‹ Traitement de la syphilisChapitre 76 sur 92 · JO I · texte numérisé non relu

JO I

de plus il exerce une action préventive sur la diathèse.

Or, ce sont là les deux principes fondamentaux sur lesquels repose la méthode que nous allons étudier, méthode rationnelle théoriquement, méthode préventive comme visée, comme aspiration, généralement aussi comme résultats.

Sans doute, commé la précédente, cette méthode s'attaque à la syphilis en action. Mais, en outre et à l'inverse de celle-ci, elle s'efforce de combattre la syphilis en puissance, en vue d'atténuer, de neutraliser les germes mêmes de la maladie, de prévenir l'évolution soit prochaine, soit éloignée des accidents diathésiques, et, somme toute, de sauvegarder l'avenir dans la mesure de ce que peut réaliser en ce sens une thérapeutique rationnelle.

Bien évidemment et pour toute la série de considérations que je développais tout à l'heure, c'est à cette méthode que nous nous adresserons, c'est elle dont nous ferons choix pour le traitement de nos malades.

Mais, avant d'aller plus loin, avant d'entrer dans les détails d'application de cette méthode, force nous est encore au préalable d'examiner quelques objections qui lui ont été opposées et de juger si ces objections ne seraient pas de nature à nous détourner de notre choix.

I. — On a dit ceci, tout d'abord : (( Traiter la syphilis latente (comme se le propose la méthode en question), c'est traiter quelque chose d'invisible.

TnAITEMENT DE I.A SYPHILIS.

d'insaisissalilc ; c'est partir en guerre contre un ennemi qu'on ne voit pas et dont on ne peut calculer les forces, etc. ». On a même dil, et je cite textuellement : « Traiter la sjpliilis en dehors de ses manifestations, c'est se battre contre des moulins à vent ».

Mais, répondrai-je en poursuivant la figure, un ennemi qu'on ne voit pas n'en est pas moins un ennemi, et, pour peu qu'on soit sûr de sa présence, la prudence la plus élémentaire prescrit de se tenir en garde contre lui. Or, pour revenir à la clinique, je demande si, étant donnée une syphilis récente et seulement soumise jusqu'alors, je suppose, à un premier traitement, on n'est pas absolument sûr de la permanence de cette syphilis dans l'économie; — si l'on n'est pas absolument sûr que, pour latente qu'elle soit aujourd'hui, cette svphilis ne manquera pas de se traduire à échéance prochaine ou éloignée par quelque manifestation; — si l'on n'est pas alisolument sûr que cette syphilis, abandonnée à son évolution propre, n'a pas les plus grandes chances pour aboutir à quelque production tertiaire plus ou moins importante, sérieuse probal)lement, peut-être même grave et très grave. Les réponses que comportent de telles questions ne sont pas douteuses. Donc, pour reprendre le langage de tout à l'heure, l'ennemi est là, à nos portes. Nous ne le voyons pas, mais il n'en est pas moins là. Ses assauts futurs ne sont pas des éventualités imaginaires. A n'en pas douter, ils se produiront

MÉTHODE PItÉVENTIVlî. 5o3

un jour ou l'autre. Et quand, avec les moyens dont nous disposons, nous essayons de nous fortifier contre lui, quand nous nous eiïbreons, par une thérapeutique que nous avons le droit de considérer comme préventive, d'atténuer le principe virulent qui a pris possession de l'organisme, vous appelez cela « combattre un ennemi imaginaire » ! Des éventualités secondaires ou tertiaires dont l'explosion est attendue de tous et de vous-mêmes, vous traitez cela de « moulins à vent » !

Vous nous reprochez, alors que nous traitons une syphiUs en période latente, de « partir en guerre contre un ennemi invisible, insaisissable ». Mais est-ce qu'une pratique de cet ordre constitue, en médecine, un fait unique, isolé, exceptionnel? Bien au contraire, et c'est même là un procédé usuel, commun, banal, un procédé chaque jour usité contre nombre de maladies autres que la syphilis. Est-ce qu'on ne traite la goutte, par exemple, qu'au cours de ses accès? Est-ce que, l'été venu, quantité de goutteux ne s'acheminent pas, sur le conseil de leurs médecins, vers Vichy, Contrexéville ou Carlsbad, alors même qu'ils ne souffrent plus de la goutte, alors même qu'en apparence ils n'ont plus rien de goutteux, alors, en un mot, que leur goutte est en pleine période latente ? De même est-ce qu'on traite exclusivement la scrofule dans les périodes où elle se traduit par des adénopathies, des ulcères, des abcès, des tumeurs blanches ou du lupus ? Allez donc faire une excur-

