ARTICLE II
De l'emploi de la créosote dans la tuberculose des séreuses.
En consultant notre tableau récapitulatif on peut •voir que nous avons eu occasion cle traiter par la créosote cinq malades atteints de pleurésie, six atteints cle péritonite, un atteint de méningite, et que les résultats ont varié de 0 à 20. Cette constatation n'intéresse que fort peu le praticien dont le droit strict est de nous poser la question suivante : « Étant donné un méningitique, tel et tel pleurétique, un malade atteint de péritonite, ai-je des chances de lui être utile avec le traitement créosoté? Dans quel cas faut-il y recourir, clans quel cas faut-il l'essayer, clans quel cas faut-il s'en abstenir? » A la question ainsi posée, la réponse n'est pas facile à faire. Essayons cependant de donner satisfaction à celte très légitime requête.
3 1. — Pleurésies tuberculeuses.
Quand la pleurésie survient chez un individu parfaitement sain jusqu'alors, il est bien difficile de dire si elle appartient ou non à la tuberculose; seules, les inoculations du liquide pleural peuvent, après deux ou trois mois, donner une réponse
positive. Et comme nous n'avons jamais eu recours à celle épreuve, nous n'affirmons pas que tous nos pleurétiques traités par la créosote aient été des pleurétiques tuberculeux. Mais si l'on veut bien songer qu'au moins une fois sur deux la pleurésie qui survient dans le cours d'une belle santé est d'origine tuberculeuse; que, d'autre part, tous nos pleurétiques n'étaient pas d'une santé idéale avant d'être pleurétiques, on voudra bien nous accorder que sur cinq pleurétiques traités, il y en avait bien trois chez lesquels le diagnostic de tuberculose pleurale peut être hardiment porté. Quoi qu'il en soit, voici ce que nous avons remarqué : chez deux pleurétiques, nous avons cru devoir donner la créosote dès le lendemain de leur entrée à l'hôpital, alors qu'ils avaient une fièvre ardente. Or, le médicament, même à très petite close, n'a pas été toléré, et le traitement a été suspendu après quelques jours; la pleurésie a alors suivi son évolution ordinaire et un de ces deux malades est devenu tuberculeux pulmonaire six mois après. Dans trois autres cas, nous n'avons commencé le traitement que du quinzième au vingtième jour de la maladie et nous avons toujours eu à nous en louer. Toujours nous avons vu la fièvre tomber vite, l'épanchement disparaître avec une rapidité insolite ; jamais nous n'avons été obligé de faire de ponction et nous ne saunons trop recommander la créosote à cette péri°de de la maladie, elle nous semble faciliter la
résorption du liquide, prévenir la purulence, abréger la convalescence et peut-être met-elle le malade à l'abri des poussées ultérieures de tuberculose sur d'autres organes. Le fait est que nous n'avons vu aucun de nos pleurétiques faire du pus ni avoir pendant l'année qui a suivi la pleurésie, une tuberculose pulmonaire.
Dans deux cas de pleurésies tuberculeuses purulentes, nous avons obtenu un remarquable succès: le premier est celui de Ga... {Observ. 1), à propos duquel nous avons relaté le pronostic désespéré de M. le professeur Grancher ; le deuxième est celui de M. L... (Observ. 2), qui continue à aller bien malgré la persistance d'une fistule indiquant la présence d'un abcès profond de la cavité pleurale. Cet abcès n'existerait pas si le malade avait attendu moins longtemps pour se faire opérer; si nous avions à diriger le traitement d'un tuberculeux atteint de pleurésie purulente, nous ne retarderions pas indéfiniment l'intervention chirurgicale, mais nous la ferions précéder d'un traitement créosoté pour mettre le malade en état de résister à l'opération. C'est dans le même esprit que nous conseillerions le traitement créosoté chez les pleurétiques après l'opération de l'empyème sans qu'il soit nécessaire d'attendre un haut degré de consomption provoqué par la formation incessante du pus. Chez M. L... {Observ. 2), nous avons commence \o traitement pour ainsi dire in extremis, alors que
depuis huit mois ce malade avait une fistule consécutive à l'empyème. Il a eu la bonne fortune d'arriver à guérison presque complète malgré cet état de déchéance inimaginable, mais son état général aurait été certainement plus vite amélioré si la créosote lui avait été donnée, quelques jours après son opération. Inutile de dire que dans tous ces cas de pleurésie purulente le traitement est difficile à manier, étant donné qu'il y a de l'intolérance en rapport avec la gravité de l'état général. Nous avons dit combien chez M. L..., M. le professeur Robert, qui nous avait confié le malade, était effrayé tous les jours, en constatant l'hypothermie provoquée par la créosote; la vérité est que pendant les vingt premières injections nous avons toujours frisé l'intolérance chez ce malade et que, bien souvent, nous avons cru la partie perdue et avons été sur le point de nous désister; ce n'est qu'à partir du quarante-cinquième jour de traitement que le malade a bien toléré une dose de 50 grammes d'huile au 1/15 et à partir de ce moment la tolérance ne se démentit pas, ce qui nous permit d'augmenter progressivement les doses et d'atteindre la close de 150 grammes, soit 10 grammes de créosote pour une seule injection.
