’a longtemps tourmenté. On peut bien admettre que l’individu le plus sérieux mauvais juge dans sa propre cause, est observateur médiocre dans son propre cas.
M. Dubois Reymond a donc trouvé à son hémicrânie les caractères d’une névralgie sympathique, tonique et produisant une constriction prolongée des fibres musculaires des parois des vaisseaux. Cette doctrine se concilie mal avec ce que nous savons des congestions locales, de la rougeur de la face, de l’hypérémie conjonctivale : il y a là une généralisation hâtive et par conséquent des points faibles. Gomme le remarque Henschen avec une pointe de malice, ce n’est pas une raison parce qu’elle explique les particularités de la névrose de M. Dubois Reymond, pour qu’elle explique celles des migraines de tout le monde.
Môllendorf, en admettant le rôle du sympathique, l’interpréta d’une façon opposée et vit
dans le processus le résultat d’une dilatation paralytique des vaisseaux.
Pour mon compte, je ne suis nullement opposé à l’idée que dans le cours d’un accès le sympathique cervical soit intéressé. La succession et la nature des phénomènes qui accompagnent la douleur, la sensibilité au niveau de ses ganglions, font involontairement songer à lui.
« Ce système, dit M. Yretlind, est à proprement parler le système trophique. On peut à l’occasion chercher de ce côté. Très souvent on se trouve en présence de cette circonstance récemment signalée : que dans les cas de myosites étendues il existe des troubles fonctionnels du côté du système nerveux et des organes internes, en même temps que des paralysies vaso-motrices, de la sensibilité au niveau des ganglionsdu sympathique, de tellesorte qu’il est impossible de douter que le nerf soit intéressé. Dans son électrothérapie, Benedikt donne sous la rubrique hypertrophie musculaire le cas suivant : Un homme de 30 ans se plaignait depuis deux ans de douleur et de faiblesse dans l’épaule droite, douleur et faiblesse qu’il localisait dans les os. Le deltoïde droit était sensiblement hypertrophié et tendu. Les mus-
clés grand pectoral, grand et petit rond, dentelé antérieur et postérieur, ceux de la fesse, les adducteurs étaient sensiblement hypertrophiés. La face était plus rouge du côté droit que du côté gauche, la sécrétion sudorale également plus prononcée de ce côté ; la pupille était dilatée et le sympathique sensible à la pression. L’état du malade fut amélioré par la galvanisation ».
Je ne songe à rien nier, ni à rien réfuter des théories émises jusqu'à ce jour ; je nie seulement que, sauf dans des cas exceptionnels le sympathique ou le centre cilio-spinal soient le point de départ de tout.
La migraine comprend un élément continu insignifiant et un élément paroxystique important. Même avec ce qu’on appelle la loi de l’épuisabilité,il est impossible de se rendre compte delà chronologie. Supposons, etfhypotèse n’est^ nullement improbable, que deux crises soient séparées par un intervalle de quinze jours, on ne saurait admettre que le nerf soit resté épuisé, c’est-à-dire incapable de fonctionnement, pendant un pareil temps. Si l’on croit à une lésion primitive de ses fibres, il n’y a pas d'autre moyen d’expliquer l’intermittence ; mais il me semble plus simple et plus conforme
aux faits d’admettre en dehors des nerfs une induration de n’importe quelle nature pouvant amener une compression ou une irritation. Il devient facile de concevoir les rémissions et les poussées. Prenons un fait vulgaire et très simple :
Un corps étranger introduit dans une chaussure restera inaperçu, si son volume n’est pas considérable, tant que la personne conservera l’immobilité ; la compression et l’irritation des extrémités nerveuses n’auront lieu que pendant la marche. Les névralgies faciales de cause dentaire sont aussi fréquentes peut-être que la migraine ; elles sont comme elle paroxystiques et accompagnées de symptômes fluxionnaires du côté de la face. Quel est leurpoint de départ ? une dent cariée ; les lésions existaient la veille de l’accès, elles existeront le lendemain, mais elles étaient et seront tolérées. Une circonstance accidentelle légère joue le rôle de la marche 5 l’excitation de la dent dénudée et mal protégée contre les influences extérieures, a son contrecoup par les extrémités du trijumeau ; la prosopalgie survient.
Si l’analyse impartiale et minutieuse du processus hémicrânique fait incriminer le sympathique, elle conduit aussi naturellement à
cette idée qu’il existe sur son trajet une cause permanente d’irritation capable de produire ses effets, toutes les fois que des influences extérieures ou intra-organiques, lui viendront en aide.
