IS
face d'un faïUôrae ou de lui donner une sécurité qui peut devenir regrettable.
« Le mercure, en elTet, a pour résultat de prévenir ou de retarder les manifestations constitutionnelles. Or, je vous le demande, avec la médication spécifique commencée dès le début à propos d'un chancre de caractère douteux, quelle sera pour vous la signification de l'absence de tout accident dans les premiers mois qui suivront ce clianere? Devrez-vous considérer l'immunité actuelle comme le témoignage d'une immunité complète, absolue, définitive, ou simplement comme un effet temporaire du traitement? Faudra-t-il l'attribuer à la nature même de l'accident primitif, qui n'était pas un chancre syphilitique, ou bien à l'intervention prophylactique du remède? Vous n'en saurez rien. Et plusieurs mois, plusieurs années peut-être pourront s'écouler sans que votre diagnostic soit plus avancé qu'au premier jour.
« Supposez, au contraire, qu'en raison de votre incertitude sur la qualité d'un chancre vous laissiez simplement agir la nature, en abandonnant la maladie à son développement spontané, que vat-il arriver?
« Si la dialhèse existe, s'il y a syphihs, soyez sûrs que quelques semaines ne se passeront pas sans que cette syphilis se traduise par des manifestations non douteuses; et dès lors la lumière sera faite, le diagnostic ne sera que trop nettement établi.
« D'autre part, que rien ne se produise dans les
QUAM) INAUGUREIl LE TlîAlTEMENT ?
deux, trois, quatre premiers mois, voilà déjà quelques présomptious d'immunité ; puis, que le cinquième s'écoule à son tour sans accidents, puis que le sixième s'achève aussi de même, dès lors le diagnostic sera fait, et, avec lui, votre pronostic se trouvera établi. La non-infection sera certaine, et vous pourrez sans crainte donner à votre client l'assurance d'une immunité absolue pour le présent et pour l'avenir... »
Rien de plus vrai, rien de plus pratiquement observé.
Eh bien, après mon maître, j'insisterai à mon tour sur le véritable dommage fait au malade par l'institution d'un traitement « à tout hasard », prescrit à propos d'un chancre resté douteux comme caractère. J'insisterai, parce que rien n'est plus commun que cette détestable pratique, comme le démontre l'expérience de chaque jour. Ainsi, couramment, il m'arrive d'être consulté par des malades qui m'exposent leur situation comme il suit :
« Monsieur le docteur, je viens réclamer votre avis au sujet d'un chancre que j'ai eu il y a quelque temps. Ce chancre, on n'a jamais été bien certain de ce qu'il était au juste ; les uns le disaient mou, et les autres induré. Mais mon médecin, par prudence[\)^ m'a prescrit du mercure, et j'en ai pris pendant quelques mois (deux mois,
I. Ricord, Leçons sur le chancre, rédigées et publiées par A. Fouruier.
quatre mois, six mois ou plus, cela varie suivant les cas). Rien ne s'est produit, grâce sans doute à ce traitement. Or, aujourd'hui, je voudrais bien savoir à quoi m'en tenir, c'est-à-dire si j'ai eu vraiment la syphilis et s'il me reste quelque chose encore à faire. Veuillez donc me renseigner à ce double point de vue. »
Que si, en examinant ce malade, je trouve sur lui quelque accident ou quelque témoignage de syphilis, j'aurai le droit d'avoir une opinion sur son état et de lui donner un conseil approprié. Mais, au cas contraire, qu'aurai-je à lui répondre? Et que lui conseiller, que faire? Suis-je autorisé à le laisser sans traitement? Parti singulièrement périlleux, car, si ce malade a eu la syphilis, ce n'est pas avec un traitement de quelques mois qu'il peut en être guéri, et ne pas le traiter à nouveau, c'est le laisser, non guéri, sous le coup d'accidents à venir? Mais, d'autre part, s'il n'a pas eu la syphilis, à quoi bon continuer à le traiter d'une maladie qu'il n'a jamais eue ?