En résumé, les pleurétiques nous paraissent devoir faire grand honneur à la méthode.
§ 2. — Péritonites.
Nous en pouvons dire autant des malades atteints - de péritonite. Qu'ils aient ou non de la lièvre, ils tirent presque toujours un excellent parti de la créosote en injections, seulement, s'ils ont de la fièvre, la médication doit être prudemment conduite jusqu'au jour où, sous l'influence même du médicament, la fièvre tombe; à partir de ce moment on peut instituer le traitement ultra-intensif; plus le malade prend de créosote, plus vite disparaît son ascite, plus vite il retrouve ses forces, plus vite il augmente de poids. C'est chez les malades atteints de péritonite que nous avons obtenu les plus remarquables et les plus rapides augmentations de poids. Nous n'avons échoué qu'une fois, et l'échec a été complet, absolu, étant donné que la maladie était bien limitée au péritoine, qu'il n'y avait pas de fièvre et nous nous reprocherons toujours de ne pas avoir abandonné le traitement créosote pour soumettre la malade à l'intervention chirurgicale (Observ. 246).
Le traitement créosoté chez les malades atteints de péritonite peut donc, à notre avis, se poser en rival du traitement chirurgical, il réussit au moins aussi souvent que lui à faire disparaître la péritonite et a empêcher les généralisations ultérieures,
et il a sur lui l'avantage de ne pas soumettre les malades et leur entourage à des émotions terribles; mais qu'on veuille bien remarquer que nous ne sommes pas l'ennemi de la laparotomie, puisque dans le dernier cas cité, nous avons regretté de n'y avoir pas eu recours. Nous pensons même que les interventions rivales peuvent, à un moment donné, se prêter un mutuel concours, à preuve, un malade que nous a envoyé M. le professeur Delorme et dont l'observation ne ligure pas dans ce travail ; chez lui, le traitement médical a très heureusement, complété le traitement chirurgical. C'est un garçon boucher auquel M. Delorme avait largement ouvert le ventre, avait curé et cureté la fosse iliaque droite, avait enlevé de larges lambeaux de péritoine farci de granulations. Deux mois après cette opération, le malade était loin d'être guéri, son poids n'augmentait pas, ses forces ne revenaient pas et, chose plus grave, il commençait à tousser ; il avait une rudesse notable au sommet droit. Soumis au traitement sous-cutané, il reprit en trois semaines des forces, un aspect florissant, un appétit insatiable, son poids augmentait de jour en jour; après deux mois de traitement créosoté, il se trouvait si bien guéri qu'il ne songea plus à se soigner et qu'il reprit son fatigant travail de boucher, qu'il continue encore depuis vingt-deux mois. Nul doute que chez ce malade les deux interventions n'aient été aussi nécessaires l'une que l'autre; sans l'opération
chirurgicale il aurait sans doute eu bien de la peine à se débarrasser des énormes lésions tuberculeuses de son abdomen, mais sans l'intervention médicale il est infiniment probable qu'il aurait continué à péricliter et qu'il serait devenu phtisique.
Si donc nous avions à formuler des conseils au sujet du traitement de la péritonite tuberculeuse, nous dirions : Aussitôt le diagnostic porté, qu'il y ait ou non de la fièvre, qu'il y ait ou non d'autres manifestations viscérales de la tuberculose, instituer le traitement créosoté en donnant au malade, soit par voie sous-cutanée, soit par voie intestinale, soit simultanément par l'une ou l'autre voie, autant de créosote qu'il pourra en supporter. Si le traitement médical se montre impuissant, ce dont on sera averti : 1° par l'extension des lésions et 2° par l'intolérance de plus en plus marquée à l'égard de la créosote (critérium inestimable), recourir à la laparotomie et quelques jours après, une fois le choc opératoire dissipé, reprendre le traitement créosoté à la dose tolérée.
§ 3. — Méningite tuberculeuse.
