AVANTAGES DES CURES INTERMITTENTES
doit être administré par cures intermittentes, c'est-à-dire d'une façon discontinue.
Le second, c'est que, pour réaliser l'influence préventive que nous en espérons, le traitement spécifique doit être prolongé fort longtemps.
Insistons sur ces deux points capitaux.
I- — On avait dit d'une façon toute théorique : (( La syphilis est une infection continue, permanente ; donc elle doit être traitée d'une façon continue. » L'induction pouvait être rationnelle, mais elle n'est pas susceptible d'appHcation pratique, et cela pour deux raisons que voici :
i" L'estomac n'est pas un organe infatigable, qui puisse indéfiniment ingérer des remèdes, surtout des remèdes comme le mercure et l'iodure. A ce régime, il ne tarderait pas à se lasser, à se révolter. Une médication continue de ce genre n'aboutirait qu'à déterminer des accidents de dyspepsie, de gastralgie, d'entéralgie, de diarrhée, bref d'intolérance gastro-intestinale, dont il n'est pas besoin de dire les conséquences sur la santé.
A la vérité, on aurait la ressource, pour soulager le tube digestif, de substituer par intervalles à la méthode par ingestion tel ou tel autre procédé d'administration du mercure, comme les frictions ou les injections. Mais encore l'expérience reprendrait ses droits en témoignant de ce fait, que le traitement mercuriel, sous quelque forme qu'on le prescrive, ne saurait être supporté au delà d'un
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TllAITEMENT DR LA SYPHILIS.
cerlaiii temps sans fatigue pour l'organisme, sans réaction sur l'état général, notamment sur la nutrilion.
Tous les médecins qui ont riiabilude de « manier » le mercure seront unanimes à vous dire ceci : Le mercure est un admirable remède qui (sauf exceptions très rares) est merveilleusement supporté par l'organisme, mais à la condition que l'usage n'en soit pas continué trop longtemps. Au delà d'un certain temps il n'est plus que mal toléré, et force est alors d'en suspendre l'administration, en raison soit de révoltes gastro-intestinales, soit de symptômes généraux d'atonie, d'alanguissement, de pâleur, de faiblesse, etc.
Il n'est donc pas possible, somme toute, de donner le mercure d'une façon continue tout le temps que besoin est pour un traitement complet de la syphilis.
2° Seconde raison : C'est une loi générale de thérapeutique que la continuité d'usage d'un remède aboutit à déterminer une sorte accoutumance qui affaiblit, amoindrit les effets physiologiques ou curatifs de ce remède.
11 est évident, il est incontestable qu'on s'accoutume à certains médicaments, lesquels, très actifs dans les premiers temps, arrivent à ne plus exercer ensuite aucune influence sur un organisme blasé. Prenez ce soir une pilule d'opium, vous en ressentirez un certain effet. Prenez une de ces mêmes pilules huit ou quinze jours de suite, vous
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n en éprouverez plus qu'un effet allénué. Conlinuez-en l'usage sans interruption pendant quelques mois, vous pouvez être sûr qu'au bout de ce temps cette pilule n'exercera plus sur vous la moindre action narcotique ou sédative. Eh bien, le mercure est de même un remède auquel l'économie s'accoutume et qui, après un certain temps, finit par perdre toute influence sur elle, ainsi du reste que je vais l'établir.
De cela voici la preuve. Il n'est pas rare que, dans le cours d'un traitement mercuriel institué de longue date et poursuivi sans interruption, de nouveaux accidents syphilitiques viennent à surgir. Qu'arrive-t-il alors si, en vue même de ces accidents, on insiste sur la médication, si l'on continue le traitement? C'est que l'on n'obtient plus du mercure, dans de telles conditions, que des effets peu sensibles, lents, incomplets, insuffisants. Il n'est même, en pareille occurrence, qu'un procédé pour restituer an remède son action première, c'est de le suspendre pour un certain temps, pour 'quelques semaines par exemple, puis, au delà, de le prescrn^e k nouveau. Et alors, chose étonnante dont j ai été témoin bien des fois, on voit le remède reprendre ses vertus habituelles, dont l'amoindrissement provisoire ne pouvait évidemment dériver que d'un fiiit d'accoutumance.
N'est-il pas évident, d'après cela, que des traitements mercuriels longtemps prolongés doivent perdre une bonne part de leur influence? J'en ai
acquis la coiiviclioii pour mon compte. Je crois que, lorsqu'on a soumis un malade à de certaines doses mcrcurielles pendant deux ou trois mois consécutifs, les doses nouvelles qu'on lui administre ensuite sont données à peu près eu pure perte^ et que le remède est devenu désarmais, sinon tout à fait inerte (ce que je n'oserais dire), du moins bien moins actif, bien moins puissant qu'au début. Je crois, pour spécifier, que six mois d'une médication mercurielle continue produisent infiniment moins d'effets curatifs que six mois de la même médication répartis par traitements de six semaines dans une durée de douze à quinze mois. J'ai vu môme des malades qui, pendant une année entière, n'avaient cessé de prendre du mercure retirer moins de bénéfice de ce traitement énorme qu'ils n'en eussent vraisemblablement obtenu d'un traitement moitié moindre, mais plus intelligemment distribué.
