‹ Traitement de la tuberculose par la creosoteChapitre 31 sur 36 · COMMENT AGIT L'HUILE CRÉOSOTÉE · texte numérisé non relu

COMMENT AGIT L'HUILE CRÉOSOTÉE

On sait que les tuberculeux sont très enthousiastes de toute médication nouvelle et que tous les remèdes prônés ont eu leur heure de succès; que de tout temps les tendances optimistes de ces malades ont été exploitées et que, chose curieuse, les malades traités par les moyens les plus divers traduisent par des expressions presque stéréotypées le bien-être qu'ils croient éprouver et qu'ils éprouvent en effet : augmentation de l'appétit et des forces, diminution de la fièvre, de la toux et de l'expectoration. Ce sont précisément les mêmes formules qu'emploient nos malades quand ils chantent les louanges de la créosote à hautes doses, surtout données en injections :

La suggestion jouerait-elle donc un rôle dans les résultats thérapeutiques obtenus? C'est possible, car la suggestion gouverne le monde ; mais la suggestion seule est incapable d'expliquer la longue durée des modifications opérées, modifications qui s'accentuent encore quelque temps après la cessation du traitement.

Serait-ce par l'huile, qui sert de véhicule, qu'agirait le médicament? Nul doute que l'huile de foie de morue, qui sert de véhicule à la créosote donnée par voie gastrique, que l'huile d'amandes douces, le jaune d'œuf et le lait, que nous employons dans les lavements créosotés, n'interviennent comme aliment de premier ordre. Quant à l'huile injectée sous la peau, elle joue aussi un rôle indiscutable; nous avons pu nourrir, pendant un certain temps, par des lavements de peptone et des injections sous-cutanées d'huile pure un malade atteint d'ulcère de l'estomac et qui ne pouvait rien digérer.

Il y aurait même toute une étude à faire, ainsi que nous l'indiquait le professeur Marey, pour apprécier exactement la valeur nutritive de l'huile digérée par la peau : on connaît mathématiquement la survie d'un animal privé de toute nourriture et auquel on donne à boire de l'eau. Il s'agirait de déterminer celle d'un animal de même espèce, de même âge et de même poids, auquel on donnerait de l'eau à boire et de l'huile sous la peau; cette étude mériterait de tenter un physiologiste, les injections copieuses et lentes étant rendues faciles par l'emploi de notre appareil.

Mais l'huile simple est loin d'avoir la même action que l'huile créosotée; chez le malade à ulcère de l'estomac dont nous venons de parler, nous avons, à un moment donné, remplacé l'huile simple par l'huile créosotée et l'effet reconstituant a été bien

plus manifeste; le malade ne voulait plus d'huile simple, assurant que l'huile créosotée lui rendait bien plus de ton; il a fini par guérir, après avoir reçu plus d'un kilogramme d'huile créosotée au 1/15. Pendant les deux mois qu'a duré le traitement, son ulcère rond s'est cicatrisé et on a pu, après le premier mois, l'alimenter peu à peu. Chez un homme valide, qui était dans nos salles pour surdité et qui a bien voulu se prêter à l'expérience, nous avons fait des injections d'huile simple à dose considérable, et le poids n'a augmenté que de 2 kilos en un mois et demi, alors que chez les malades traités par l'huile créosotée et qui tolèrent, nous avons vu que l'augmentation de poids était constante et rapide. C'est donc que la créosote a sur la nutrition une action indépendante de celle de l'huile, ce qu'il nous reste à essayer d'interpréter.

Agit-elle comme antiseptique du milieu sanguin? Non certainement, puisque l'on voit en plein cours du traitement créosoté survenir toutes les maladies microbiennes imaginables. Nous nous sommes attaché à relever dans nos observations toutes les maladies intercurrentes ; or, elles sont certainement aussi nombreuses que si les malades n'avaient pas pris de créosote.

Ces observations ont été recueillies dans notre service des détenus, où il y avait presque toujours de l'encombrement; or, nous avons été frappé par la fréquence relative des angines, de l'érysipèle de

la face, de toutes les maladies banales, en un mot, chez nos malades créosotés. L'un d'eux a pris la rougeole en plein traitement, beaucoup ont payé leur tribut aux épidémies régnantes, à la grippe, en janvier 1890, quelques-uns ont eu des diarrhées cholériformes pendant le choléra de 1892. Plusieurs anciens paludéens ont eu des accès de fièvre intermittente en plein traitement, d'autres ont eu du rhumatisme, etc.

La créosote n'est donc pas un antiseptique du milieu intérieur, qui empêcherait l'éclosion de tous les microbes, ennemis de l'organisme humain.

