CHAPITRE PREMIER
SoMMAiHE : Rôle du médecin et du malade dans le traitement de la phtisie pulmonaire.
Il n'est pas de maladie qui ait fait naître plus de médications que la phtisie pulmonaire. Les unes sont grotesques, les autres sont impuissantes, d'autres enfin ont subi avec succès l'épreuve du temps. Toutes les médications sérieuses seront ici étudiées et discutées. Il faut honorer les chercheurs ingénieux (|ui ont le courage d'essayer et de recommander de nouveaux remèdes contre cette terrible nialadie, et osent braver le scepticisme général ou la promiscuité des charlatans.
Le sccpticismeétait autrefois excusable, car
le temps n'est pas très éloigne où les médecins dirigeaient fort mal le traitement général des phtisiques. Mais si les médecins désespéraient, les malades voulaient encore et quand même espérer. Ce fut une heureuse époque pour les panacées et les insanités thérapeutiques. L'homme est crédule, et les plus ridicules sottises rencontrent toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées.
AujoiH-d'hui il n'est plus permis d'être sceptique ; les médecins connaissent les méthodes stratégiques avec lesquelles ils peuvent lutter contre la phtisie. Ils ont d'autant plus de foi dans le succès, qu'ils savent mieux se mettre àl'abri des illusions thérapeutiques. Quand ils étudient l'action d'un remède sur les tuberculeux, ils ont présentes à l'esprit ces sages paroles du professeur Debove : « Il arrive fréquemment que de malheureux phtisiques mal nourris, mal vêtus, mal logés, obligés de travailler pour vivre, éprouvent dès leur entrée à l'hôpital une amélioration qui s'accentue parfois rapidement. Elle doit être attribuée à un régime meilleur et au repos qu'ils peuvent observer. Sous ces influences, touttts les médications réussissent, » Ce qui est vrai à l'hôpital est vrai aussi dans la pratique ordinaire, le changement de
régime, le changement d'air, peuvent être l'occasion de nombreuses erreurs sur l'action des remèdes.
Pour juger de l'effet des médications il faut aussi savoir que la phtisie à marche lente est traversée par des épisodes aigus, par de courts incendies qui s'éteignent naturellement; que, dans ces cas, tout peut réussir, parce que la nature se charge d'arrêter cette secousse momentanée de l'organisme. Heureux le remède qui vient sur la fin de la maladie! Mais n'oublions pas qu'il est le témoin et non l'agent do la guérison.
S'il convient d'être un thérapeute modeste, il convient aussi de ne pas répéter avec le médecin de Voltaire : « Nous guérirons infailliblement tous les maux qui se guérissent d'eux-nicmes. » Nous avons entre les mains des médications qui ont les plus heureux effets sur les phtisiques. Nous savons les manier avec prudence et nous ne devons jamais oublier le précepte du professeur Peter : « Entourez de soins pieux les fonctions de l'estomac du tuberculeux. » Nous évitons l'emploi de toute drogue qui, pour obtenir un résultat souvent problématique, viendrait compromettre les fonctions digestives. « Considérés en eux-mêmes, a dit Hérophile, les remèdes ne sont" rien; car si on les emploie
mal, ils sont nuisibles; mais si on sait en user, ils sont comme la main des Dieux. » La llicrapcutique de la phtisie fait appel à toutes les influences, à toutes les ressources de la nature et il n'est pas d'étude qui excite plus d'intérêt pour le médecin et plus d'espérance pour le malade.
CctlctliérapeuLiquc a décuplé sa puissance depuis que des maîtres émincnts reprenant les sages doctrines d'Hippocrate et de Galien ont montré que le régime et l'hygiène sont les grands agents curateurs de la tuberculose. Bouchard a dit: « Je m'empresse de déclarer que ce sont les agents de l'hygiène qui doivent primer tous les autres dans le traitement de la phtisie, » et Peter disait tout récemment : « Après des travaux sans nombre, la médecine moderne, d'accord avec le bon sens, en arrive à conclure que la meilleure médication des tuberculeux est l'hygiène : l'hygiène qui empêche le tuberculisable de devenir tuberculeux, et le tuberculeux de devenir plus tubei'culisable. »
Le traitementpar Icréginie et par l'hygiène est un traitement pénible pour le malade cl pour le médecin. Il est long, ennuyeux, dil'licile à suivre. Il doit être surveillé scrupuleusement, surtout dès que l'amélioration se manifeste. A ce moment, le malade se croit
DE LA PHTISIK PULMONAIEE 5
guéri, et peut par ses imprudences perdre en quelques semaines le fruit de plusieurs années de soins sages et éclairés. Il peut penser comme La Rochefoucauld que :
« C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime. » Mais il sera encouragé à acheter cette guérison par une cure prolongée, et par une obéissance résignée, en se répétant la sage maxime de Montaigne : « Toute voie qui nous mènerait à la guérison ne saurait se dire ni âpre, ni chère. » Il importera aussi que sa famille et son entourage ne viennent pas détruire l'œuvre patiente du médecin.