Nous n'avons eu qu'une fois l'occasion d'employer la créosote dans la méningite tuberculeuse et nous avons eu un échec complet (Observ. 257). Les conditions de réussite étaient cependant aussi
bonnes que possible. Le malade, en effet, a fait sa méningite sous nos yeux, pendant la convalescence d'oreillons, maladie pour laquelle il était en traitement dans nos salles; nous avons posé devant nos stagiaires le diagnostic dès le premier jour, voire même dès les premières heures, nous avons institué le traitement créosoté intensif dès le troisième jour et nous l'avons continué jusqu'à la veille de la mort; or, nous n'avons réussi qu'à provoquer une hypothermie extraordinaire. Peut-être avons-nous perdu un temps précieux à employer, pendant les trois premiers jours, le traitement classique de la méningite. Peut-être la créosote, administrée dès les premières heures, aurait-elle pu enrayer la terrible maladie. Ce ne sont là que des hypothèses gratuites. Le fait est que nous avons eu un insuccès complet et que nous serions bien embarrassé de donner un conseil relativement au traitement de la méningite par la créosote. Nous avons eu depuis dans nos salles quatre malades atteints de méningites tuberculeuses, et nous avouons ne pas avoir osé employer le traitement. 11 risquerait de produire des effets trop tardifs; l'urgence du péril nécessite, à notre avis, une intervention plus rapide et plus radicale. Il nous semble logique tout d'abord de desserrer le cerveau par le trépan ou la craniotomie, pour lutter contre la compression cé- « rébrale et bulbaire qui nous parait être la cause de la' mort si rapide dans la méningite tuberculeuse.
Nous avons observé, chez des créosolés, trois autres cas de méningite, tous trois terminés par une guérison, mais nous n'osons pas rapporter à la créosote l'honneur de ces résultats; voici d'ailleurs le détail de ces trois observations : L'un de ces malades était en traitement pour adénites tuberculeuses, il supportait admirablement les injections; ses adénites diminuaient, son poids augmentait, lorsque, au 55° jour du traitement, il fut pris d'accidents cérébraux extraordinaires, avec fièvre ardente, et notre première idée fut d'attribuer à la créosote ces accidents, qui avaient débuté presque immédiatement après une forte piqûre. Grand donc fut notre émoi, et il fallut toute l'autorité de MM. Millard et Rochefort, qu'un gracieux hasard amena dans nos salles, pour lever nos scrupules. Ces messieurs virent le malade 6 jours après le début des accidents cérébraux, et après enquête méticuleuse ils nous affirmèrent qu'il s'agissait de tuberculose méningée et non d'accidents toxiques provoqués par la créosote. Le lecteur va d'ailleurs pouvoir juger par lui-même : Le 22 juillet 1891, N... était très bien portant le matin; de sept heures et demie à dix heures vingt on lui fit dans la cuisse droite une piqûre de 65 grammes d'huile au 1/15 ; pas le moindre phénomène pendant la première heure; à dix heures moins un quart, il accuse un trouble de la vue, puis à dix heures, cécité complète, et M. le stagiaire
de garde, qui fut appelé, nota la dilatation des pupilles. Le malade mangea à dix heures vingt, ayant toute sa raison, mais sans voir clair, puis il s'est levé en titubant pour aller se laver la figure, et est revenu se coucher tout seul. Il n'avait pas de lièvre en ce moment ni d'hypothermie ; température. 57 degrés. À onze heures, il disait : « Je suis fou ». Quand on lui adressait la parole, il se plaignait de douleurs de ventre; puis vers midi, délire : le malade geignait et disait des paroles incohérentes : « Empêchez-le, dépêchez-vous ». À une heure, il essaya de se lever et fit deux pas en titubant, délirant toujours. Température, 58 degrés. Tout l'après-midi, subdélirium, agitation; il paraissait avoir de l'hyperesthésie. Il fallait plusieurs hommes pour le maintenir. A cinq heures, M. le docteur Ramally lui fit une piqûre de caféine. Le pouls était à ce moment faible à 120, régulier; 80 respirations à la minute. Pas de vomissements, pupilles toujours dilatées. De huit heures à dix heures, transpiration profuse, poussée d'urticaire sur le front; 125 pulsations. Toule la nuit il fut tranquille, dans la torpeur, mais sans paralysie. A uriné sous lui à dix heures du soir, et a trois heures du matin sans avoir sa connaissance, avec pupilles dilatées. A eu du hoquet toutes les vingt minutes, suivi d'un peu d'écume buccale. A onze heures, fièvre, 59°, 5.
Le 25, à six heures du matin, température 58 degrés. A huit heures, nous trouvons le malade sans
connaissance, pupilles très dilatées. N'a pas de paralysie, remue bien les bras, porte la main à sa tête, n'a plus d'hyperesthésie. Pouls 148, régulier, assez fort, et respirations régulières : 52 par minute; température, 58 degrés. A par instants du hoquet, ne tousse pas, n'a pas de diarrhée. Vésicatoire sur la nuque. Calomel à doses fractionnées. Le 23, à quatre heures du soir, le malade est endormi et n'a pas de paralysie, car il se défend quand on le pince légèrement, urine sous lui. Pupilles toujours dilatées, surtout la gauche très large (1 centimètre de diamètre). Respiration régulière à 48 par minute. Le pouls, 132, avec faux pas de temps à autre. Ventre non rétracté.