Et ce qui est vrai pour le mercure ne l'est pas moins pour l'iodure de potassium. (( L'iodure de potassium, a très justement écrit M. Rollet, peut devenir impuissant à force d'avoir été administré. »
Concluons donc sur ce premier point en disant : De par analogie et de par expérience directe, il y a tout avantage à administrer le mercure et l'iodure vkTi cures intermittentes, espacées.
NÉCESSITÉ d'un TRAITEMENT TRÈS PROLONGÉ.
Nécessité d'un traitement longtemps prolongé.
n. — Noire seconde proposition, je vous le rappelle, se formule ainsi : Il est indispensable que, pour réaliser l'action préventive à laquelle nous aspirons, -le traitement spécifique soit administré fort longtemps.
Avec cette considération nous voici en regard du point capital de notre sujet. Car, traiter assez longtemps la vérole pour la traiter le temps nécessaire à sa guérison, tout est là. Or, cette condition, dont dépend le succès ou l'insuccès de la cure, est précisément celle qui se trouve le moins souvent réalisée en pratique. A peu d'exceptions près, tous nos malades entendent se traiter de la vérole ; mais combien peu s'astreignent à s'en traiter suffisamment ! Et de même pour les médecins : tous — ou bien peu s'en faut — s'appliquent, s'ingénient par des procédés divers à traiter la vérole; mais combien se satisfont de traitements trop courts pour être réellement préservateurs !
Oli ! sans doute, si l'on ne demande à la médication spécifique qu'un effet actuel et temporaire sur la maladie, il peut suffire de quelques mois, voire parfois de quelques semaines, pour « blanchir » un malade, suivant l'expression consacrée. Mais, si l'on
veut en olUenir une action clural)le, une véi'ilal)le sauvegarde d'avenir, ce n'est qu'au prix d'un traitement prolongé, très prolongé, qu'on aboutit à ce résultat.
Combien de temps faut-il donc traiter la syphilis je ne dirai pas pour la guérir (car ce mot soulèverait immédiatement une autre question, celle de savoir si l'on guérit jamais la syphilis), mais pour la rendre inofïensive et désormais silencieuse, pour espérer n'avoir plus rien à en redouter dans un avenir même éloigné? Tel est le point qu'il nous faut mettre en discussion actuellement.
Ai-je besoin de vous avertir au préalable qu'un problème de ce genre n'est pas susceptible de recevoir une solution fixe, absolue, qui s'applique à tous les cas? En toute évidence, il ne saurait exister une mesure chronologique pour la durée du traitement de la syphilis. Jamais on ne pourra dire : Il faut un traitement de tant de mois ou d'années pour venir à bout de la syphilis. Car, sufQsante pour tels cas, cette formule serait insuffisante pour d'autres, aussi bien peut-être qu'excessive pour tels autres.
Un homme du monde pourra bien demander à un médecin « combien il lui faudra de temps pour guérir de la syphilis » ; mais jamais un médecin ne répondra à cette question par une évaluation mathématique. Car, de par ses connaissances générales ou spéciales, tout médecin a la conviction formelle
NÉCESSITÉ d'u\ traitement TltÈS PHOLONGÉ. 5 U)
que la durée d'un traitement applicable à une maladie telle que la syphilis ne saurait être déterminée à l'avance, même approximativement. De toute nécessité, cette durée sera éminemment variable, et cela parce qu'elle est forcément soumise à des conditions multiples relevant de l'intensité de la maladie, de ses formes, de sa résistance au traitement, de la fréquence et du caractère de ses poussées, de son évolution générale, etc., etc. En l'espèce, donc, rien d'absolu.
C'est ainsi que certaines syphilis se laissent maîtriser presque d'emblée par un traitement tout au plus moyen, soit comme intensité thérapeutique, soit comme durée, et que d'autres inversement se montrent longtemps réfractaires à des médications même énergiques. Parmi ces dernières il convient même de distinguer une espèce toute particulière, sous le nom de syphilis i-écidiv cuite, dont il faut que je vous dise un mot au passage.