Cette cause, il faut la chercher dans le voisinage, dans le tissu cellulaire sous-cutané et surtout dans les muscles. C’est probablement parce que la recherche paraît trop rationnelle et trop simple qu’on s’est gardé de la faire et qu’on a accordé une si grande importance dans l’étiologie à des organes éloignés.
« Je n’ai jamais rencontré, dit M. Wretlind, un névrolog'iste qui se soit demandé si la névralgie faciale et la migraine ne pouvaient point toutes les deux provenir d’une affection musculaire. Et pourquoi cela ? N’est-il pas possible que la tuméfaction ou l’inflammation d’un muscle exercent une action irritante sur les nerfs, par compression directe de filets ou bien par irradiation ? Si l’excitation du tube digestif par les vers intestinaux, une affection de l’utérus ou du foie sont capables de produire une névralgie faciale, à plus forte raison une phlegmasie des muscles de la face et du cou, le peut. »
J’ai été conduit, comme la plupart de ceux
qui se sont occupés avant moi du massage, à examiner de plus près qu’on ne le fait ordinairement le système musculaire, et je suis arrivé, d’induction en induction, comme MM. Weir, Mitchell, Yretlind, Helleday, Millis etStoddard, à cette conclusion que très souvent c’est une myosite limitée, imperceptible à première vue, qui cause une douleur de caractère névralgique. Voici ce que je disais dans mon Traité du massage, après avoir rappelé un cas de Faye : « Ces faits sont intéressants à coup sûr, mais il y en a d’autres dans lesquels le masseur peut intervenir plus vite et plus sûrement ; de ceux là je puis parler en connaissance de cause, car j’ai eu l’occasion d’en traiter souvent dans ma pratique et d’obtenir des résultats réellement surprenants. Nous avons vu dans le cours des myosites des accidents éloignés, des névralgies dont on ne soupçonnait guère le point de départ, des toux rebelles à paroxysmes. Tout cela disparaissait quand on avait en raison de l’intlammation primitive et très limitée. La même chose arrive r dans le cas actuel : quand vous vous trouverez en présence d’une hémicrânie dite rhumatismale, d’une névralgie sus-orbitaire ou faciale, dont l’origine nous échappe, ne bornez
point votre examen à la région douloureuse. J’ai vu souvent et je me propose de publier quelques observations sur ce sujet, des indurations sur les bords au niveau des attaches crâniennes des muscles trapèze, splénius, plus rarement sterno-mastoïdiens ; c’était, dira-t-on une coïncidence. Nullement, la pression sur ces foyers, extrêmement douloureuse par ellemême, suffisaitpourdéterminersouventun accès tout à fait semblable à ceux qu'avaient éprouvés les malades: on faisait disparaître par le massage ce foyer suspect, les paroxysmes de plus en plus rares cessèrent à leur tour.
Il est impossible d’admettre l’indépendance de manifestations aussi étroitement solidaires ; par malheur, le lien n’est pas visible. La névralgie de la tête, consécutive aux inflammations limitées desmuscles de la nuqueou du cou, résulte-t-elle de propagations par les filets du grand sympathique ou du trijumeau comprimés ? Est-elle réflexe ou vaso-motrice? nous ne saurions le dire. Peu importe ; son point de départ est connu; c’estpour nous la meilleure indication thérapeutique ; nous ne voulons pas affirmer que la vieille méthode n'ait jamais du bon, mais dans beaucoup de cas, elle est certainement inutile ; le massage sim-
pie, tel que nous l’avons appliqué dansles affections du système musculaire, aura raison de tout, plus vite et mieux qu’elle » (p. 238- 239). Nous avons donné à dessein cette citation un peu longue, malgré les répétitions et les anticipations qu’elle renferme, parce qu’elle montre bien comment depuis quelques années nous envisageons la question, parce qu’elle pose nettement le problème du traitement par le massage ; c’est pour le résoudre que nous avons entrepris le travail actuel. Avant d’en arriver à l’élimination de la dernière inconnue, résumons notre argumentation.
Nous avons essayé de démontrer : 1° Que les formes de céphalalgie décrites dansles observations qui vont suivre se rattachent bien au complexus appelé par les auteurs migraine ou hémicrânie ;
2° Que les symptômes étudiés isolément sont les mêmes dans les deux cas, qu’ils ne peuvent présenter que des différences individuelles ;
3° Que les doctrines formulées jusqu’à ce jour, suffisantes pour expliqur un certain nombre de faits ne sauraient convenir à tous : qu’il y a, au point de vue pathogénique, des hémicrânies et non une hémicrânie ;
4° Que dans la classe la plus nombreuse et
la moins connue peut-être, il y a des altérations du voisinage des nerfs endoloris, dont la douleur est la conséquence. Ce dernier théorème attend sa démonstration, nous allons maintenant tâcher de la faire.