Vous voyez l'embarras. Eh bien, c'est à cet embarras qu'aboutit presque nécessairement, à un moment donné , l'institution d'un traitement cVcwenliire^ d'un traitement sans base, ne reposant pas sur un diagnostic primitif bien certain, absolu, irrévocable.
Et ce sera bien pis encore, si le malade qui vous consulte en pareille situation vient ensuite à ajouter la question suivante : a Puis-je me marier? ».
QUAND INAUGURER LE TRAITEMENT
Qu'aiirez-vous à lui répondre ? Sur quelles bases établirez-vous un jugement pour ou contre son admissibilité au mariage? S'il a en la syphilis, ce n'est certes pas avec un traitement de quelques mois qu'il sera devenu nn mari non dangereux pour sa femme et ses futurs enfants ; fauclra-t-il donc lui défendre le mariage ? Mais, s'il n'a pas eu la syphilis, pourquoi le condamner, par arrêt médical, au célibat? A quoi donc se résoudre? Pas d'issue, c'est nne impasse.
Eh bien, c'est à de tels embarras, à de telles situations inextricables pour le médecin et préjudiciables à tous égards pour les malades, qu'aboutit fréquemment la mauvaise, la néfaste et cependant très usuelle pratique qui consiste à prescrire le mercure à tout hasard contre un chancre de qualité douteuse. Jugez donc s'il importe de se tenir en garde contre une faute médicale de cet ordre, comportant de semblables conséquences. Or, il y a, pour s'en garer, un moyen aussi simple que focile, et il n'y en a qu'un ; c'est, dans le doute, de s abstenir^ de ne rien faire, et surtout, par-dessus tout, de ne pas prescrire le mercure. Seule, en pareil cas, V expectation révélatrice peut faire la lumière sur un diagnostic primitivement douteux.
Je conclurai donc en vous disant :
En face d'un chancre de caractère douteux, avez le courage de vous avouer et d'avouer à votre client que vous ne savez pas ce qu'est ce chancre ; et,
FouRNiER. — Traitement de la Syphilis. 3j
pour le savoir ;\ brève échéance, abstenez-vous de toute médication qui serait de nature à vous priver des enseignements révélateurs de l'évolution morbide.
Nous savons, par ce qui précède, comment et à quelle époque il convient de commencer le traitement de la syphilis ; voyons maintenant comment il convient de le poursuivre.
Un premier traitement, je suppose, a été institué contre la syphilis, soit à propos de l'accident initial, à propos du chancre, soit à l'occasion d'un accident secondaire, d'une poussée secondaire, peu importe. Ce premier traitement, je suppose encore, a duré quelques semaines, deux mois, trois mois, et, grâce à lui, tout ce qui existait en tant que phénomènes morbides a disparu, tout est rentré dans l'ordre. Le malade alors pourrait se croire guéri, mais nous savons bien, nous, qu'il n'est pas guéri et que notre tâche est loin d'être terminée. En conséquence, une question va s'imposer à nous : Que faire à ce moment ou tout au moins dans un avenir prochain ?
D'abord, faudra-t-il, après un certain temps de j'cpos accordé au malade, reprendre le traitement spécifique ?
Pour cela, oui. Sur ce premier point, tout le
DIliliCTION (JKNÉUAMî DU ÏRAITEMENl'
monde est d'accord. Très certainemeni;, oui, il y a nécessité à traiter encore ce malade, parce que, pour tout médecin qui a quelque expérience de la syphilis, il est bien certain que les choses n'en resteront pas là et que d'autres accidents sont en imminence prochaine. Malheureusement, on n'en a pas fini avec la syphilis au prix de quelques semaines de traitement mercuriel, le fait n'est que trop avéré.
Donc, aucun doute. En principe, il fondra reprendre le traitement spécifique à un moment donné.