Le 24, à huit heures du matin, le malade est toujours sans connaissance, bien qu'il ait les yeux ouverts. Pupilles très dilatées, surtout à gauche. Léger strabisme convergent. Pouls: 110; régulier sans faux pas. Respiration régulière à 50. A vomi une fois dans la nuit. A eu une selle et deux ou trois mictions involontaires. Continuation du calomel. Un bain progressivement refroidi et irrigations froides sur la tête.
Le 24, à quatre heures du soir, N. est encore agité, porte à tout instant la main à la tête pour enlever l'appareil à irrigation. Pupilles toujours dilatées avec cécité complète; ne ferme pas les paupières quand on approche brusquement le doigt de ses yeux. Même état jusqu'à trois heures du matin.
A cette heure, a recouvré vaguement connaissance et la vue est revenue, n'a plus uriné sous lui. Bon sommeil.
Le 25, le malade a répondu, à six heures du matin, aux questions; il cesse de s'agiter et dort bien. A pris son chocolat. Pouls : 76, sans irrégularité. Le malade me reconnaît et dit ne souffrir aucunement. Il a toujours les pupilles dilatées, peu sensibles à la lumière. Continuation des irrigations et du calomel ; chlorate de potasse pour arrêter la stomatite naissante.
Le 26, la journée a été bonne; dans la soirée, la raison semble encore s'égarer. A huit heures, il ne répond plus que par un grognement; le hoquet reparaît de temps à autre. À neuf heures et demie, il s'endort d'un sommeil agité. 11 se réveille à trois heures trois quarts. A son réveil, il a une selle. Aussitôt recouché, il se rendort d'un sommeil agité.
Le 27 au matin, température au-dessous de la normale (54 degrés); cependant la journée a été assez bonne, le malade cherchait toujours à se lever. La pupille gauche est seule dilatée. Vers neuf heures du soir, il s'endort d'un sommeil calme jusqu'au 28 vers cinq heures du matin. 11 a eu dans la journée quatre selles.
Le 28, à son réveil, il se plaint que ses yeux le piquent. Il se plaint, en outre, de maux de têtç légers; à six heures et demie a eu une selle. Très
bonne journée, bon appétit. Pupille droite normale, mais pupille gauche toujours dilatée.
Le 29, mêmes observations relativement aux pupilles. Mais, à vrai dire, l'observation relative à la pupille gauche n'a aucune valeur, puisque le malade est atteint depuis 8 mois d'à mblyopie consécutive à un accident, « contusion de la région orbitaire par une brique lancée vigoureusement ».
Jusqu'au 13 août, suspension du traitement créosote; retour progressif des forces et du poids. Avant la méningite, il pesait 127; après la méningite 119, et à la reprise du traitement créosoté, 124.
Le traitement ne fut plus traversé par aucun incident; il prit fin le 7 septembre 1891.
A ce moment, le malade pesait 131 .
La guérison de ce malade, le désir qu'il manifesta de reprendre la créosote dès qu'il fut remis de cette grave complication, la manière parfaite dont il la supporta à nouveau, ne tardèrent pas à faire cesser toutes nos appréhensions et nous nous dimes qu'en somme notre malade avait eu une méningite dans le cours même du traitement créosoté, méningite dont il n'aurait peut-être même pas fait les frais, s'il n'avait pas été sous l'influence de la créosote qu'il prenait depuis longtemps.
Nous étions donc dans une quiétude parfait.', lorsque, huit mois après, des accidents fort analogues tout aussi graves se représentèrent chez un autre malade également en traitement. Il était
atteint de tuberculose testiculaire, et nous nous félicitions de lui avoir évité une castration qui, au début, semblait devoir s'imposer, lorsque, le 5 mars 1892, c'est-à-dire 66 jours après le début du traitement, alors qu'il avait déjà absorbé et admirablement supporté 2 kilogrammes d'huile créosotée au 1/15, il fut pris des accidents dont le détail va suivre.
Piqûre de 60 grammes, le 4 mars au matin, bien tolérée. Dans la nuit du 4, violente névralgie dentaire s'irradiant dans la région orbitaire.
Le 5 au matin, pas de piqûre, à cause de la mauvaise nuit passée.
Le 5 à midi, apparition d'une sensation de refroidissement permanente qui dura jusqu'à cinq heures. De deux heures à cinq heures, brouillard devant les deux yeux sans migraine ophtalmique.
De quatre à cinq heures, fourmillements dans les mains, avant-bras, pieds et jambes, perte d'appétit; fièvre, 58°, 4; pas de sueur.