sion Télé sur nos ])clles plages de Normandie ou de Bretagne, et voyez si vous ne rencontrerez pas là nombre de scrofuleux en puissance, ni\yM\\, plus de lésions scrofuleuses pour l'instant, mais entachés d'une tare que leurs médecins essaient bien légitimement de combattre par une cure préventive. Et de même pour le rhumatisme, qu'on ne combat pas seulement au moment de ses accès; — cl de même pour le paludisme, qu'on n'attaque pas seulement dans ses stades fébriles; — et de même pour la lithiase biliaire ou rénale, qu'on ne traite pas au seul moment de leurs migrations calculeuses. — Et ainsi de suite.

Donc, vous le voyez, messieurs, il n'est rien d'anormal, d'irrégulier, d'extraordinaire, à faire pour la syphilis ce qu'on fait — et avec succès — pour tant d'autres maladies, c'est-à-dire à s'efforcer de la traiter dans ses stades de repos, d'accalmie. Traiter une maladie qui existe sûrement dans l'organisme, bien c[ue ne se traduisant par aucun symptôme actuel, cela constitue une méthode générale, acceptée de tous, d'un usage journalier. Cela s'appelle « faire de la médecine préventive ». Et cette médecine préventive est de la bonne médecine; c'est même la meilleure de toutes quand elle est d'application possible. Pourquoi donc, en l'espèce, nous serait-il refusé de faire bénéficier nos malades d'un procédé thérapeutique de ce genre?

Cette première objection à la méthode dont nous parlons est donc sans lamoiridre valeur. — Passons.

MÉTHODIÎ PRÉVENTIVE.

II. — On ajoute ceci : « Lorsqu'on traite une syphilis en action, c'est-à-dire une syphilis qui se traduit par des symptômes actuels, on sait ce qu'on fait, on s'en rend compte, et cela parce qu'on dispose d'un critérium, à savoir l'influence curative exercée sur les symptômes par le remède, l'influence curative exercée sur les symptômes par telle ou telle dose du remède. Mais traiter une syphilis latente, c'est agir en aveugle, c'est la traiter sans savoir ce qu'on fait, car on manque de tout contrôle pour juger ce qu'on fait. La traiter de la sorte^ c'est donner des remèdes pour donner des remèdes, à l'aventure, à tout hasard, sans contrôle. ))

Eh bien, non, répondrai-je ; ce n'est pas donner des remèdes à l'aventure que de prescrire contre la syphilis même latente tel ou tel des deux agents dont l'action antisyphilitique est acceptée de tous.

Non, ce n'est pas traiter la syphilis en aveugle que de la combattre par ces deux remèdes soit à doses reconnues habituellement efficaces, soit — encore moins — à doses qui, préalablement,, ont exercé sur le malade une influence curative.

Non, enfin, ce n'est pas agir sans critérium, sans contrôle, à l'aventure, que de traiter ainsi la syphilis latente. Car le critérium, le contrôle, nous l'avons dans l'évolution ultérieure de la maladie, dans la façon dont se distancent les récidives, dans l'absence de récidives, dans les résultats généraux d'une telle pratique, etc.

TnAlTKMEM' J)U I.A SYPHILIS.

Donc, passons encore sur çe second argument, vérilablemenl sans portée.

lii- — Dois-je maintenant vous parler d'un troisième, qui ne mériterait guère plus d'attention?

(( Traiter la syphilis latente, a-t-on dit, c'est s'astreindre à la traiter toute la vie. Car, si vous la traitez aujourd'hui à l'état latent, il n'y aura pas de raison pour ne pas la traiter de même, et toujours latente, dans un an, dans deux ans, dans dix ans, dans vingt ans, et ainsi de suite. »

L'objection aurait quelque valeur si nous traitions la syphilis latente parce qu'elle est latente, et si nous trouvions dans ce fait même un motif à intervention. Mais, en toute évidence, nous ne la traitons pas parce qu'elle est latente; nous la traitons quoique Latente.^ ce qui est bien différent, et cela à à une époque, et cela dans des conditions où nous avons lieu de croire qu'elle est encore vivace, où nous avons lieu d'en redouter encore quelque manifestation soit prochaine, soit éloignée. Que si, dans cette intention, nous la traitons (quoique latente) aujourd'hui, et de même dans un an, et de même dans deux ans, cela n'implique en rien que nous ayons l'obligation de la traiter de la sorte indéfiniment et « pour toute la vie », Cle traitement préventif, certes, nous lui imposerons un terme. Ce terme, non moins sûrement, pourra bien être difficile, délicat à fixer; mais, enfin, nous essaierons de le fixer. Ce sera pour le définir, affaire d'observations, de tâtonnements, d'empirisme. En