Mais, quand et dans quelles conditions conviendra-t-il de le reprendre ? C'est ici que vont éclater les divergences ; c'est ici que va surgir une des plus graves questions qui composent la thérapeutique de la syphilis, une question capitale en l'espèce, dont dépend le succès ou l'insuccès de la médication et que, par conséquent, j'ai le devoir d'aborder, de traiter et de discuter devant vous dans tous ses détails.
De quoi s'agit-il donc? Du choix à faire entre deux méthodes, comme direction générale du traitement de la syphilis.
Deux méthodes, en effet, se trouvent ici en présence.
L'une et l'autre, je l'ai dit, s'accordent sur un point préalable, à savoir la nécessité d'un traitement ultérieur. Mais elles divergent absolument sur le modus agendi, à savoir sur les conditions
de mise en œuvre, d'appliealion de ce traitemenl.
L'une ne veut, n'entend traiter la maladie qu'à propos et à l'occasion de ses manifestations ultérieures. Dans l'intervalle de ces manifestations, dans les entr'actes qui séparent les explosions morbides, elle n'intervient pas, elle reste inactive, elle s'en tient purement et simplement à une « expeclation vigilante ».
L'autre, au contraire, traite la maladie non pas seulement à l'occasion et au cours de ses poussées, mais encore indépendamment et en dehors de ses poussées, c'est-à-dire dans ses stades d'accalmie, et cela en vue de conjurer les manifestations à venir en combattant le principe môme dont elles dérivent. • Mais précisons mieux encore, car, je le répète, nous voici aux prises avec une question majeure, avec une question de pratique par excellence. El, pour préciser, je ne saurais mieux faire que de procéder par un exemple.
Voici, je suppose, un malade qui a été affecté de divers accidents secondaires (roséole, plaques muqueuses, etc.) qui ont succédé à un chancre. Il a subi pour ces accidents un premier traitement, et, aujourd'hui, tout est eflacé ; plus rien d'apparent. Que va-t-il falloir faire à ce malade dans le présent et dans l'avenir ? Telle est la question qui s'impose naturellement.
Tout le monde est d'avis qu'il faudra encore le traiter, car très sûrement il n'est pas guéri; de nouvelles manifestations ne sauraient manquer de
DIRECTION GÉNÉRALK DU TUAITEMKNT.
se produire, et besoin sera en toute évidence de traitements nouveaux pour imposer silence à ces manifestations.
Mais quand et dans quelles conditions conviendra-t-il de reprendre le traitement? C'est sur ce point que l'accord va se rompre d'une méthode a l'autre.
Les adeptes de la première vous diront ceci : « Le malade n'a plus rien pour l'instant; eli bien, ne le traitons plus. Attendons qu'un accident nouveau vienne à se produire, et alors seulement, à ce propos seulement, nous reprendrons le traitement.»
Surgit l'accident attendu ; tout aussitôt, fidèles à leur programme, les médecins en question reprennent le traitement.
Puis, se fait une accalmie; pendant toute sa durée (quelle que soit d'ailleurs cette durée), ils s'en tiennent à l'expectation.
Puis, nouvel accident; — traitement nouveau.
Et ainsi de suite.
Bref, l'esprit de la méthode, l'intention poursuivie se résume à ne traiter la syphilis qu'à propos de ses manifestations .
Donc, en dehors des manifestations, pas de traitement, et cela de parti pris. Écoutez, par exemple, un des plus éminents adeptes de la doctrine formuler son programme : « Au moment des poussées, dit M. le D' Diday, attaquez la syphilis à coups de massue; poursuivez énergiquement chaque nouvelle fermentation. Mais, dans les intervalles des pous-
sées, dans les accalmies normales de la maladie, sachez vous al)slcnir, et épargnez à vos malades un traitemenL aussi inutile qu'intempestif. » Voilà qui est clair.
En conséquence, la doctrine repose sm' ce double principe : T abandonner la syphilis à elle-même dans ses stades d'accalmie; — et 2" attendre, pour la traiter, ce que l'on considère comme une « opportunité thérapeutique », à savoir, l'entrée en scène de symptômes morbides.
