TRAITEMENT DE L.V TUBERCULOSE
métier d'employé d'agent de change, aller à la corbeille de la Bourse, et chacun sait combien ce métier est pénible, bref, ne pas interrompre un seul jour son travail qui était son gagne-pain. Pendant ces 480 jours, il prit 9 kilogr. 300 d'huile créosotéc en 510 piqûres qu'il se faisait lui-même, non sans avoir eu plusieurs escharres, qui ne l'empêchaient pas d'ailleurs de venir tous les matins de fort loin à son travail. C'était un homme courageux qui voulait vivre et avait besoin de travailler. Nous l'y avons certainement aidé, mais sans nous illusionner un seul jour sur le cataclysme inévitable, car nous suivions de mois en mois les progrès de sa lésion pulmonaire : son poids augmenta pendant les six premiers mois, son appétit était parfait, mais sa lésion progressait. Un jour, après être resté loutc une semaine sans faire d'injections, parce qu'il se sentait mal disposé, ce malade se lit son injection habituelle de 50 grammes, qu'il supportait d'habitude si vaillamment. Quel ne fut pas l'émoi de son entourage en constatant à la suite de cette injection les symptômes les plus graves de l'intolérance : refroidissement, hypothermie suivie d'une poussée intense de fièvre, oubli de respirer, frissons violents, etc.
L'apparition de ces accidents ne nous étonna en rien ; elle était à prévoir, étant donnée la déchéance progressive du malade et étant donne que depuis 8 jours il se sentait moins bien. Nous lui
avions bien recommandé d'être prudent et de baisser la dose s'il se sentait moins vigoureux; il avait eu le tort de ne pas tenir compte de cet avis et de se faire son injection à la dose habituelle. Il n'y avait donc rien de notre faute, mais à partir de ce moment, les jours du malade étaient comptés. M. Duguet et moi l'engageâmes à suspendre la médication, la maladie suivit son évolution et il succombait 5 mois après l'apparition de cette intolérance qui n'était, bien entendu, pas la cause mais le témoin de sa déchéance.
Observ. 211. - Chez B... la survie persiste depuis 400 jours alors que ce malade devrait être mort depuis longtemps. 11 vit et il touche sa solde se croit en voie de guérison, sa famille partage cet espoir, la créosote lui rend donc des services 11 crache beaucoup moins qu'au début du traitement mange mieux, mais ses poumons continuent à I excaver Chez lui l'amélioration n'est aussi qu'un rompe-lœil 11 reste à se demander comment aurait évolue cette lésion siB...au lieu de commencer le traitement créosoté après 2 ans de maladie, l'avait commencé dès le début de sa bronchite tuberculeuse; peut-être aurait-il été mis en état de résistance suffisante et l'améliora- ^ de son état local aurait-elle été de pair avec
obserVt 212. — Chez M. B. . . même discordance entre l'amélioration de l'état général et l'aggravation de l'état local. Ce malade, atteint 2 ans avant de commencer le traitement, était dans un état fort o-rave quand il nous fut amené, incapable de gagner sa vie. Or, sous l'influence de la créosote, il put reprendre son métier très pénible d'ouvrier confiseur et il le continue, bien que sa lésion progresse et que son poids diminue. Que serait-il arrivé si cet homme, au lieu de vivre dans un soussol surchauffé, avait pu avoir une bonne hygiène en même temps qu'il faisait le traitement! Peutêtre aurait-il pu vivre très longtemps ; nous sommes encore dans le domaine de l'hypothèse.
Obseru. 215. — Mme T. . continue depuis un an et demi que nous l'avons vue pour la première fois un métier assez fatigant, mais la lésion gagne, malgré l'amélioration de l'état général.
Observ. 214. - Chez M. R... il y eut au début une amélioration évidente de l'état général, sans eue la lésion pulmonaire fût enrayée le moins du monde, mais cette observation n'est pas intéressante, étant donné l'incurie du malade, qui ne suivait pas sérieusement le traitement.
Observ. 215. - Chez Ker... il y avait de nombreux bacilles dans les crachats; le traitement fut
très bien toléré (1 kilogr. 560 en 57 piqûres), la toux diminua sensiblement, la fièvre baissa sous l'influence du traitement, puis disparut, le sommeil revint; mais malgré cette amélioration de l'état général, la lésion progressait, le malade qui à l'entrée n'avait que des sous-crépitants aux deux sommets avait à la sortie, c'est-à-dire 42 jours après, des gargouillements aux deux sommets.