Les syphilis de ce genre sont remarqual)les à deux points de vue presque contradictoires : d'abord, en ce qu'elles fournissent des récidives pour ainsi dire à robinet ouvert, récidives qui se succèdent coup sur coup, jusqu'à devenir parfois subinlrantes ; — et, secondement, en ce que les accidents qui les composent sont bien loin de se montrer aussi indociles au traitement qu'on aurait lieu de le préjuger d'après le caractère de la maladie; tout au contraire ils guérissent en général focilement. Si bien que ces singulières syphilis sont toujours en
état alternant de guérison et d'explosion. On en vient toujours à bout, et c'est toujours à recommencer ; une poussée n'est pas plus tôt éteinte qu'une autre entre en scène, et le plus souvent, chose curieuse, sous la même forme, avec la même modalité morbide. Exemples : Un de mes malades a présenté, dans l'espace de trois ans, cinq récidives de roséole. — Une jeune femme de mes clientes a été affectée pendant quatre années d'incessantes récidives d'une syphilide papulo-psoriasiforme qui se localisait toujours au même siège, à savoir le pourtour de l'orifice buccal. — J'ai guéri quatorze fois, sur le même malade, une exostose frontale qui, passez-moi le mot, semblait jouer à cache-cache avec le traitement, disparaissant dès que le traitement entrait en scène, mais reparaissant dès qu'on le discontinuait pour quelques semaines, au plus pour quelques mois. — Un de mes collègues et amis, qui a contracté la syphilis dans l'exercice de sa profession, me disait récemment que a depuis dix ans, il ne peut suspendre l'iodure plus de quinze jours à un mois sans voir surgir une récidive d'accidents spécifiques quelconques; pour lui, l'iodure est devenu un véritable pain quotidien^ sans lequel il ne pourrait vivre ». — Enfin, laissez-moi vous citer encore le fait d'une de nos malades actuelles de la salle Henri IV. Cette femme n'a pas cessé depuis douze ans d'être en proie à d'incessantes récidives de manifestations tertiaires que nous avons toujours
NÉCESSITÉ d'un TRAITEMENT TRKS PROLONGÉ
facilement guéries, mais qui se reproduisent avec une opiniâtreté désolante dès que, de guerre lasse, on suspend le traitement.
Que devient en de tels cas et par la force même des choses la durée du traitement, je vous le laisse à penser. Mais de tels cas, à coup sûr, ne sont que des raretés, des exceptions. Laissons-les donc de côté pour l'instant, et parlons seulement des cas usuels, courants, moyens. Quelle est pour ceux-ci, approximativement, la durée moyenne de ce qu'on peut appeler un traitement suffisant?
Cette durée moyenne, vous le préjugez bien, a été très différemment appréciée, et il ne sera pas sans intérêt de rappeler à ce sujet quelques opinions qui ont eu cours dans la science.
Dupuytren, par exemple, voulait qu'après la cicatrisation du chancre on continuât à administrer le mercure autant de temps qu'il en avait fallu pour obtenir la guérison de ce chancre. — D'autres praticiens ont formulé des doses fixes qu'il suffirait d'atteindre pour en avoir fini avec la vérole. Pour Vidal (de Cassis) loo à uo pilules de Dupuytren, pour tel autre 80 à 1 00 cuillerées de liqueur de Van Swieten devaient suffire à éteindre tout principe virulent, toul germe spécifique dans l'organisme. — Esprit plus médical, Chomel tenait moins à la dose ingérée qu'à la durée totale et à la continuité du traitement. Cinq à six mois de médication mer- Gurielle non interrompue, voilà ce qu'il imposait à
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ses malades comme condilioii indispensable deguérison et comme sauvegarde probable pour l'avenir. — M. Ricord, enfin, dans un livre que j'ai eu l'bonneur de rédiger pour lui, a résumé sur ce point le résultat de sa longue pratique dans les termes suivants : (( Six mois de traitement mercuriel, à une dose journalière qui influence les accidents à combattre et qui indique, après qu'ils ont été détruits, que le médicament agit encore par ses effets phy siologiques connus ; puis trois mois d'un traitement ioduré, destiné à prévenir les accidents éloignés de la diathèse; telle est la médication qui donne les cures les plus soutenues, qui réussit dans l'énorme majorité des cas à neutraliser véritablement le virus toxique, je dirais volontiers à guérir la vérole, au moins dans la généralité de ses manifestations»'.
Nous sommes loin aujourd'hui de telles évaluations. Et, en effet, plus on a étudié la syphilis, plus on a reculé les limites chronologiques du traitement jugé nécessaire à sa guérison. C'est là, comme exemple, ce qui m'est arrivé, personnellement. Au début de ma pratique, je procédais par des traitements qui me semblaient bien longs à cette époque et que je juge bien courts, bien insuffisants aujourd'hui. Puis, instruit par l'expérience, je suis arrivé, à mesure que j'avançais dans la carrière, à traiter mes malades bien plus longuement qu'on ne m'avait appris à le faire et que je ne croyais utile de le