De là le nom de doctrine opportuisiste qui lui a été conféré tout naturellement. Qui, le premier, lui a appliqué ce qualificatif? Est-ce moi, est-ce quelque autre? Je ne saurais le dire, et une telle priorité n'a pas d'intérêt. En tout cas, le mot est commode, bref, expressif ; il me semble bon à conserver.
Tout autre est la seconde méthode qu'il me reste à mettre en parallèle ou plutôt en opposition avec la précédente.
Cette seconde méthode, sans doute, a un point commun avec la première : c'est de traiter la syphilis au moment de ses manifestations. A cet égard, en elTet, il ne saurait exister d'opinions contradictoires.
Mais, à cela près, elle diffère radicalement de la précédente en ce qu'au lieu de traiter la syphilis exclusivement à propos de ses manifestations, elle la traite aussi en dehors et indépendamment de ses
DIRECTION GÉNÛHAI.E DU TIl AITKMENT .
stades morbides. Elle la Iriùle patente et latente; elle la traite ou s'elTorce tout au moins de la traiter en tant que maladie diathësique, et cela en vue d'en attaquer, d'en atténuer le principe même, en vue de neutraliser (si possible) l'origine, le germe de ses manifestations.
Elle n'attend pas que des accidents se soient produits pour intervenir; elle va au-devant ou essaie d'aller au-devant de ces accidents.
Ainsi, pour reprendre l'exemple qui nous servait tout à l'heure, en face d'un malade venant d'être délivré d'une première poussée par un premier traitement, elle procédera comme il suit.
Après avoir accordé à ce malade un certain temps de répit (dans la double intention de ménager ses forces digestives et d'éviter les effets d'accoutumance thérapeutique), elle instituera un second traitement, et cela sans attendre — comme le veut la doctrine opportuniste — une nouvelle explosion d'accidents. Alors même que le malade resterait indemne du moindre symptôme morbide, elle reprendra la médication, sachant bien que le silence actuel de la maladie ne comporte aucune sécurité d'avenir et que la disposition syphilitique, pour ne se traduire par rien d'apparent, n'en est pas moins vivace et persistante dans l'économie.
Et de môme au delà. Alors même que de nouvelles explosions ne se seraient pas reproduites, elle continuera à instituer, à échéances variées, une
série de Irailemenls nouveaux, toujours en vue de neutraliser l'infection latente, de diminuer les risques de récidives, de sauvegarder l'avenir, et, dans la mesure du possible en l'espèce, de guérir. Elle vise, en un mot, à ce qu'on pourrait appeler un traitement de fond.
Cela dit, concevez-vous bien maintenant, messieurs, les différences des deux méthodes?
L'une ne traite que la syphilis patente. Elle n'intervient — et cela d'une façon exclusivement' opportune, croit-elle — qu'à propos des manifestations, des poussées.
L'autre traite la syphilis patente et latente. Et ce qui la distingue essentiellement de la précédente, c'est qu'elle l'attaque indépendamment et en dehors de toute manifestation actuelle, en s'efforçant d'être préventive.
La première ne combat, ne veut combattre que des symptômes.
La seconde vise la maladie.
Aussi bien cette dernière, en raison du but c|u'elle poursuit et — disons-le par avance — qu'elle atteint le plus souvent, mérite-t-elle le nom de méthode préventive. Ainsi la qualifierons-nous dans ce qui va suivre.
Telles sont les deux méthodes C|ui se présentent au choix des praticiens.
Que valent-elles l'une et l'autre? C'est là ce que je vais essayer maintenant de déterminer.
MÉTHODE OPPORTUNISTE
MÉTHODE OPPORTUNISTE
La méthode opportuniste s'affirme par les deux arguments que voici :
D'abord, elle pose un principe, à savoir : cjue le traitement spécifique n'a d'action que sur les périodes actives de la syphilis, c'est-à-dire sur les accidents de la maladie , et non sur la maladie même.