MlÎTHODE PRÉVENTIVE.

tout cas, nous obéirons inflexiblement à ce principe de n'abandonner la maladie à elle-même, de ne lui lâcher la bride, qu'après un long sLade de ihérapeulique active et dans des conditions où nous croirons avoir de sérieuses garanties contre la possibilité de récidives, d'explosions ultérieures.

L'argument en question est donc presque enfantin, et nous n'avons pas à en tenir compte.

Somme toute, les diverses objections que je viens d'examiner ne sont guère de nature à nous détourner de la voie que d'autres considérations bien autrement valables nous avaient autorisés jusqu'ici à juger la plus rationnelle, la plus sûre, la meilleure. Théoriquement, a priori^ la méthode préventive est certes de nature à rallier tous les suffrages. Vous allez voir que, pratiquement, elle justifie la préférence qui lui est accordée sur sa rivale (méthode opportuniste) par la grande généralité des prati ciens.

Et, en efïét, c'est la méthode préventive qui confère aux malades ce double et inestimable bienfait : 1° de leur rendre presque constamment la période secondaire légère et tolérable; — 2° de leur rendre, pour la très grande majorité des cas, la période tertiaire muette, exempte d'accidents, inofténsive.

Ces deux points réclament toute notre attention.

r. — Relativement au premier, la démonstration est je puis dire patente et de tous les jours. Voyez,

comme je vous le disais précédemment, ce que devient la période secondaire chez les malades traités par la métliode préventive. Elle ne se compose alors généralement (réserves toujours faites pour quelques cas exceplionnels) que d'un petit nombre de manifestations absolument Ijénignes. Dix-neuf fois sur vingt les malades en sont quittes pour quelques taches à la peau, quelques érosions à la bouche (parce qu'ils fument, quoi qu'on puisse faire), quelques croûtes insignifiantes du cuir chevelu, quelques adénopathies cervicales qui passeraient inaperçues si l'on ne prenait soin de les rechercher; et c'est tout. Comparez cela, comparez ces syphilis secondaires avortées à ce que sont ou peuvent être les syphilis secondaires où l'on attend (( ce qui va venir », où l'on se borne à réprimer une première poussée en laissant à une seconde toule liberté pour se produire ! Rappelez-vous, par ce que vous voyez journellement ici, en quel état nous reviennent quantité de nos malades qui, après s'être traités pour leur chancre ou pour une première poussée secondaire, ont de leur propre inspiration renoncé à tout traitement une fois qu'ils se sont crus guéris.

Inutile d'insister sur ce premier point, car, en vérité, l'évidence est par trop notoire.

II. — Quant au second, la démonstration en est beaucoup plus difficile, parce qu'elle exige des faits qui, pour comporter une signification, doivent avoir été suivis pendant des laps de temps considé-

MÉTHODE PnÉVENTlVE.

rables. Pour parler de résultats relatifs à l'étape tertiaire, il faut des observations de longue haleine, portant sur des espaces chronologiques monstres, sur des durées de lo, i5, 20, 25 ans. Or, vous concevez si de tels faits sont faciles à collectionner. J'en possède cependant bon nombre aujourd'hui, pour avoir compris dès le début de ma carrière (et cela grâce à l'un de mes vieux maîtres) que, dans une maladie telle que la syphilis, u il n'est de bonnes observations que celles qui embrassent des laps de temps énormes, de véritables segments de la vie, et cela parce que seules elles permettent de juger et de l'évolution de la maladie, et de son pronostic réel, et de la valeur des méthodes thérapeutiques qui lui sont opposées ». Eh bien, aujourd'hui, profitant d'un certain stock de vieilles observations de ce genre, dont quelques-unes remontent aux premières années de mon doctorat, je me crois autorisé à vous présenter les deux propositions suivantes comme résultat de mon expérience personnelle, à savoir :

1° Que les syphilis qui paient le plus lourd tribut au tertiarisme sont celles cjui ont été ou bien absolument abandonnées à leur évolution propre, ou bien insuffisamment traitées, ou bien exclusivement traitées à propos de leurs accidents, de leurs explosions successives (ce qui constitue, vous le savez, le programme de la méthode opportuniste);

2° Que, tout au contraire, les syphilis dont on s'est longtemps occupé, contre lesquelles (passez-

TnAITEMENT DE LA SYPHILIS.

moi le mol) on s'csl acharné lliérapeuliqiiemenl, et cela non pas seulement alors qu'elles étaient en période explosive, mais en dehors et au delà de leurs étapes d'activité morbide, les syphilis, en un mot, que l'on a soumises aux exigences multiples de la méthode préventive sont celles qui fournissent le plus faible contingent au tertiarisme..