A-t-elle donc une action spécifique sur le microbe de la tuberculose? Nous l'avions pensé tout d'abord, nous basant sur les expériences de laboratoire qui démontrent que le bacille de Koch ne vit pas dans un milieu contenant une proportion donnée de créosote et c'est en vertu de celte conception que nous avions tout d'abord institué le traitement par les hautes doses ; mais cette conception est erronée et en voici les preuves :

1° C'est précisément dans le cas où il y a le plus de bacilles circulant dans le torrent sanguin que la créosote échoue le plus misérablement; c'est clans ce cas qu'il y a de l'intolérance aux doses minimes;

2° Tant que les malades expectorent, ils ont autant de bacilles de Koch dans leurs crachats qu'ils en avaient avant le traitement. Nous n'a-

vons que deux cas faisant exception à cette règle;

5° Comment espérer que la créosote, même transportée par le torrent sanguin, aille atteindre les bacilles dans leurs repaires, enchatonnés qu'ils sont au milieu des granulations tuberculeuses?

Ne sait-on pas que dans la granulation, la première opération du processus morbide est précisément l'obturation des capillaires?

Comment donc le sang irait-il porter la créosote à son adresse, par des vaisseaux qui sont bouchés?

Ce qui nous prouve aussi que la créosote agit autrement que comme agent spécifique, c'est qu'elle réussit très bien en dehors de la tuberculose, peut-être même viendra-t-il un jour où on l'emploiera avec autant de succès chez les non-tuberculeux. Pour notre part, ce n'est qu'à titre exceptionnel que nous l'avons employée chez les nontuberculeux, à cause de l'orientation donnée à nos études.

Or, dans diverses circonstances, nous avons obtenu des résultats fort encourageants. C'est :

1° Chez deux neurasthéniques graves, qui ont vu leur état général s'améliorer rapidement.

2° Chez un malade atteint de vomique pleurale consécutive à une pleurésie interlobaire. Cette pleurésie n'était pas tuberculeuse, elle était survenue en octobre 1892 à la suite d'une grippe infectieuse. Dans ce cas, le résultat a dépassé toute attente, et le malade, qui ne mangeait plus, qui

avait de la diarrhée, qui était épuisé par la fièvre de suppuration, qui avait une expectoration abondante et fétide, qui était, en un mot, dans un état presque désespéré en février 1895, a vu rapidement sa fièvre diminuer, ses crachats perdre leur fétidité, sa diarrhée disparaître sous l'influence des injections créosotées. Il a pris 1900 grammes d'huile en deux mois, en piqûres faites par le médecin-major Christy. Or, après les deux mois, il était guéri.

5° Chez un homme atteint de gangrène pulmonaire, nous avons obtenu par les injections d'huile créosotée la disparition rapide de toute odeur dans l'expectoration.

4° L'enfant du Dr Feugier, atteint de pneunomie très grave non tuberculeuse (caries crachats ne révélaient l'existence d'aucun bacille deKock), pneumonie survenue dans le cours d'une coqueluche, a été traité par son père pour ainsi dire in extremis par de petites injections d'huile créosotée, 2 grammes par jour d'huile créosotée au 1/10. Or il &a guéri, et le Dr Feugier nous écrivait que c'était sans aucun doute l'huile créosotée qui avait sauvé la vie de son enfant. Nous-mêmes avons employé l'huile créosotée au 1/15 en lavements chez un enfant atteint de pneumonie dans le cours d'une coqueluche grave, et nous avons eu à nous en féliciter, ainsi qu'a pu le constater le D' Boulloche, étonné de nous voir donner de 30 à 120 grammes

de cette huile, soit de 2 à 8 grammes de créosote pure, à un enfant de trois ans et demi : La pneumonie a tourné court et les quintes de coqueluche ont été rapidement atténuées. Leur nombre a d'abord diminué, puis leur durée devint de plus en plus courte : le traitement a duré 14 jours. Le frère de cet enfant, âgé de deux ans, atteint aussi de coqueluche, a pu aussi prendre des doses de créosote qui sembleraient devoir être toxiques pour un enfant de cet âge (I, puis 2, 3, 4 et jusqu'à J2 cuillerées à café d'huile créosotée au 1/15 clans des lavements qui étaient gardés toute la nuit). Dès le premier lavement, il y eut une amélioration notable de la coqueluche, les vomissements disparurent. Les jours suivants, la toux diminuait progressivement ; au huitième jour, le traitement avait pris fin et l'enfant pouvait être considéré comme guéri. Il n'avait plus qu'une petite toux très rare, insignifiante comme en ont souvent les convalescents de coqueluche pendant des semaines entières. La créosote n'avait provoqué chez lui ni coliques, ni urines noires; la tolérance avait été parfaite.