En second lieu, elle invoque une raison de fait, à savoir : les heureux résultats des traitements institués dans cet esprit, sur cette base, c'est-à-dire des traitements exclusivement réservés aux stades d'explosions morbides.
Examinons ces deux arguments que ladite méthode invoque en sa faveur.
I. — On a dit quelquefois c{ue plus une proposition est contestable, voire erronée, plus elle a tendance à se présenter avec les allures tranchantes d'un principe transcendant et le ton d'un axiome. Eh bien, tel est le cas en l'espèce. Voyez l'axiome : « Le mercure n'agit que sur les symptômes de la vérole, sans agir sur la vérole )).
Ainsi, voilà qui est bien net : le mercure que l'on prescrit à un syphilitique ne fait qu'influencer les symptômes de la syphilis sans exercer la
moindre action sur la maladie. Tel est le principe.
A la vérité, on pourrait avoir l'iniliscrétion de demander aux auteurs du dit axiome comment ils ont pu pénétrer les mystères les plus intimes de la modalité thérapeutique du mercure, comment ils sont parvenus à se convaincre que son influence s'exerce sur des symptômes et non sur la maladie, sur la maladie en action et non sur la maladie en puissance, etc. Cette question ne laisserait pas de les embarrasser peut-être. Mais passons, et allons au fond des choses.
Le mercure, nous dit-on, n'influence que la syphilis en état d activité morbide. Vraiment, que cela est peu croyable, même au seul point de vue rationnel ! Quoi ! Voici un remède doué d'une action antisyphilitique si puissante, si merveilleuse qu'il est considéré comme le spécifique par excellence de la maladie; et cette action, il ne serait capable de l'exercer qu'autant que la maladie serait en état d'explosion morbide! Tout-puissant aujourd'hui, je suppose, en raison d'une manifestation actuefle, il deviendrait inerte dans une quinzaine, alors et parce que cette manifestation n'existerait plus ! A quelques jours d'intervalle, il serait tour à tour actif, puis inactif, suivant les éventualités d'évolution d'un accident de la maladie !
Si cela était, je dis que cela serait plus que bizarre, que cela serait extraordinaire ; je dis que cela bouleverserait autant les notions générales de
MÉTHODE OPPOUÏUNISTE.
la ihërapeulique que les lois du sens commim. Mais je poursuis.
Ou préteud aussi (ce qui est la même chose sous une autre forme) que le mercure agit seulemeul sur des symptômes et n'influence en rien la maladie. Celte assertion ne me choque pas moins. Et, en effet, si je consulte mes souvenirs de praticien, je vois le mercure modifier, maîtriser, réprimer à peu près tous les accidents de la maladie, quels qu'ils soient d'ailleurs, qu'ils consistent en des lésions superficielles ou profondes, ou bien en des symptômes sans lésions (tels c[ue névralgies, névroses, etc.), ou bien encore en des troubles généraux (anémie, asthénie, etc.). Or, comment cet admirable remède, agissant de la sorte sur la presque universalité des manifestations syphilitiques, pourrait-il rester sans influence sur le principe même d'où dérivent toutes ces manifestations et ne jamais entrer en conflit avec la cause organique qui leur est commune? Je ne puis comprendre, je renonce à comprendre une telle subdivision, une dichotomie aussi singulière de l'action thérapeutique du mercure.
Et, d'autre part, si je soumets la doctrine en question au critérium de la clinique, je constate que la clinique lui inflige nombre de démentis formels. Faut-il en citer quelques-uns? Je n'aurai en vérité que l'embarras du choix. Deux me suffiront.