Observ. 216. - M. E. G..., auprès duquel nous fumes appelé en octobre 1892 par M. GérinRose a éprouvé une amélioration très notable au bout de 140 jours sous l'influence des piqûres d'huile créo sotée, pratiquées tous les deux jours par M le D' Glorie : la dose de créosote n'avait cependant pas ete très forte parce que M. Gérin Rose n'osait pas conseiller les fortes doses; il avait été intimidé par une légère intolérance accidentelle survenue à la suite d'une piqûre de 50 grammes. On ne donna donc au malade que 1 kilogr. 800 en 70 piqûres
Les phénomènes pulmonaires s'amendèrent de a façon la plus encourageante. On put assister à
*» râles sous-crépitants qui au début occupaient les 2/5 supérieurs du poumon gauche tandis qu'à la fin du traitement il V ait une oreille fine pour entendre quelques râles limites au sommet; l'expectoration qui datait de deux ans disparut presque complètement, le poids augmenta de 10 livres. Bref nous serions en droU
de considérer le résultat obtenu comme très avantageux s'il n'y avait pas eu à enregistrer l'apparition en plein traitement d'une périarthnte de 1 cpanle droite. Déjà à notre première visite le malade accusait une légère douleur à l'épaule. Or, elle ne fit que s'accentuer sous nos yeux, et en mars 1895 on dut faire appel aux lumières de M. Périer qui employa les injections sclérogènes du professeur Lannelongue. Chez ce malade la tuberculose pulmonaire avait donc été enrayée, mais la tuberculose avait envahi d'autres organes en plein traitement créosoté.
Observ 217. — Le réserviste Joui..., âgé de 56 ans, était depuis 4 ans traité dans divers hôpitaux de Paris, allant de l'un à l'autre, y restant plus ou moins de temps, suivant l'accueil qm lui était fait. De là il allait quelquefois en convalescence à l'asile de Vincennes, il. connaissait Railleurs toutes les ressources que la charité publique ou privée met au service des déshérités ; les asiles de la Ville de Paris, les refuges de l'hospitalité de nuit, les hôtels de la rue du Château-des-Rent.ers n'avaient pas de secrets pour lui. Quand .1 n e ait pas à l'hôpital il avait un régime des moins eoofofr
rants attitrés dans lesquels il consomm t 1 es mo ceaux de viande ou de poisson que dans la ou n e il avait pu recueillir aux halles et que le pion-
geur lui laissait charitablement faire cuire au court-bouillon (c'est le liquide qui sert au nettoyage des assiettes) . Mais en somme il vivait de privations. Or, quand il échoua dans notre service, il sortait de l'hôpital Necker : il avait négligé d'avertir l'autorité militaire qu'il ne pouvait pas accomplir sa période de 28 jours et il avait été mis au Cherche-Midi en prévention pour insoumission.
Dès le jour de son arrivée, le médecin du Cherche-Midi nous l'adressa; il était dans un état pitoyable, il était précisément en pleine poussée subaiguë datant de 5 à 6 jours et avait des cavernes aux deux sommets. Jamais cas plus propice ne s'était présenté à nous pour apprécier la valeur de la créosote comme agent reconstituant. Or, les injections prudemment maniées firent tomber la fièvre dès le 10e jour, diminuèrent la toux, l'expectoration et ce malade, qui au début avait de l'in tolérance pour les petites doses, put au 52e jour du traitement prendre jusqu'à 85 grammes d'huile au 1/15. A partir du moment où la tolérance était bien établie, il avait vu ses forces et son appétit renaître rapidement.
Bref, après 110 jours de traitement, pendant lesquels il avait pris 67 piqûres, il était méconnaissable, il se trouvait même tellement bien qu'il nous demanda de nous quitter, préférant la vie libre à l'hospitalité qui lui avait été accordée sur
notre demande par Monsieur le Ministre de la Guerre. Or la lésion avait continué à progresser malgré cette amélioration si remarquable et nous apprîmes un mois après que Joui... avait succombé à l'hôpital Bichat.
Observ. 218. — Chez Mme D... il y eut une trompeuse amélioration de l'état général et les illusions de la famille furent quelque temps partagées par le Dr Chopy de Nemours qui faisait les injections. La vérité est que les forces revinrent, que l'appétit redevint excellent, que l'expectoration diminua, mais, d'une part, la malade augmentait très peu de poids, et la lésion pulmonaire évoluait : aussi ne pouvions-nous pas partager les espérances de la malade et quand un jour nous vîmes survenir de l'intolérance avec la dose qui, les jours précédents, avait été tolérée, nous pûmes annoncer le décès à brève échéance. Cette crise d'in tolérance, par parenthèse, fut la plus solennelle de toutes celles que nous avons notées : la température tomba pendant trois heures à 52° sept heures après l'injection, puis regagna d'un bond 41°. Aussitôt que nous apprîmes cet accident, nous fîmes suspendre le traitement, que la malade voulait s'obstiner à continuer, tant elle avait confiance et tant elle se laissait elle-même tromper par les résultats du début. Selon nos prévisions, la malade mourut peu après cet accident d'intolérance.