A cinq heures, il fut pris subitement d'angoisse extrême, ayant à peine le temps de demander à boire, sans perte complète de connaissance, et il adresse les adieux suprêmes à un de ses camarades; il avait les yeux convulsés en haut, sans strabisme. Cet état persista cinq minutes (sans écume buccale), puis survint de la contraclure dans les deux mains et dans les deux jambes, respectant la face comme si un courant électrique violent par-
courait les extrémités. Cette contracture était douloureuse ; le malade priait ses camarades de l'asseoir et de lui étendre les mains, mais quand on cherchait à les étendre, il souffrait encore plus. A cinq heures et demie, M. Yerse, médecin de garde, voit le malade. On venait de lui mettre quatre ventouses qui saignaient abondamment, bien qu'elles n'eussent pas été scarifiées. Ce fait frappe M. Verse, qui trouva le malade assis sur son lit, soutenu par des camarades. Il râlait, suffoquait. « L'air me manque, disait-il, je suis perdu. » En effet, on pouvait voir que sa cage thoracique était immobile, malgré les efforts de tirage qu'il faisait.
Par moments, cependant, il parvenait à faire une grande inspiration et aussitôt il ressentait un soulagement. 11 était pâle, mais jamais cyanosé, même quand un intervalle de trente et même soixante secondes séparait deux respirations consécutives, ce qui arriva deux fois. Il avait, en somme, l'aspect d'un homme atteint d'angor-pectoris; il attirait surtout l'attention sur les souffrances que lui occasionnaient ses bras, qu'il croyait paralysés; or, ce n'était pas de la paralysie, mais bien de la contracture. Les doigts étaient fléchis dans la paume de la main, les avant-bras étaient en extension, et tous les muscles étaient durs au toucher. Les cuisses et les jambes étaient étendues et raides.
A cinq heures quarante, la contracture abandonne les membres gauches; elle persiste au côté
PAR LA CUÉOSOTE
droit du corps pendant trois autres minutes, pendant lesquelles il y avait de l'hémi-anesthésie droite, la langue n'était pas déviée. Les yeux, par moments, étaient convulsés en haut sans perte de connaissance, les pupilles étaient normales des deux côtés, elles réagissaient à la lumière. Le pouls battait régulièrement à 110. Le malade était moins anxieux; il reconnaît ceux qui l'entourent. A six heures, nous le vîmes; il répond à nos questions, lentement, par monosyllabes, à cause de son oppression. Il éprouvait une céphalée intense. A six heures et demie, un bien-être sensible revint en quelques instants; la respiration était un peu embarrassée, pas d'expectoration. A huit heures, le malade suait abondamment, mais était parfaitement calme. Les fourmillements disparurent vers huit heures et demie. Une sensation de refroidissement persistait aux jambes avec douleurs des genoux et des chevilles, bien que la température fût encore de 38°, 5 à neuf heures. La sueur disparut à cette heure, la céphalée empêcha le sommeil de neuf heures à une heure du matin, puis un sommeil réparateur survint jusqu'au matin.
Le 6 au matin, urine rougeâtre, sensation de fatigue générale. Rien aux poumons ni au cœur.
Dans la journée, pas d'appétit, douleur dans la moitié droite de la tête et dans la région orbi taire droite, mais sans trouble de la vue. Selle spontanée.
Nuit du 6 au 7 excellente.
Le 7 au matin, persistance de douleurs diffuses dans la tête, sans localisation spéciale, sans névralgie dentaire, sans nausées; cessation de la prostration, retour de l'appétit. Le 7, dans la journée, assez bon état, appétit, douleurs dans toute la tête, quelques battements de cœur, bonne nuit.
Le 8, localisation de la douleur à la partie supérieure de la tète. Persistance de quelques oppressions survenant tout d'un coup et durant vingt minutes. Rien au cœur.
Le 9 tout va bien.
Le 10 reprise du traitement créosoté sur la demande du malade.
Ou'était-ce que cetle singulière maladie? INos perplexités avaient reparu avec une cruelle intensité • le docteur Chantemesse auquel nous eûmes occasion de soumettre le fait et dont la compétence en matière de méningite tuberculeuse chez l'adulte est bien connue de tout le inonde, nous affirma que chez l'adulte la méningite tuberculeuse revêlait les formes les plus extraordinaires, et que dans sa thèse si riche de faits il était loin d'avoir tout dit sur les formes cliniques de la méningite tuberculeuse chez l'adulte ; que le diagnostic de méningite tuberculeuse devait être porté chez notre malade, et que la créosote n'était pour rien dans l'apparition de ces singuliers symptômes. D'ailleurs notre malade n'avait pas pris de créosote le jour même des accidents.