Voyez, d'abord, ce que devient la syphilis secon-
dairc chez les sujets qui ont été soumis de bonne heure à l'aclion du mercure, par exemple dès l'invasion du chancre. Elle n'est en ces conditions, si je puis ainsi parler, que l'ombre d'elle-même. Elle se réduit en ces conditions à un petit nombre d'accidents superficiels, légers, essentiellement bénins; il n'est même pas très rare qu'elle se réduise alors presque à néant, qu'elle reste pour ainsi dire muette. Or, expliquez donc ce résultat autrement que par une action directe du mercure sur le principe même de la maladie, quel que soit d'ailleurs ce principe (virus, microbe, toxine ou autre, peu importe). En l'espèce, bien évidemment, ce n'est pas par action du mercure sur les svmptômes que s'est produite cette modification, cette quasi-transformation de la maladie, puisqu'en fait de symptômes il n'y en a eu que peu ou pas. Il faut donc, de toute nécessité, qu'elle soit le résultat d'une influence mercurielle sur le germe morbide.
Puis, jugez encore, messieurs, de la doctrine par cette autre considération que je vous prie de bien apprécier à sa valeur, car elle est topique, décisive, de nature à forcer la conviction.
11 n'est pas rare de voir, dans un jeune ménage, une femme saine devenir enceinte une série de fois et aboutir coup sur coup soit à des fausses couches, soit à des accouchements prématurés avec enfant mort, soit à la naissance d'enfants étiques, étiolés, qui ne tardent pas à mourir. On
MÉTHODE OPPOHTUNISTK.
s'inquiète, on cherche parlout h\ cause de telles catastrophes qui affligent tant les familles, et, après avoir bien cherché, on ne trouve rien autre que ceci : une syphilis incomplètement traitée chez le mari, pendant sa vie de garçon. Et cependant le dit mari est sain d'apparence ; il n'a rien eu depuis le mariage, et il n'a rien non plus quant à présent. N'importe ; on le soumet au mercure ; on le traite, quoi qu'il n'ait rien (quoi qu'il n'ait rien, remarquez bien cela). Et voici qu'un ou deux ans plus tard survient dans ce ménage une nouvelle grossesse, laquelle amène un bel enfant, c{ui survit; et voici que plusieurs enfants non moins vivants et bien venants succèdent à celui-ci* !
Eh bien, quel est l'auteur de ce miracle? Le mercure ; le mercure, n'en doutez pas, car il est coutumier du fait et telle est son habitude en pareilles circonstances. Or, en l'espèce, sur qui et en quelles conditions a-t-il produit cela? Sur un homme sain d'apparence, sur un homme qui ne présentait depuis longtemps aucune manifestation de syphilis, sur un homme en état de syphilis latente. Ici, donc, en toute évidence, le mercure n'a pas agi sur des symptômes^ puisqu'il n'en existait pas l'ombre ; il n'a pas agi sur une syphilis en explosion morbide, puisque cette syphilis était silencieuse de vieille date. Il faut donc, pour qu'il ait réahsé ce bienfaisant résultat,
I. On trouvera nombre de cas de cet ordre dans mon livre sur Jj hérédité syphilitique., Paris, 1891.
thaitemkm- diî la syphilis.
qu'il ait exercé son influence, à dcUxul de symptômes morbides, sur le principe même de La maladie.
Que devient, devant de tels témoignages de la clinique, le premier argument, l'argument fondamental de la doctrine opportuniste? Yous en avez
Venons au second.
II. — Celui-ci est brutal, comme un argument défait. On nous dit ceci : « La méthode qui restreint l'application du traitement spécifique aux seules périodes où la syphilis est en action constitue, somme toute, une bonne méthode, puisqu'elle a guéri nombre de malades. Entre nos mains, elle a réussi, et il n'est pas à discuter avec elle, puisqu'elle a réussi. »
Eh bien, soit! répondrons-nous. Bien loin de nous l'intention de discuter des succès qui nous sont affirmés par des confrères dont la loyauté, pas plus que le talent d'observation, ne saurait être mise en cause. Ces succès, nous les admettons, nous les enregistrons comme authentiques, et cela ne nous coûte en rien. '
D'autant que nous avons, bien qu'adA^ersaires de la méthode, deux raisons pour ne pas les récuser. La première, c'est que la syphilis a, comme toute maladie, ses cas bénins où tout réussit. I-ia seconde et de lieaucoup la plus importante, c'est qu'il est nombre de cas où, par
MÉTHODE OPPOllTUNISTK.
la force des choses, la méthode opportuniste s'identifie presque en fait, comme direction de traitement, avec la méthode adverse. Tels sont, par exemple, ceux où une nombreuse série de récidives, échelonnées dans les premières années de la syphilis, devient l'indication « opportune » d'une série équivalente de stades thérapeutiques.
