DEUXIÈME SUBDIVISION
Observ. 246. — Mlle Y... était atteinte d'une péritonite tuberculeuse datant de 4 mois, sans fièvre, sans lésions pulmonaires ; elle était bien soignée, et M. le médecin-major Galmettes qui nous la confia, espérait beaucoup du traitement créosote. Or il échoua entièrement quoiqu'il ait été bien conduit, bien surveillé et bien supporté tout d'abord, c'est-à-dire pendant les 2 premiers mois; puis sur-
vint une intolérance progressive, indice infaillible d'une issue fatale à brève échéance.
Observ. 247. — Chez Mme X..., la lésion évolua sans qu'il y ait eu la moindre amélioration de l'état général. Le traitement en d'autres termes fut absolument inefficace, alors que tout aurait dû permettre d'espérer un résultat favorable. La maladie en effet était de date récente (3 mois); la malade, soignée par son mari médecin, était dans les meilleures conditions possibles ; des faits semblables font le désespoir de la thérapeutique.
Observ. 248. — Même observation chez Mlle II..., atteinte d'une tuberculose à forme torpide, qui, en sa qualité d'arthritique, offrait au bacille un terrain résistant. Eh bien ! chez cette malade la lésion a suivi son cours sans être un instant enrayée. La créosote ne lui a pas fait de mal, parce qu'elle était très habilement maniée par le docteur de Gennes qui voulut bien faire les piqûres, mais elle ne lui a fait aucun bien.
Observ. 249. — Même observation chez M. Tr.... qui avait de la laryngite avec foyer au sommet droit. Ce malade apyrétique atteint seulement depuis 7 mois était dans d'excellentes conditions pour obtenir un bon résultat d'un traitement bien conduit; or, il n'éprouva aucune améliora-
lion bien qu'en 120 jours il ait fait 60 piqûres et pris ainsi 3 kilogrammes d'huile créosotée. Après ces 120 jours, son état s'était aggravé à tous les points de vue et M. Coupard, qui le soignait pour son larynx, partageait nos appréhensions. Nous lui limes alors suspendre le traitement, et la mort survint 2 mois après.
Observ. 250. — Chez M. B..., pharmacien anglais, la lenteur de révolution de la maladie qui datait de 5 mois, la limitation de la lésion faisaient espérer un bon résultat. Or, il n'en fut rien, un traitement bien conduit par le docteur Heilbron à Nice pendant 65 jours se montra tout à fait inefficace; il est vrai de dire que ce malade était placé dans de très mauvaises conditions d'installation.
Observ. 251. — Chez Mme B..., les conditions d'installation étaient au contraire parfaites, la tuberculose était torpide, on aurait dû obtenir un résultat favorable, bien que la lésion fût avancée (volumineuse caverne à gauche, sous-crépitants au sommet droit). Eh bien! il n'en fut rien; la maladie évolua sans arrêt malgré un traitement bien conduit.
Observ. 252, 253, 254. — Voici maintenant trois observations de malades n'ayant au début que de l'induration des sommets et même de la tubercu-
PAR LA CREOSOTE
lose douteuse et chez lesquels le traitement continué assez de temps (02-75-98 jours) et à doses convenables, n'a pas empêché l'évolution de la maladie et n'a amené qu'une très légère amélioration momentanée de l'état général. Ce sont en somme trois échecs absolus.
Citons enfin plusieurs observations de tuberculose chirurgicale, dans lesquelles le traitement n'a eu aucune efficacité appréciable.
Observ. 255. — Chez Qui..., nous avons vu débuter un mal de Pott en septembre 1890, par une douleur dans les reins et l'apparition d'un très petit abcès par congestion de la fosse iliaque droite. Le malade fut mis immédiatement au traitement et sans le moindre résultat; l'abcès augmenta tellement qu'au bout de 65 jours, nous dûmes confier le malade à M. Moty qui ouvrit l'abcès, le gratta, alla en vain à la recherche de la vertèbre malade. Cette opération fut faite aussi complète que possible en présence de M. le docteur Gimbert. Quand Qui... fut guéri de cette opération et qu'il n'eut plus qu'une petite fistule au milieu de la large incision faite dans la région iliaque, nous le remîmes au traitement créosoté pendant 40 jours encore, mais ce fut avec le même insuccès qu'au début. Malgré une tolérance assez bonne, le mal empira progressivement et 4 mois après, le malade succombait; à l'autopsie on trouvait une tuberculose limitée au
corps de la lr0 lombaire et les deux reins distendus par d'énormes calculs uraliques.