Je ne dirai certes pas (car de trop nombreux mécomptes me rappelleraient à la réalité des choses) que cette méthode, même ponctuellement et rigoureusement appliquée, préserve toujours et à coup sûr nos malades des éventualités tertiaires. Mais je dirai, d'après ce que j'ai vu, de mes yeux vu, qu'elle les en préserve le plus souvent, dans l'énorme majorité des cas.

Celte méthode, donc, à mes yeux tout au moins, constitue le plus sûr recours que nous puissions oflrir à nos malades contre les véritables dangers de la vérole, lesquels résident tous — ou bien peu s'en faut — dans les éventualités du stade tertiaire.

Avantages des cures intermittentes.

Les considérations que je viens de développer nous ont amenés à cette résolution majeure, capitale en l'espèce, d'appliquer au traitement de nos

AVA^TAG1ÎS DES CUttES INTERMITTENTES. 5ll

malades la méthode que nous avons étudiée et définie sous le nom de méthode préventive.

Cette méthode, reste à la mettre en pratique. Comment, d'abord, l'instituer, la poursuivre, l'agencer? Puis, ensuite, quelle durée lui assigner? Graves et plus que difficiles questions qu'il nous faut aborder actuellement.

Avant d'entrer en matière, je dois vous présenter une observation préalable que j'aurais crue et croirais encore bien inutile, n'étaient les critiques auxquelles m'a exposé la faute de l'avoir oubliée dans un premier essai sur le sujet. C'est que les principes dont il va être question, les règles de pratique que je m'efforcerai de vous indiquer dans ce qui va suivre, ne sauraient comporter rien, de systématique^ cV invariable^ d'absolu. Je n'ai nullement la prétention de vous tracer ici un plan de campagne thérapeutique qui puisse, dans tous les cas possibles, être suivi à la lettre et exécuté ponctuellement, à la façon d'une manœuvre militaire (ce dont, pourtant, on m'a accusé). Je suis assez médecin pour savoir qu'il n'est pas de traitement susceptible de s'appliquer indifféremment à tous les cas, de « s uniformiser » (comme on me l'a fait dire), et que la maladie n'est pas un être abstrait qu'on manipule, qu'on régit à la façon d'une équation mathématique. Je suis assez médecin pour comprendre qu'il convient, tout au contraire, individualiser le traitement de la syphilis comme celui de toute maladie, et qu'il n'est pas de règles

invariables à formuler contre la syphilis non plus que contre telle ou telle individualité pathologique.

Il va de soi qu'en vous disant, comme je vous le dirai dans quelques instants : « Voici, d'après moi, ce qu'il convient de faire à telle époque de la maladie; voici ce qui paraît indiqué contre telle modalité morbide; voici quelle durée semblé devoir être assignée au traitement, etc., etc. », je n'entends, je ne prétends en rien vous présenter tout cela comme des règles absolues, comme un programme ne varietuj\ que je serais d'ailleurs le premier à enfreindre le cas échéant. En pareilles matières, l'absolutisme serait aussi déplacé que possible, de toute évidence. Vous voudrez donc bien ne prendre les indications thérapeutiques qui vont suivre que pour des formules générales, tout au plus susceptibles de s'appliquer aux cas d'ordre eomrQun,mais passibles à l'infini d'amendements, d'atténuations, de modifications de tout ordre, et cela suivant des éventualités multiples, particulières à chaque sujet, à chaque cas individuel, etc.

Il paraît que j'avais commis une faute en négligeant de dire ce qui précède et ce que je croyais vraiment inutile à dire; voilà ma faute réparée.

Deux enseignements majeurs, qui dérivent de l'expérience clinique, président à la direction générale du traitement de la syphilis.

Le premier, c'est que, pour fournir la somme intégrale de ses effets utiles, le traitement spécifique

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