Mais, ajouterons-nous, si la méthode opportuniste peut revendiquer des succès, elle est responsable aussi d'insuccès, et ceux-ci très nombreux. Je l'ai vue maintes fois responsable de véritables désastres. Je dirai même presque habituels les résultats mauvais qui lui sont imputables.
Et ce n'est pas certes l'expérience qui nous manque et nous manquera jamais pour juger la dite méthode sur une large échelle. Car ce n'est pas là seulement une pratique intentionnelle et voulue de certains médecins; c'est là aussi et surtout la pratique irraisonnée, inconsciente, de quantité de malades qui font de l'opportunisme thérapeutique en syphilis exactement comme ce bon monsieur Jourdain faisait de la prose, c'està-dire sans le savoir. Oui, quantité de malades se traitent proprio motu suivant les dogmes de la méthode opportuniste. Ont-ils un accident, bien vite ils accourent réclamer de nous un traitement qu'ils suivent avec ponctualité jusqu'à disparition dudil accident; puis, une fois guéris, ils s'empressent de revenir à l'expectation. Derechef surgit une manifestation; derechef, nouveau
traitement; puis, expectatioii au delà; et ainsi de suite, toujours de la même façon. Mais, quant à se traiter préventivement dans les stades d'accalmie, aucun n'en a môme l'idce. Tout est fini, croient-ils, a puisqu'ils n'ont plus rien » ; donc, à quoi bon un traitement? Si bien que ces malades, grâce à leur système d'indifférence, réalisent de tous points le programme opportuniste qui consiste, en effet, à traiter la syphilis dans ses périodes d'activité apparente, mais à ne plus s'en occuper dès qu'elle est rentrée dans le silence.
Or, je l'affirme, c'est sur les malades de cette catégorie, c'est sur les indifférents, les négligents de cet ordre, qui se traitent a quand ils ont quelque chose », mais qui s'empressent de ne plus se traiter dès qu'ils n'ont plus rien, que sévit par excellence le tertiarisme. Ce sont, je l'affirme, ces opportunistes sans le savoir qui fournissent le plus gros contingent à la syphilis tertiaire. Cela, mes relevés en témoignent.
D'ailleurs, j'en appelle sur cè point à vos souvenirs. Quelle est l'histoire la plus commune, quelle est l'histoire courante des malades qui entrent dans nos salles pour des accidents de syphilis tertiaire? Cette histoire se résume dans le schéma suivant, qui va frapper vos esprils tout aussitôt, tant il réveillera en vous le souvenir de choses que vous avez entendues ici des centaines de fois.
« Syphilis contractée il y a, je suppose, 6, lO,
MÉTHODE OPPORTUNISTE
12, 1 5 ans. — Au début, traitement de quelques semaines ou de quelques mois. — Réapparition d'un accident quelconque; à ce propos, traitement nouveau. — Rien ne se manifeste plus, et le
malade délaisse alors toute médication. Puis, à
échéance variable, invasion d'un symptôme autre, qui inquiète davantage et contre lequel un traitement plus prolongé intervient. — Alors, accalmie, véritable trêve, qui dure plus longtemps, quelques années en moyenne. — Finalement, coup de foudre tertiaire, se manifestant sous une forme toujours plus ou moins sérieuse, quelquefois grave, parfois mortelle.
N'est-ce pas là, je vous le demande, une histoire que nous entendons journellement ici? Eh bien, telle est également l'histoire de quantité de malades de ville. Des observations calquées sur le scliéma que je viens d'esquisser, j'en possède par centaines. Laissez-moi, et seulement à titre de spécimens,vous en relater — très sommairement — quelques-unes.
