‹ Traitement de la tuberculose par la creosoteChapitre 22 sur 36 · MALADES TROP AVANCÉS · texte numérisé non relu

MALADES TROP AVANCÉS

Observ. 226. — Chez M. Col... la maladie ne datait que de deux mois, mais elle avait évolué si vite, l'état cachectique était tellement prononcé, qu'il n'y avait vraiment rien à espérer d'un traitement quelconque. Dès la première visite que nous fit ce malade, nous le considérâmes comme perdu. C'était aussi l'opinion de M. le médecin-major Le Bastard qui nous l'avait envoyé. Nous ne fûmes donc point étonné de constater que le traitement n'avait eu aucun résultat utile sur la lésion ; il y avait, d'ailleurs, une intolérance très considérable : chaque fois qu'on dépassait 10 grammes d'huile au 1/15, le malade avait des sueurs, des refroidissements. Nous lui fîmes, cependant, 20 piqûres en 28 jours, parce qu'il prétendait que ces piqûres lui rendaient de la force ; il est de fait que, par une énergie véritablement surhumaine, cet officier put remplir immédiatement à la fin de ce traitement les pénibles fonctions d'examinateur à Saint-Cyr qu'il aurait, dit-il, été incapable d'accomplir avant le traitement. Inutile de dire qu'après cet effort immense, il périclita rapidement et succomba après un mois et demi. Tenant compte de cette amélioration tout à fait passagère de l'état général, sans

toutefois partager l'enthousiasme du malade, nous ne considérons pas le résultat du traitement comme absolument nul et nous l'apprécions par la note 4.

Observ. 227. — Chez M. B..., au contraire, le résultatfut absolument nul. Cet homme était malade depuis deux ans, avait de la cystite, de l'orchite, de la laryngite, de la fièvre, une caverne à gauche. C'est sur la prière de M. Delorme que nous le mimes au traitement, chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, sans avoir d'espoir sérieux. La vérité est qu'il n'éprouva aucuneamélioration, même momentanée.

Observ. 228. — De même chez M. le docteur P.... Ce confrère, malade depuis trois mois, ne se faisait aucune illusion sur la gravité de son état, et les piqûres faites à hautes doses par M. le docteur Gaudin n'amenèrent aucune amélioration ; ce qui nous étonne, c'est qu'il ait pu supporter des doses considérables au début du traitement. Il prit jusqu'à 120 grammes sans avoir d'intolérance très marquée. C'est là une exception à la règle générale, en vertu de laquelle les malades ont une intolérance proportionnée à la gravité de leur état. La maladie suivit donc son évolution fatale; elle continua malgré les excellentes conditions d'hygiène du malade, qui succomba en janvier 1892, c'est-àdire après huit mois d'une maladie qui l'avait surpris dans le courant de la plus brillante santé.

Aurait-il eu des chances de guérison, s'il avait été soigné tout à fait dès le début? C'est probable, si l'on s'en rapporte à quelques observations que nous avons relatées de tuberculoses à forme infectieuse enrayées quand le traitement avait été commencé de bonne heure.

Observ. 229. — De même chez M. Is... la tuberculose suivit une évolution plus galopante encore. Il n'était malade que depuis deux mois, quand nous le vîmes le 25 juillet 1889 avec de la bronchopneumonie double. Sur les instances de la famille et du docteur Wilhelm, nous fîmes 8 petites piqûres, dont la plus forte fut de 10 grammes d'huile au 1/15; il y avait de l'intolérance presque à toutes doses, proportionnelle à la dose; même avec 2 grammes d'huile au 1/15, le malade était légèrement incommodé, avait le goût de créosote dans la bouche. En face d'une intolérance aussi absolue, nous conseillâmes la suspension du traitement et la maladie suivit son cours; la mort survint en septembre 1891, sans avoir eu un instant de rémission.

Observ. 250. — Chez Mlle Casso... l'intolérance survint également sitôt qu'on atteignait 20 grammes. Le docteur Gaudin ne fit que 25 piqûres, sans obtenir le moindre résultat.