Observ. 256. — Mart... entra dans notre service avec un sommet suspect et un état général défectueux en septembre 1891; or en plein traitement créosoté, traitement qui, par parenthèse, était assez mal toléré et a dù être conduit très doucement (2 kilogr. 505 d'huile en 81 piqûres), nous avons vu apparaître une périostite costale, au niveau de la pointe du cœur. Pendant les 155 jours que nous avons gardé ce malade, nous avons vu augmenter l'empâtement, puis survenir une fluctuation profonde et nous nous sommes alors décidé à faire appel au concours du professeur de clinique chirurgicale du Val-de-Grâce. M. Delorme fit tout d'abord la résection de deux cotes, ce qui lui permit de constater qu'il y avait non seulement une poche externe volumineuse, mais un diverti* cule intra-thoracique aussi étendu que la poche extérieure. Il n'hésita pas à exciser la poche extérieure et à curer attentivement le diverticule profond ; mais cette intervention s' étant montrée insuffisante, il se décida un mois après à pratiquer l'opération du volet qu'il méditait depuis longtemps et qui est applicable à tous les cas où le chirurgien a besoin de voir ce qui se passe dans La cavité thoracique; en voici la description sommaire telle que M. Delorme l'a donnée au dernier cou-
grès de chirurgie : « L'opération consiste dans la formation d'un large volet thoracique comprenant à la fois des parties molles et des portions étendues de côtes. 11 permet au chirurgien libre accès dans la cavité correspondante et, une fois l'opération terminée, il est fermé, soudé au reste de la paroi à laquelle il se réunit par première intention; l'opéré guérit de ces sections costales comme il ferait de fractures de côtes multiples. » Chez M..., le volet pratiqué avait 8 centimètres de long sur 12 de large, c'est-à-dire les dimensions de la poche interne relevées à la sonde cannelée, et le volet rabattu, le chirurgien put aisément disséquer au bistouri et avec des ciseaux : d'une part la paroi épaisse d'un centimètre qui répondait à la plèvre pariétale, et d'autre part, la paroi de la poche qui non moins épaisse, inextensible et fongueuse recouvrait le poumon gauche et médiatement le péricarde dans une assez grande étendue. Celte hardie intervention fut couronnée du plus brillant, succès, et quatre mois après, M... sortait guéri et toussait à peine.
Nul doute que dans ce cas le traitement médical n'ait fait piètre ligure à côté de l'audacieuse intervention chirurgicale et du brillant succès obtenu.