I- — Un jeune homme contracte la syphilis et s'en traite quelques mois seulement au cours de la période secondaire. — Quatre ans plus tard, syphilide tuberculeuse régionale, limitée à la verge; alors, seulement, second traitement de quelques semaines. — L'année suivante, récidive du même accident, toujours à la verge. — A ce propos, troisième traitement de quelques semaines. — Deux ans après, syphilide tuberculeuse
FouilNlEii. — Traitemenl de la SypIiHis. 3,
disséminée, intense, confluente en divers points.
11. — J'ai pour client depuis 17 ans un jeune homme du grand monde qui, je dois le dire à sa louange, s'est toujours très bien traité chaque fois qu'il a été adecté de quelque accident de sa syphilis, mais qui, en revanche, a toujours fait de l'opportunisme malgré moi depuis 17 ans, c'est-àdire qui a toujours dédaigné de se traiter du moment où, libéré de tout symptôme apparent, il se jugeait guéri. A toutes mes invitations de se traiter encore après disparition des accidents, il opposait toujours la même réponse : « Mais jt; n'ai plus rien, cher docteur ; à quoi bon me droguer indéfiniment? S'il m'arrive quelque chose, n'ayez pas peur, je reviendrai bien vite vous voir ». Bref, c'est un opportuniste tel que la méthode opportuniste n'en saurait rêver de plus convaincu ni de plus militant. Eh bien, sans parler de divers accidents d'ordre secondaire, ce malade a dû à sa méthode d'être affecté trois fois de symptômes tertiaires importants, à savoir : au cours de la troisième année de l'infection, sarco-
cèle; au cours de la quatrième, exostose tibiale;
au cours de la treizième, nouvelle exostose de
même siège.
m. Voici qui est plus grave. — Syphilis en 1868; traitement toujours suivi d'après le mode opportuniste. — Dans la sixième année de l'infection, syphilide gommeuse du pharynx, étendue, intense, destructive; — dans la septième, para-
MÉTHODE OPPOUTUIVISTK. ^gg
lysie oculaire; — dans la douzième, syphilis cérébrale; deux hémiplégies successives, puis iiicideuts multiples d'encéphalopathie spécifique, lerminée par la mort. '
IV. — Dernier exemple. — Syphilis en 1868, toujours traitée, quoi que j'aie pu faire, suivant la méthode opportuniste. — Série de rechutes, échelonnées comme il suit, de la quatrième à ij dix-neuvième année :
Au cours de la 4° anuée, deux poussées de gommes souscutanées ; 6° — nouvelles gommes ; 8° — nouvelles gommes ; ~~ 9° — syphilide tuberculeuse ;
— 17° — sypbilide tuberculo-ulcéreuse;
— 18° — syphilide tuberculeuse ;
19° — syphilide tuberculo-crustacée.
Et de même pour tant et tant d'autres cas identiques que j'aurais à produire; car, je le- répète- et ne saurais assez le répéter, les cas de cet ordre sont, littéralement, monnaie courante.
Aussi bien ma conviction est-elle foite relativement à la méthode opportuniste.
En principe, je condamne une méthode qui, de parti pris, se résigne à attendre les événements, à (( voir venir » (comme si l'on ne savait pas ce qui doit venir !), et qui, intentionnellement, volontairement, se refuse à tenter wi effort préventif contre la maladie.
De par expérience je condamne cette méthode,
parce que je connais à son actif assez d'insuccès, assez de désastres, pour que j'aie été amené à la considérer comme l'une des origines les plus habituelles du tertiarisme. D'après ce que j'en ai vu, je crois exposé à de grands risques l'avenir de tout malade traité suivant le rite étroit et ^exclusif de la méthode opportuniste.
Et comme, en de telles matières qui intéressent si puissamment la santé de nos malades, il faut parler net, pour moi le traitement opportuniste de la syphilis est un traitement périlleux, un mauvais traitement.