Observ. 251. — M. le professeur Bouchard nous

adressa en décembre 1890 une malade, Mme Q..., chez laquelle l'intolérance se manifesta dès la quatrième injection, sitôt qu'on eut atteint 30 grammes. À partir de ce moment, elle alla toujours crescendo, si bien qu'au bout d'un mois, on ne pouvait même pas faire tolérer 10 grammes et la lésion suivit son cours sans la moindre rémission. Il y eut bien, dans les quinze premiers jours, amélioration de l'appétit, mais le résultat est presque insignifiant et les avantages étaient compensés par la douleur qu'occasionnaient les piqûres. Bref, le traitement n'a été d'aucune utilité à cette malade; chose curieuse, elle crachait à peine, bien que ses crachats fourmillassent de bacilles, mais ce résultat n'est pas dû à la créosote, car elle n'avait jamais craché.

Observ. 232. —Le manque absolu d'expectoration a été également observé par nous chez Tho..., pendant les 120 jours que sa maladie a évolué sous nos yeux. Il était entré avec une caverne volumineuse du sommet droit, de l'infiltration de tout le poumon droit, une fièvre ardente et, dès le début, le pronostic nous sembla des plus graves. La créosote poussée très hardiment, puisque à diverses reprises nous avons provoqué de graves accidents d'intolérance (c'était au début de nos éludes sur ce médicament, alors que nous ne connaissions pas irès bien la façon de le manier), n'eut absolument

aucun effet utile et la mort survint un mois après la cessation du traitement, qui avait été continué 2 mois.

Observ. 233. — Rie..., jeune homme de dix-sept ans, qui nous fut présenté par le docteur Groussin, avait été brusquement atteint d'une tuberculose à forme pneumonique.

Deux mois et demi après, il avait des sous-crépitants de haut en bas du poumon droit et une caverne au même sommet. Sa situation était des plus graves. Selon nos prévisions, il ne supporta pas la créosote. C'est chez lui que nous avons observé l'intolérance avec la dose la plus minime du médicament : 4 centigrammes de créosote répartis dans 4 grammes d'huile provoquèrent, au dernier jour de la vie, de notables accidents d'intolérance.

C'est sur la demande du malade que les injections étaient faites. Il prétendait qu'après la suée provoquée à chaque piqûre par la créosote, il allait mieux et pouvait dormir et manger, ce qu'il ne faisait, pas avant le traitement. Quoi qu'il en soit, en cas semblable, nous hésitons aujourd'hui à céder au désir du malade, car il est évident qu'une suée si profuse, suivie de refroidissement, puis de fièvre ardente, ne peut pas être utile, elle ne peut donner qu'un bien-être factice.

Observ. 234. — De même chez Mme Ch... le trai-

tement a échoué parce que la maladie était déprime abord d'une gravité insolite.

Observ. 255. — Même observation pour Ch... ; ce sergent était entré dans un état très grave, avec de la fièvre, de la diarrhée, un abcès de l'avant-bras, des sous-crépitants de haut en bas aux deux côtés, une caverne au sommet droit. Il avait tellement désiré entrer dans notre service que M. Kopff, médecin de la place, l'y envoya pendant le cours d'un congé de convalescence qu'il passait à Paris et nous lui appliquâmes le traitement sans la moindre conviction, à seule fin de ne pas lui ôter tout espoir. Comme nous pûmes en surveiller l'application, nous n'eûmes pas à déplorer de grands phénomènes d'intolérance, nous la côtoyâmes tous les jours pendant les 20 jours que nous lui finies des piqûres avec de l'huile à 1/100; chaque piqûre était suivie de légère moiteur que le malade affirmait lui être profitable. Une seule fois, la sueur dépassa les limites acceptables; cette intolérance accidentelle coïncidait avec une aggravation subite de l'état pulmonaire. Cette observation démontre avec quelle prudence il faut conduire le traitement chez les malades de ce genre, si on ne veut pas s'exposer à aograver encore leur élat. Inutile de dire qu'il succomba. Il avait pris de la créosote, mais à dose insignifiante, jusqu'à la veille de sa mort.

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Observ. 256. — M. Laur... nous fut confié par M. le professeur du Cazal, qui fut le premier à nous dire qu'un échec en cas pareil n'aurait absolument aucune valeur pour l'appréciation de la méthode. Cet homme était en effet in extremis, avec des cavernes énormes aux deux sommets, de l'œdème des pieds. Chose curieuse, il n'avait pas trace de fièvre, c'est sans doute à cela qu'il doit d'avoir toléré la créosote beaucoup mieux que nous ne l'aurions cru capable de le faire : nous pûmes en effet aller progressivement jusqu'à 25 grammes d'huile à 1/15 sans provoquer d'intolérance, mais à 25 grammes, l'intolérance apparut avec hypothermie. Nous nous sommes cru autorisé à continuer la médication jusqu'à la mort du malade, survenue au 21e jour du traitement, parce que toutes les piqûres, sauf celle qui amena de l'intolérance, étaient suivies d'un bien-être relatif, le malade mangeait mieux qu'avant le traitement qui, en somme, ne lui a pas été préjudiciable.