Comme il guérit, ainsi que l'avait fait le précédent, sans avoir gardé la moindre trace des accidents terribles qu'il venait de traverser, notre esprit fut de nouveau rasséréné. Sept mois après nous eûmes une autre alerte avec le détenu Ch. qui avait suivi un traitement intensif pour tuberculose au premier degré et qui, par parenthèse, s'en trouvait admirablement si l'on en juge par l'augmentation de son poids, de ses forces, de son appétit, par la disparition de certains signes stéthoscopiques suspects qui avaient motivé le traitement. Cet homme, disonsnous, 57 jours après sa dernière piqûre, dans le cours d'une santé presque parfaite, fut pris d'accidents méningés analogues dont voici le détail relevé heure par heure : Le malade se plaignait depuis quelque temps de vagues douleurs à la tête, lorsque le 12 octobre 1892, après avoir bien déjeuné, il se remit à son travail de copiste, mais à peine avait-il commencé qu'il fut pris subitement à 11 heures 1/4 d'étourdissements, il demeura quelques secondes les yeux fixés au plafond, sans connaissance, puis sa tête tomba en avant et il fut pris de convulsions atteignant principalement le côté droit. Le médecin de garde mandé aussitôt lui fit respirer de l'éther et de l'ammoniaque, sans amener le retour de la connaissance. De midi à 5 heures il eut de nombreuses convulsions : pendant une demi-minute le visage grimaçait, la respiration était stertoreuse et delà bave sanguinolente s'écoulait de la bouche, le
malade urinait involontairement, sespupilles étaient dilatées, insensibles. On appliqua des sinapismes aux jambes : le malade sembla alors reprendre connaissance, mais cela ne dura qu'un instant, les crises revinrent pins violentes et plus fréquentes de 10 en 10 minutes; sa température était à 5 heures 40°,3, les convulsions étaient toujours plus prononcées du côté droit.
A 5 heures, M. le professeur Kelsch vint voir le malade et ordonna l'application d'un large vésicatoire à la nuque, ce qui fut fait aussitôt; la situation cependant empirait.
Le malade respirait avec plus de difficulté et des mucosités qu'il ne pouvait expulser obstruaient l'arrière-gorge, on était obligé d'écarter les dents à l'aide d'un manche de cuiller, et avec un tampon d'ouate hydrophile monté sur une pince à pansement on allait chercher ces mucosités jusque dans l'arrière-gorge.
La nuit du 12 au 13 fut très mauvaise, les convulsions revenant toutes les 20 ou 30 minutes, le malade laissant échapper son urine et ses excréments. Cependant vers 4 heures du matin (15 octobre) la situation s'améliora, la respiration devint un peu plus facile, lestertor disparut et à 8 heures la température était descendue à 59. Le côté droit était contracturé, la perte de connaissance absolue. Les pupilles étaient contractées et quelques minutes après elles étaient dilatées. Nous ordonnâmes
un bain à 57° qui fut refroidi progressivement jusqu'à 20° et qui fit baisser la température, au bout d'une heure d'immersion, à 58°, 7.
Pendant qu'il était dans le bain, nous lui fimes donner deux lavements qu'il garda et nous lui fîmes raser la têle et appliquer sur toute l'étendue du cuir chevelu un immense vésicatoire : potion avec 20 centigrammes de calomel à prendre par cuillerée d'heure en heure. Un moment de calme succéda au bain et dura jusqu'à midi, mais à midi la température remonta à 59°, 6. En même temps le stertor et les convulsions reparaissent; elles avaient ceci de particulier, qu'elles atteignaient seulement le côté droit du corps, principalement le grand pectoral et le triceps fémoral; le côté gauche ne remuait que par les mouvements qui lui étaient communiqués. Un bain identique à celui du matin fut alors donné, la température tomba à 38°, 5 : dans la soirée, les convulsions s'espacèrent, le malade laissait cependant encore aller sous lui ; on parvint à lui faire prendre un peu de lait dans l'aprèsmidi : à 8 heures du soir, il fit signe qu'il désirait boire, c'était la première fois qu'il donnait signe de connaissance depuis le commencement de cette attaque. De 1 heure de l'après-midi le 13 jusqu'au 14 à 7 heures du matin il prit environ 1 litre de lait et toute sa potion au calomel. Les convulsions étaient moins fréquentes, il n'en eut que trois dans la nuit du 13 au 14.