Ob&erv. 219. — M. Jac... était malade depuis deux ans à la suite de l'influenza. Il avait une caverne bien limitée à gauche. Le poumon droit était bon , l'état général très défectueux (alcoolisme) . Nous le soumîmes au traitement intensif (4kilog. 220 en 110 piqûres, 1 kilogramme en 20 lavements, 110 grammes de créosote prise par la bouche) et pûmes le suivre pendant 530 jours. Au début, l'amélioration fut des plus remarquables, tant au point de vue local qu'au point de vue général; la caverne était asséchée, il n'y avait plus de râles, plus d'expectoration, le poids augmentait, l'appétit revenait. Vers le sixième mois du traitement, nous commençâmes à ne plus partager l'enthousiasme du malade. Son état général se maintenait, il est vrai, l'état du poumon gauche restait stationnaire, mais le poumon droit était le siège de petits râles sous-crépitants lointains. Tout allait, cependant, aussi bien que possible. Le malade avait cessé depuis deux mois l'usage de la créosote, lorsque faisant un voyage à Paris par les grands froids de décembre 1892, il eut une légère hémoptysie; le lendemain, au lieu d'en tenir compte, il retourna à Paris et eut alors une hémoptysie foudroyante (25 décembre 1892).
Observ. 220. — M. M... avait des bacilles dans les crachats, des sous-crépitants aux deux sommets, un foyer récent au tiers inférieur gauche, lorsqu'il
vint nous consulter en août 1891. M. le docteur Razin, qui voulut bien lui faire des piqûres créosotées, ne put pas se refuser à constater une évidente amélioration de l'état général, très peu après le début du traitement; mais l'état des poumons alla toujours en s'aggravant et bien que le malade ait pris beaucoup de créosote (5 kilogrammes en 110 piqûres, 5 kilogrammes en 40 lavements), alors même qu'il était encore en traitement, il prit une pneumonie en revenant de la chasse et succomba en décembre 1892.
Obseru. 221. — M. V..., qui nous fut adressé par M. le médecin-major Longuet, était malade depuis trois ans, avait des bacilles dans les crachats, des râles sous-crépitants aux deux tiers supérieurs du poumon droit; un bon état général. Il fit un traitement intensif, venant tous les jours, à partir du 7 août 1891, prendre sa piqûre au Val-de-Grâcc avant d'aller au ministère où il était employé. Il prit ainsi 2 kilog. 475 d'huile en 45 piqûres, lorsqu'au 94e jour du traitement, il fut pris d'un pyopneumo-thorax du côté gauche, qui n'était pas malade au début (octobre 1891). C'est donc que la tuberculose pulmonaire avait évolué malgré l'amélioration notable de l'état général. Il eut la bonne fortune de faire les frais de cette redoutable complication après maintes péripéties dont voici le résumé : M. V... se remit peu à peu du formi-
dable assaut subi en octobre et partit pour Amélieles-Bains en février 1892, portant dans sa plèvre gauche au moins 2 litres de liquide. A son retour à Paris (avril 1892), il était très essoufflé, mais avait un état général assez bon, aussi refusa-t-il toute ponction et toute intervention chirurgicale. En janvier 1893, il retourna à Amélie où il séjourna deux mois et demi, pendant lesquels on lui fit 4 ponctions par lesquelles on retira successivement 7 litres de pus sans odeur. Après chaque ponction, l'essoufflement diminuait, l'état général restant excellent. Au retour d'Amélie, M. V... se trouvait si bien qu'il reprit son service, puis, sur le conseil d'un ami éclairé, lui affirmant qu'il ne pouvait pas ainsi porter indéfiniment dans sa plèvre une si grande quantité de pus, il se décida à entrer à l'hôpital du Yal-de-Grâce pour y subir toutes opérations qui seraient jugées nécessaires. C'est alors que MM. les professeurs du Cazal, médecin traitant, Robert et Delorme, réunis en consultation, décidèrent qu'on ouvrirait largement la poitrine, qu'on ferait une résection costale et une incision verticale de la paroi au niveau de la côte réséquée pour constater de visu l'état du poumon. Si le poumon s'était présenté recouvert, comme il arrive si souvent chez les tuberculeux atteints de pleurésie purulente ancienne, d'une coque épaisse, M. Delorme se proposai t d'en faire la décor tication, opération préconisée par lui au dernier congrès de chirurgie. Mais, au
cours de l'opération, il fut constaté que le poumon n'était pas recouvert de fausses membranes, qu'il était souple et susceptible d'expansion; M. Delorme se borna donc à laver à grande eau la cavité pleurale d'une capacité de 2 litres et demi environ. Il en retira ainsi tout le pus, qui n'avait aucune odeur, et l'opération, pratiquée le 29 mai 1893, eutles suites les plus heureuses malgré l'abondance du pus, qui se reforma les jours suivants. Le poumon droit, si malade au début du traitement créosoté (en août 1891), a été assez puissant pour assurer l'hématose pendant les dix-huit mois d'immobilité ou de fonctionnement insignifiant du poumon gauche, appliqué contre la colonne vértébrale par l'énorme épanchement purulent du côté gauche. En octobre 1895, le malade est en bon état : mais sa cavité pleurale sécrète toujours un peu de pus. 11 a repris les piqûres créosotées depuis 2 mois.