Observ. 257. — Alex... était porteur d'une adénite iliaque tellement profonde qu'elle était inopérable. M. Péan n'avait pas osé l'aborder, elle datait
de 2 ans, aussi employâmes-nous sans grand espoir le traitement créosote. Le malade, à vrai dire, augmenta de poids, son état général s'améliora, mais après 74 jours de traitement, l'adénite n'avait pas été modifiée. Ce même malade rentra h l'hôpital trois mois après, atteint d'une broncho-pneumonie droite avec état général des plus graves, fièvre ardente; nous le mimes immédiatement au traitement créosoté, cette fois avec une prudence extrême, et nous eûmes la satisfaction de voir rapidement tomber sa fièvre, mais la lésion pulmonaire se localisa au sommet droit et l'apparition de très nombreux bacilles dans les crachats nous démontra qu'il s'agissait bien de tuberculose. La chirurgie aurait-elle rendu grand service à ce malade en le débarrassant de son adénite? Non, puisqu'il était en même temps tuberculeux pulmonaire. L'impuissance de la créosote à modifier l'adénite dont ce malade était porteur à sa première entrée, tient sans doute à ce que cette adénite était très ancienne. Nous avons eu le même insuccès chez Del. . . , observ. 258. Ce malade avait été opéré 6 mois auparavant par M. Delorme qui, par une incision allant de l'apophyse mastoïde à la clavicule, avait enlevé tout un paquet gan-% glionnaire; malgré cette opération, que M, Delorme croyait radicale, les ganglions reparurent sous la formed'une masse volumineuse indurée, adhérente à la peau et M. Delorme, n'osant plus tenter d'intervention, nous confia le malade. Pendant 158 jours
que nous le gardâmes, il reçut 104 injections, soit 5 kilogr. 765 d'huile créosotée. Malgré ce traitement intensif et prolongé, nous n'avons obtenu qu'une légère amélioration de l'état local, et bien que le malade à son départ affirmât se sentir beaucoup plus fort, bien qu'il ait augmenté de 8 livres, nous considérons le résultat comme médiocre, parce qu'il nous a semblé qu'au départ les sommets étaient suspects. Tout en ayant enrayé la tuberculose locale, nous n'avons donc eu aucune prise sur la tuberculose pulmonaire qui a apparu sous nos yeux en plein traitement.
Observ. 259. — Chez M.. T..., les ganglions étaient aussi de date très ancienne; ils envahissaient toute la région sterno-mastoïdienne et claviculaire et se prolongeaient dans l'aisselle. Nous avons, il est vrai, obtenu chez ce malade une légère amélioration locale après 34 piqûres de 25 grammes en moyenne d'huile créosotée. L'état général s'est quelque peu remonté, le malade a gagné 9 livres en 35 jours, cependant nous considérons comme un échec le cas de M. T...
Observ. 260. — Cro... était en traitement pour épilepsie. Or au huitième mois de son séjour à l'hôpital nous avons vu apparaître une adénilc inguinale. Nous avons immédiatement mis le malade au traitement créosoté, ce qui n'a pas em-
péché l'adénite d'augmenter et de suppurer. Le traitement s'est donc montré à ce point de vue d'une inefficacité absolue. Notons en passant que le malade n'a eu qu'une seule attaque d'épilepsie pendant toute la durée du traitement, alors qu'il en avait de très fréquentes antérieurement malgré l'emploi du bromure : nous ne voulons pas dire par là que la créosote guérit l'épilepsie, nous voulons faire remarquer qu'elle ne la provoque pas.
Observ. 261. — Chez Hu... nous avons également vu, malgré le traitement, une adénite volumineuse du cou arriver à suppuration, mais nous ne sommes pas sûr de la nature de cette adénite qui pourrait bien être consécutive aune angine méconnue.
Observ. 262. — Citons enfin parmi nos échecs le cas de Chap..., atteint de lupus de la face et qui avait été traité pendant 8 années consécutives à St-Louis par tous les moyens imaginables. Cet homme, insoumis de ses 13 jours, entra dans notre service des détenus en mars 1892. Pendant les 57 jours que nous le gardâmes, nous le soumîmes au traitement intensif; en 26 piqûres, il prit 1 kilogr. 649 d'huile créosotée à 1/15. H prit en outre des quantités énormes d'huile de morue créosotée; il fit sur son lupus des applications de pommade créosotée; or, à la fin du traitement il était tout 5 fait dans le même état qu'au début :
l'A R LA CRÉOSOTE
il prétendait aller beaucoup mieux, avoir beaucoup moins de tension dans la région envahie (lèvres et joue gauche), pouvoir plus facilement causer, siffler et c'est, par parenthèse, parce qu'il croyait que le traitement lui était favorable, qu'il l'a continué avec énergie. Mais au point de vue objectif, il n'y avait vraiment qu'une amélioration bien minime; tel fut aussi l'avis de MM. Hallopeau. Besnier, Vidal, Lailler qui avaient eu antérieurement le malade dans leurs services et auxquels nous le présentâmes à la Société de dermatologie.