Le 14 au matin, le malade avait un peu recouvré connaissance, il tendait la main gauche à ses camarades alors que le membre droit était entièrement paralysé; il souriait et faisait signe qu'il comprenait ce qu'on lui disait; mais il ne pouvait pas prononcer une parole ni même émettre le moindre son; sa température étant alors de 38°, 1, on lui lit une irrigation d'eau tiède clans la bouche et le nez et l'on mit un nouveau vésicatoire à la partie gauche du crâne, nous prescrivîmes en outre 20 centigrammes de calomel à l'intérieur et le pansement avec 50 grammes de vaseline iodoformée à 4 pour 100. La journée du 14 fut tranquille, le malade but un litre de lait, mais vers 2 heures eut un léger vomissement. A 3 heures lotion sur tout le corps avec de l'eau tiède additionnée d'alcool camphré, nouvelle irrigation de la bouche ; température 37°,1. Le reste de la journée du 14 a été aussi bon que possible ; le. malade a sommeillé pendant 2 heures, les convulsions n'ont pas reparu, mais le côté droit est toujours paralysé, le côté gauche est sain et le malade s'aide de ses membres gauches lorsqu'on le change ou qu'on le retourne dans son lit, il n'a pas non plus repris l'usage de la parole. (Anoterl'apparitiond'une kératite gauche sans inégalité pupillairc.) La nuit du 14 au 15 a été calme, mais sans sommeil; la température n'a pas
dépassé 58°,4.
Le 15 au matin Ch. allait mieux; il pouvait faire
exécuter quelques mouvements aux membres droits, il a pris du café au lait et un litre de lait dans la matinée; potion aveciodure de potassium 4 grammes, pansement des vésicatoires à la vaseline iodoformée 4 pour 100 (50 grammes). À 2 heures, bain à 57° qu'on a refroidi jusqu'à 53°, ce qui a fait baisser la température de 38,5 à 38, \ , il y est resté une demiheure et pendant qu'il était dans le bain on lui a donné un lavement et on a fait une irrigation de la bouche, il a pu se gargariser en se servant de la main gauche ; la connaissance est entièrement revenue, mais l'usage de la parole n'a pas reparu, Ch. ne prononce que des monosyllabes, oui, oh, oh, etc.
Dans la journée du 15 la température n'a pas dépassé 38°, 7, le malade prend volontiers le lait, le café et surtout le banyuls, il fait connaître ses besoins par signes et n'urine plus sous lui. Il est constipé, le vésicatoire n'a pas paru donner de cystite.
Nuit du 15 au 16 bonne; le malade a dormi une partie de la nuit, le 16 au matin son œil va bien, la connaissance est entièrement revenue ; mais il ne parle pas encore, à cause de la perte de la mémoire des mots; la langue porte des traces de morsures profondes, elle est légèrement saburrale, pas de stomatite, malgré le calomel pris les jours précédents. Le malade n'a pas été à la selle depuis 48 heures, il tousse et crache un peu. Traitement : iodure de potassium 4 grammes, pansement du
vésicatoire à la vaseline iodolbrmée, lotion lïoide à 5 heures de l'après-midi : température maximum du 16, 57°, 7; à 4 heures du soir le malade a pu articuler quelques mots, le soir il paraissait un peu fatigué.
Nuit du 16 au 17 insomnie sans trace de délire. Le 17 au matin, même état que le 16, pupilles normales, réponses lentes à cause de l'amnésie verbale. La journée a été bonne, le malade prend bien les aliments liquides; iodure de potassium 4 grammes, 2 lotions froides, pansement du vésicatoire avec la pommade mercurielle (4 grammes); une partie delà langue, de la grosseur d'une noisette, qui a été mordue, se sphacèle, ce qui ajoute à la difficulté de la parole. Le malade tousse et crache un peu de sang, température maximum à 5 heures du soir 58°.
Le 18 au matin, le malade avait bien dormi, mais il ne peut parler à cause de sa plaie à la langue, profonde, anfractueuse. La journée a été moins bonne que la précédente, le malade ne parle pas, se plaint de maux de tête; il n'a pas été à la selle, lavement laxatif, potion d'iodure de potassium
4 grammes, pansement du vésicatoire avec onguent mercuiïel (4 gr.), 2 lotions froides. Température à
5 heures du soir 38°, 5, h minuit 58°,7.
Le 19 au matin le malade a dormi une partie de la nuit, température 57°,9, la partie sphacélée de la langue est tombée, la plaie est de bel aspect, langue légèrement saburrale; la journée s'est bien
PAR LA CUKOSOTE
passée, nous notons à la contre-visite un foyer de pneumonie au tiers inférieur du poumon gauche en arrière (vésicatoire 6 + 6), pansement des vésicatoires de la tête avec onguent mercuriel, le malade ressent des démangeaisons à la tête et veut se gratter.
Le 20 au matin, la nuit a été bonne, bon sommeil, température 57°.
Le 21, reprise du traitement créosote, 5 grammes d'huile au 1/100 ont été bien tolérés.
Le 22, 10 grammes d'huile au 1/100 ont provoqué une poussée fébrile. Trois autres piqûres faites pendant les jours suivants ont également été mal tolérées, bien que la créosote fût donnée à dose très minime.
Le foyer de la base gauche ne tarde pas à disparaître, les forces reviennent progressivement; le poids, qui était de 128 avant la méningite, était tombé à 120 après la méningite, puis il remonte progressivement et au départ, c'est-à-dire 5 mois après, il avait regagné 156. Le malade était d'ailleurs dans l'état le plus satisfaisant et il continue à aller bien onze mois après son départ de l'hôpital.