Pour obtenir la confiance de son malade, le médecin devra lui expliquer pour quelles raisons il lui ordonne un médicament ou une prescription hygiénique. Le patient n'exécute bien que ce qu'il comprend. Et surtout le praticien ne doit jamais lui faire croire aux panacées. S'il traite un symptôme ou une complication de son mal, il doit lui dire qu'il n'a pas la prétention d'attaquer la maladie dans son essence. Sinon, il pourrait s'attirer le reproche si bien formulé par Bichat : « Rions du médecin qui attache au traitement symptomatique une importance qui est nulle, comparée h celle du mal. »
Le tuberculeux ne doit pas ignorer qu'il
TR A ITEMENT
est gl'avcmonL malade, (|iril doit LouL sacrifier à sa guérison. Le médecin (jiii no le prévient pas, do pein- de l'oUVayer, est coupable. Il doit lui montrer la gravité de sa maladie et lui indifjucr, dès que son diagnostic est fait, les diverses étapes de la longue et pénible route qui mène au salut. Il ne devra pas attendre que les bacilles doKocb apparaissent dans les crachats. Le professeur Granclier répète avec raison que, même avant l'apparition des crachats, on peut diagnostiquer la tuberculose pulmonaire par les modifications qui se manifestent sous les clavicules dans le murmure inspiratoire ctexpiratoire, puisdans la sonorité, pendant que l'amaigrissement, la porte des forces, Tinappétonce, la petite fièvre du soir et les moiteurs nocturnes surviennent. Dès cet instant, il n'y a plus de temps à perdre. Le médecin est fixé; s'il ne dit pas toute la vérité à son malade, il lui fait perdre presque toutes les chances sér'ieusos de complète guérison. Sa responsabilité est accablanle. Pascal a dit : « Jamais on ne fait le mal si pleinement, (|uo lorsqu'on le fait par conscience. »
Jl est bien entendu que cet aveu no doil pas être brutal, et que dans cette déclaration, le pi'aticien doit être doublé d'un diplomate. Les malades pusillanimes doivent être nié-
nages ot entraînes peu à peu vers la vérilé : puis alors il faut nettement les éclairer sur la nature de leur mal ; car, chez les craintifs, le soupçon du mal touche leur faible esprit plus cruellement que le mal lui-môme. Pendnnt tout le temps de la cure, il faut diriger l'état moral du malade. Le tuberculeux a une tendance d'esprit déplorable : trop pessimiste, trop alarmé à la suite d'un accident, comme une hémoptysie, il faut relever son courage abattu; trop optimiste, trop confiant, dès que l'amélioration survient, il faut ébranler sa quiétude et l'empêcher de commettre des imprudences. Dans cette tâche difficile, consistant alternativement à remonter le moral ou à abattre l'élan du tuberculeux, il est nécessaire de dépenser toujours son esprit et son cœur à lui démontrer que la guérison est là, entre ses mains, et lui répéter le précepte d'IIippocrate : « Il faut non seulement que le médecin fournisse ce qu'il doit fournir, mais le malade lui-même et ceux qui l'entourent doivent concourir à la curation. »
Le rôle moral du médecin sera tout aussi grand, lorsque le pauvre tuberculeux, ayant négligé son mal au début, ne sera plus guérissable. A ce moment il est inutile de l'éclairer sur la vraie nature de sa maladie. Il faut le soulager, lesoutenir, luiprodiguer ces bonnes
paroles qui sont le bonheur et la joie des désespérés. Uu serrement de main encourajçeant, un-coup d'œil remontant, un mot de sympathique compassion lui feront plus de bicoque toutes les gammes de l'antisepsie jouées sur les touches délabrées de son estomac. La peine du médecin n'est pas perdue et il est assuré de la profonde reconnaissance de ces malheureux phtisiques; il est pour eux la dernière espérance et reste le meilleur soutien de leurs derniers moments. Hélas! cette triste mort est encore trop souvent la terminaison de cette terrible tuberculose pulmonaire, parce qu'on nous convie à la soigner sérieusement, lorsque le mal est trop avancé dans son évolution : « Le médecin guérit des maladies, mais non pas de la mort ; il est comme le toit qui garantit de la pluie, mais non pas de la foudre. »