Observ. 222. — Chez M. T... il y a eu amélioration de l'état général pendant les 90 premiers jours du traitement, avec augmentation de 5 livres; mais la lésion a continué à évoluer, bien que le malade ait été placé dans d'assez bonnes conditions hygiéniques.
Observ. 225. — Chez Bou... il y eut, à la vérité, des rémissions inespérées dans l'évolution de la maladie pendant les deux ans consécutifs que nous
en suivîmes les phases. Nul doute que le traitement par la créosote ne lui ait fait du bien, surtout pendant les six premiers mois, mais il ne l'a pas empêché de mourir au bout de deux ans. Il est vrai de dire que cet homme était placé dans de très mauvaises conditions hygiéniques.
Observ. '224. — Al... eut, au début, une amélioration véritablement merveilleuse; souffreteux depuis quatre ou cinq mois, il entrait, le 24 octobre 1891, avec une pneumonie gauche, qui semblait être le type classique de la pneumonie franche, mais sur la nature de laquelle nous eûmes cependant des doutes, étant donnés les renseignements fournis par le malade sur son état de santé pendant les quatre mois qui précédaient. Le fait est que cette pneumonie n'était que le début d'une tuberculose que nous vîmes évoluer sous nos yeux. Le traitement fut institué au 16e jour de la maladie, malgré la persistance de la fièvre. Il fut très bien toléré, amena une défervescence rapide. Quinze jours après, le poumon gauche offrait nettement les signes d'une tuberculose limitée au sommet et l'examen des crachats confirma le diagnostic. Nous étions donc en face d'une tuberculose vulgaire assez bien limitée et avec état général très défectueux.
Le traitement, continué pendant 155 jours, nous donna les meilleurs résultats, au point que nous avons pu faire sortir de l'hôpital ce détenu,
dont on ne voulut pas prononcer la réforme, tant étaient insignifiantes les lésions pulmonaires que nous signalions à l'appui de notre proposition de réforme. Mais un mois après, il rentrait à l'hôpital pour une ostéite iliaque, diagnostic confirmé par M. le professeur Delorme, qui proposa au malade l'opération d'un grattage profond.
Cette opération refusée, le malade rentra dans notre service atteint de tuberculose non seulement osseuse, mais pulmonaire double et à partir de ce moment sa. maladie alla s'aggravant et il succomba au bout de quatre mois, sans que nous lui ayons fait refaire le traitement créosoté. L'apparition de latuberculoseosseuse, à la fin du traitement intensif, indique bien que le traitement créosoté a été incapable d'empêcher la généralisation de la maladie : la créosote a été utile à cet homme, mais n'a pas empêché la généralisation. de sa tuberculose.
Observ. 225. — M. le lieutenant Dé... avait une laryngite tuberculeuse et une caverne au sommet droit quand il a commencé le traitement, qui a consisté en 59 injections par lesquelles cet officier a pu prendre 3 kilogrammes d'huile créosotée. L'état général s'améliora de la façon la plus nette, les sueurs nocturnes disparurent, le poids augmenta de il livres en 60 jours et ce résultat n'est pas dû au séjour de l'hôpital, puisque le malade dépérissait de jour en. jour depuis un mois qu'il était
au Val -de-Grâce, avant d'être traité par la créosote. Cependant, à son départ, les lésions du larynx et du poumon étaient les mêmes qu'à l'entrée. Nous n'avions donc obtenu qu'une trompeuse amélioration.
Tout ce que nous venons de dire sur ces trompeuses améliorations n'est certainement pas pour donner une confiance exagérée dans le traitement créosote et les personnes qui ne liraient que ce chapitre seraient en droit d'avoir, à l'égard de la créosote, une opinion bien sévère; nous-même avons eu souvent des moments de découragement, quand nous nous trouvions en face de malades semblables. Mais ce n'est pas tout, et il nous faut épuiser le calice jusqu'à la lie en relatant, avec les mêmes soins, tous les véritables insuccès que les hasards de la pratique, nous ont mis à même d'observer depuis quatre ans.