5° Chez deux dysentériques chroniques non tuberculeux mais arrivés à un état voisin de la cachexie, nous avons employé les injections sous-cutanées d'huile créosotée avec un notable succès. L'état "général a été rapidement reconstitué chez tous les deux et la dysenterie a pris fin chez le premier après un mois de traitement.

6° Si l'on veut bien se reporter aux observations des malades résumées dans le cours de ce travail, on verra que depuis l'observation 133 jusqu'à l'observation 188, il ne s'agit que de malades à diagnostic incertain sur lesquels il est infiniment probable qu'il y a quelques non-tuberculeux. Or, tous les malades de ce groupe ont tiré un excellent parti de la médication créosotée. Ce fait démontre a n en pas douter que la créosote n'est pas utile seulement dans la tuberculose et qu'elle peut trouver son indication dans un certain nombre d'autres affections.

Si la créosote n'agit ni comme antiseptique, a l'égard de tous les microbes capables d'envahir l'économie, ni comme spécifique à l'égard des bacilles de Kocb, comment donc peut-on en expliquer l'action utile? Est-ce parce qu'elle augmente l'appétit des malades comme le font l'oxygène, le séjour dans un air pur et vivifiant? s'il en était ainsi, rien ne serait plus simple que d expliquer l'augmentation du poids et l'action régénératrice mentionnée dans 195 de nos observations.

Oui certes, le plus souvent la créosote augmente l'appétit des malades, mais nous avons remarque plusieurs fois que des malades augmentaient de poids, tout en ne mangeant pas plus qu avant le traitement créosoté. Ces faits, dira-t-on, s expliquent parce que, en même temps que vous donne de la créosote, vous injectez de l'huile qu, est un

aliment de premier ordre. Eh bien, non, ce n'est pas l'huile injectée qui a fait augmenter le malade de poids, car comment expliquer qu'un malade qui a pris 4 kilogrammes d'huile créosotée ait augmenté de 16 kilogrammes. C'est donc que la créosote a une action spéciale sur l'assimilation; elle fait que les aliments ingérés profitent mieux, c'est une sorte de médicament d'épargne : nul doute, en un mot, qu'elle n'agisse sur le système nerveux central, régulateur des fonctions si obscures de la nutrition. En donnant au système nerveux une orientation déterminée, elle augmente la résistance du malade, le met en état de mieux lutter contre les divers ennemis qui viennent à l'envahir. C'est un agent dynamogénique, en un mot.

Il serait nécessaire, pour contrôler cette hypothèse, de voir quelles modifications elle imprime aux urines ; on sait que dans les urines des tuberculeux, il y a toujours une diminution des éléments fixes et de l'acidité totale, une augmentation des chlorures, il serait très intéressant de chercher si, sous l'influence de la créosote, les urines reviennent à la normale.

Nous avons commencé cette étude avec le gracieux concours de M. Burcker et de M. Gautrelet; et nous savons déjà que l'urine des tuberculeux traités par la créosote perd les caractères ci-dessus indiqués et devient semblable à l'urine des gout-

teux, comme si la créosote rendait les malades momentanément arthritiques1 :

Mais que de difficultés dans ces recherches qui exigent un chimiste consommé, des malades disposés à recueillir précieusement toute leur urine de 24 heures sans en laisser perdre une goutte, des infirmiers qui portent en temps utile l'urine à l'analyse, etc., etc.

Nous ne désespérons cependant pas d'arriver à la solution de ce problème qui intéresse non seulement le traitement des tuberculeux, mais la pathologie tout entière.

Si donc cette manière de voir est exacte, si la créosote est un de ces profonds modificateurs delà nutrition, qui agissent en entravant la désassimilation, on comprendra comment ce médicament agit chez' les tuberculeux qui sont ruinés par une desassimilation excessive, et l'on verra du même coup s'ouvrir devant lui un horizon d'une immense étendue.

\ Voir les deux analyses du même malade, avant el après traitement? qui sont relatées sur l'observation de Gau... que nous avons prise pour modèle.

fin.

Volet Ihoracique. — Procédé du professeur Delorme, première opération pratique (V. Congrès de cliincrgic, 7» Ses.).

Les deux petites incisions qui correspondent à la base du lambeau avaient ete faites pour permettre la scclion postérieure des côtes à la uase du volet. Elles ont depuis été délaissées par l'auteur du pro-

Photographie du même malade trois mois après le début du traitement. Disparition des adénilcs.

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BIBLIOGRAPHIE

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