La dernière piqûre qu'il avait eue avant sa méningite avait été faite le 5 septembre et la méningite n'avait débuté que le 12 octobre.
Qu'étaient-ce donc en définitive que ces accidents, était-ce bien de la méningite? Telle avait été l'opinion formelle de M. Kelsch, qui avait bien voulu aller voir notre malade, tout à fait au début, avant
l'heure habituelle de notre contre-visite. En tout cas il nous semble difficile d'admettre que ce soient des accidents dus à la créosote puisque le malade n'en prenait plus depuis 57 jours, puisqu'il n'avait sous la peau aucun kyste huileux, ce n'était pas une embolie, une hémorragie cérébrale, ni une attaque urémique, ni une attaque de mal épileptique. Force donc est en bonne logique de se rattacher à l'idée de méningite tuberculeuse.
Nous avons donc vu évoluer sous nos yeux avec guérison complète et rapide une méningite tuberculeuse chez un malade qui avait été saturé decréosote et avait cessé le traitement 57 jours avant l'apparition de la méningite; loin d'incriminer la créosote, n'est-on pas en droit de penser que c'est parce que le malade a pris de la créosote, qu'il a pu faire les frais de sa maladie? C'est à cette dernière interprétation que nous nous arrêtons, elle satisfait notre conscience, mais trop de doutesrégnent encore dans notre esprit, pour que nous, osions recommander la créosote dans le traitement de la méningite déclarée.
L'apparition de phénomènes méningés dans le cours du traitement créosoté ne doit donc pas être attribuée à la créosote ; tout ce qu'on peut dire» c'est que la créosote n'empêche pas la méningite d'apparaître, de même qu'elle n'empêche pas toujours les poussées pneumoniques ou l'extension de la tuberculose; si elle avait le pouvoir d'empê-
cher à coup sûr l'apparition des accidents tuberculeux, ce serait le plus merveilleux des spécifiques; or, nous dirons plus loin que telle n'est pas notre opinion à son sujet. Dans nos deux premiers cas de phénomènes méningés survenus dans le cours du traitement, il y a donc eu simple coïncidence et dans les trois cas la créosote ne peut pas être un instant soupçonnée.
ARTICLE III Tuberculoses ganglionnaires.
C'est incontestablement chez les tuberculeux ganglionnaires que le traitement a le plus d'efficacité puisque sur les 24 ganglionnaires que le hasard de la clinique nous a permis d'observer et de suivre, nous avons obtenu 3 fois des résultats inespérés, 15 fois des résultats fort encourageants et 6 fois seulement des résultats médiocres ou nuls. Tous ces ganglionnaires étaient bien tuberculeux. Nous nous sommes mis, dans la mesure du possible, à l'abri des erreurs de diagnostic : 1° en faisant appel pour contrôler nos diagnostics à la compétence de chirurgiens distingués : MM. les professeurs Robert, 'Delorme et M. le professeur agrégé Moty, du Val-de-Grace, nous ont toujours aidé de leurs lumières dans les cas difficiles; 2° en ne traitant les malades que longtemps après l'appa-
rition de leurs ganglions. Nous croyons donc n'avoir jamais pris pour adénites tuberculeuses des adénites simplement inflammatoires et n'avoir jamais guéri de malades qui auraient guéri en quelques jours sans traitement; 3° en mettant de côté les rares observations où nous nous sommes aperçus tardivement qu'il y avait erreur de diagnostic, telle celle d'une jeune fille atteinte d'une énorme tumeur du cou et de ganglions volumineux dans l'aisselle, que nous avons soignée 5 mois par la créosote, sans succès appréciables d'ailleurs, et qui ensuite, présentée à M. Moty, fut déclarée atteinte de lymphadénome et traitée avec le môme insuccès par les injections de naphtol camphré et par l'arsenic à hautes doses.
Parmi nos tuberculeux ganglionnaires, les uns étaient déclarés opérables, la plupart ne l'étaient pas.
Aux premiers, nous avons évité l'opération dans la plupart des cas ; aux seconds, nous avons rendu le plus signalé service dans les cas de réussite, et nous n'avons jamais nui dans les cas d'insuccès.
Le tableau suivant résume ces résultats.
Analysons-les rapidement :
Les malades déclarés opérables qui ont été guéris sans opération doivent à 'la créosote une certaine reconnaissance, car l'opération, si habilement qu'elle soit pratiquée, n'est pas sans faire courir certains risques, les chirurgiens les plus habiles ne sachant pas à l'avance si le ganglion est ou non
pédiculisé, s'il a des adhérences avec les veines profondes.
D'ailleurs l'opération, si hardie qu'elle puisse
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