Observ. 257.— Chez Pou... il s'agissait de méningite tuberculeuse qui, d'ailleurs, fut constatée à l'autopsie ; la maladie avait débuté sous nos yeux pendant la convalescence d'oreillons. Vu la gravité du cas, après avoir toutefois essayé le traitement classique de la méningite, nous nous décidâmes à appliquer le traitement intensif. Une première piqûre de 15 grammes d'huile à 1/15 ayant été tolérée et

ayant amené une sédalion de la fièvre, nous fimes le lendemain une piqûre de 60 grammes, mais elle amena de l'hypothermie sans que le malade sortit pour cela de son coma (temp. 34°, 2). Nous nous crûmes dès lors autorisé à faire une troisième piqûre, de 40 grammes; six heures après la fin de cette troisième piqûre, le malade retrouvait connaissance, mais accusait une douleur terrible au creux épigastrique; était-elle due à la créosote? Nous ne le pensons pas, n'ayant jamais rien observé de semblable. Quoi qu'il en soit, nous ne fimes le lendemain qu'une piqûre de 20 grammes qui n'empêcha pas la mort de survenir à son heure, au 15* jour de la maladie. L'autopsie nous permit de constater : 1° que toute l'huile injectée avait été résorbée sans laisser la moindre trace; 2° qu'il y avait au poumon une petite cavernule très limitée, de date certainement ancienne, de laquelle étaient sans aucun doute parties les colonies microbiennes qui avaient provoqué la méningite.

Observ. 258 à 244. — Nous pourrions citer sept autres observations de tuberculoses pulmonaires avancées, toutes déclarées très graves d'emblée, chez lesquelles le traitement a été inutile; mais elles sont toutes calquées sur le même schéma : malades graves, fébricitants, chez lesquels la tolérance a été nulle ou toujours très médiocre, chez lesquels le traitement n'a pas été nuisible, parce

qu'il a pu être conduit avec toute la prudence voulue, mais a été à peu près inutile, puisque la mort est survenue à brève échéance. Toujours c'est sur Ja demande des malades que nous l'avons continué plus ou moins de temps et la seule conclusion à tirer de ces observations ainsi que des onze précédentes, est que dans certains cas, on est forcé de reconnaître que la tuberculose est au-dessus de toutes ressources thérapeutiques, la créosote comme les autres médicaments est appelée alors à échouer, mais la créosote bien maniée ne fait pas de mal aux malades.

Observ. 245. — Chez Dar..., il y avait un foyer de gangrène pulmonaire dans le cours d'une broncho-pneumonie qui datait de 9 jours : la créosote, bien que donnée à petites doses (230 grammes d'huile au 1/15 en 21 piqûres), eut pour effet incontestable de faire tomber la fièvre et de diminuer puis de supprimer l'odeur de gangrène, et certes, ce malade figurerait dans notre toute première catégorie, c'est-à-dire dans la catégorie des malades chez lesquels est survenue une guérison inespérée, si, à un moment donné, sa plèvre ne s'était pas perforée, alors qu'il était entré de plainpied dans la convalescence. Celte perforation de la plèvre suivie de pyo-pneumo-thorax amena la mort au bout de 6 jours, malgré l'empyème que nous pratiquâmes in extremis.

Dans tous les cas ci-dessus indiqués, la maladie était très grave dès le début du traitement et l'impuissance de la thérapeutique n'avait en somme rien d'étonnant; les cas semblables, fussent-ils dix fois plus nombreux, ne sont pas de nature à décourager le chercheur.

Mais ce qui est particulièrement pénible, c'est de rencontrer des malades qu'on aurait pu croire à priori curables, atteints de forme relativement bénignes et chez lesquels le traitement échoue misérablement. Si ces cas se rencontraient souvent, ce serait la condamnation de la méthode : fort, heureusement, ils sont rares, très rares même et nous allons citer ceux que nous avons observés :

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